Libération consacre ces jours ci plusieurs pages au thème : « C’est quoi une économie de gauche ? »
Le premier invité a été Thomas Piketty*, qui a centré son intervention sur le besoin de réformes fiscales et sociales de fond que nous attendons, et pas de cette improvisation permanente à laquelle on assiste.
Le deuxième invité a été Jean Tirole**. L’occasion pour Libération de faire une grosse méprise, en contradiction avec le texte d’introduction des articles où on lit ceci : « Nous avons donc demandé à plusieurs économistes qui se revendiquent à gauche quels seraient les outils propres à réduire le chômage et les inégalités… ».
Car Tirole n’est pas à gauche. Pour preuve, son opposition à la création d’une nouvelle section en économie « Economie et société », que le ministère de l’Education nationale avait approuvée, et dont Tirole, par une simple lettre, a obtenu la suspension.
Allant jusqu’à écrire, ce que l’Association Française d’Economie Politique (AFEP) a relevé, « les critiques […] sur le manque d’interdisciplinarité, de scientificité et d’utilité sociale de l’économie moderne sont infondées*** ».
Dès lors nous ne sommes pas étonné de constater que Tirole glose alors que Piketty propose.
Et il glose en parfaite mauvaise foi. Attribuant à la gauche une série d’idées reçues. Arrêtons nous sur la première pour démonstration.
Il écrit : « Première idée reçue : la concurrence desservirait l’idéal progressiste ». Où est il allé chercher ça ? Pour avoir raison, il feint de considérer la « concurrence » comme un concept monolithique. Il dit « concurrence » comme il dirait « entreprise ». Mais il y a plusieurs types d’entreprises comme il y a plusieurs types de concurrences. Il y a des entreprises dévoyées (Des ETN par exemple), comme il y a des concurrences dévoyées. Car le concept de concurrence libre et non faussée est un dogme largement contesté, sauf par les économistes orthodoxes du type Tirole. Il suffit de voir à quoi mène la concurrence entre les pays européens pour en avoir une idée !
Le reste de son article est du même tabac. Sur l’éducation par exemple.
A ses yeux ce qui fragiliserait l’éducation serait « la méconnaissance des mécanismes économiques ». Pas du tout l’application à l’éducation, service d’intérêt général, des lois du marché. Impossible pour un Tirole de concevoir que l’éducation, principe fondateur de la République et de l’égalité des chances, puisse échapper à l’évolution contemporaine ultra-libérale.
En fait, Tirole fait partie de ces économistes qui refusent de voir que la décomposition de nos sociétés vient de l’introduction marchande au sein du collectif. Il est simplement oublieux que l’économie n’a pas toujours été construite sur le dogme de la concurrence, mais a existée comme projet de création collective. Lui parler de Roosevelt, du programme du CNR, comme des accords de Philadelphie sur lequel Alain Supiot a écrit un fort bon livre titré « L'esprit de Philadelphie » sous titré « La justice sociale face au marché total », doit lui sembler de dernier incongru. Et desservir la gauche, comme il dit.
Comme quoi, on peu recevoir le prix d’économie de la banque de Suède, faussement appelé Nobel de l’économie, et n’être que le signe de la sclérose d'un enseignement de l’économie, en France et dans le monde, coincé sous les dogmes dominants friedmaniens, et totalement oublieux qu’une économie déconnectée des sciences sociales est comme un poisson sur une bicyclette.
Car là est la vraie nature de Tirole. Et ce ne sont pas les allusions passagères de son texte aux questions de pouvoir d’achat, d’emploi, d’environnement, qui nous convaincront du contraire.
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http://www.liberation.fr/economie/2015/06/08/la-concurrence-peut-servir-la-gauche_1325469
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