Cette violence qui gagne. Le Mexique comme révélateur.

Partout dans le monde depuis plus de 20 ans une violence gagne. Une violence qui peut s’analyser sur trois niveaux. Celui de la criminalité terroriste et celui de la guerre violente que mène le capitalisme néolibéral aux Etats, qui marquent une distorsion entre pouvoir formel et pouvoir réel, et enfin celui de la violence du ton adopté désormais par ceux qui portent le débat politique et sociétal.

Partout dans le monde depuis plus de 20 ans une violence gagne. Une violence qui peut s’analyser sur trois niveaux. Celui de la criminalité terroriste, qui marque une distorsion entre pouvoir formel et pouvoir réel dans de nombreux pays, dont l’exemple le plus en vue est le Mexique,  celui de la guerre violente que mène le capitalisme néolibéral aux Etats, autre illustration en plus visible de cette distorsion entre pouvoir formel et pouvoir réel, et enfin celui de la violence du ton adopté désormais par ceux qui portent le débat politique ou le débat de société dans les médias.

Les trois niveaux en question ne sont pas indépendants mais fortement intriqués, comme de nombreux ouvrages l’ont montré. Ceux de Jean de Maillard, Pierre Lascoumes, William Bourdon, Antoine Peillon, Jean-François Gayraud, entre autres.

La libération de la finance a favorisé la mondialisation et la multiplication des paradis fiscaux ; le développement du capitalisme financier et des multinationales s’est fait alors au détriment des Etats, lesquels ont gobé sans frémir les théories foireuses des économistes néolibéraux ; la criminalité financière a pu gagner les rouages de nos institutions financières, bancaires et politiques ; la crise économique en est sortie ; les peuples ont été spoliés pour renflouer les casseurs cassés ; s’en est suivi un écart grandissant entre couches sociales. La classe moyenne disparaît, la pauvreté s’étend, la précarité gagne, le tissu social se délite, et, comme les politiques des vieux partis sont impuissants à reprendre la main, voilà les citoyens prêts à tomber dans les filets des partis d’extrême droite qui apparaissent comme le dernier et dangereux recours aux problèmes de l’époque. Que deux autres problèmes augmentent, indépendants, mais que l’actualité relie, celui de la condition faite aux immigrés ou aux descendants d’immigrés, celui des réfugiés, qu’ont multipliés les guerres du Moyen Orient entre pays ou religions, déstabilisés par la politique internationale des Etats-Unis, plus impérialiste que jamais.

Et les Etats d’Europe gèrent au plus mal cette question, grossie à la loupe par la droite et le tamtam médiatique.

La dessus s’exacerbe la violence du débat public attisée par les médias. Celle de la droite répondant à celle venue d’une gauche extrême que Jacques Julliard nomme le « parti collabo », soutien des extrémistes communautaristes « qui ne supportent plus la règle démocratique et trouvent que la règle majoritaire  est une intolérable oppression des droits des minorités et des exigences de leur bon plaisir ».

Carlos Fazio. Le Mexique comme miroir du monde.

Mais le pire est peut être encore à venir si on regarde du coté d’un pays comme le Mexique. De passage à Paris en mai dernier, Carlos Fazio, journaliste uruguayen basé au Mexique, qui appartient à la rédaction du quotidien La Jornada et enseigne à l’Université de Mexico, en a témoigné. Que retenir ?

Qu’au Mexique, politique et violence sont intimement mêlées. Que derrière la guerre contre la drogue et le terrorisme criminel se développe une domestication de la violence qui préfigure ce que connaissent d’autres pays dans le monde.

Nous n’y sommes pas encore en France, mais nous sous en rapprochons. La dérive sécuritaire des esprits et des lois après les attentats porte en elle des dangers certains.

Bien entendu, la France, l’Europe ne sont pas le Mexique ni l’Amérique du Sud, les institutions y sont plus fortes, la tradition démocratique mieux installée, mais en auscultant les plaies, on y trouve bien des causes semblables. Celles de la guerre, économique ou militaire menée par les Etats-Unis un peu partout dans le monde, et ses conséquences déstabilisatrices, une forte intrication du capitalisme avec l’armée, et enfin, une tendance mondialisée à la criminalisation du capitalisme (Lire à ce sujet « Le nouveau capitalisme criminel » de Jean-François Gayraud).

Gayraud consacre dans son livre un chapitre au Mexique, à l’Espagne et à la Colombie, dans lequel il développe le fait que le « réinvestissement de l’argent sale dans les économies et la finance a des conséquences littéralement désastreuses, permettant par les acquisitions dans l’économie légale une frontière toujours plus floue entre économie criminelle et économie légitime ». Pouvant déboucher par un afflux de liquidité à des crises financières. La crise des subprimes n’a-t-elle pas été analysée comme étant d’extraction largement criminelle ?

Mais revenons en à ce Mexique que Carlos Fazio nous décrit comme un Etat ayant contribué au développement de la violence, qu’il utilisait déjà lui même, en la cédant à des groupes de civils armés. La population étant prises entre plusieurs feux, celui des criminels de la drogue, celui de la police bien souvent complices du crime organisé,  celui de groupes d’autodéfense pas toujours très nets dans leur engagement, celui de l’armée appelée en renfort mais souvent corrompue, et par dessus tout ça, le rôle des hommes politiques, nationaux ou locaux.

D’où ces affaires sanglantes innombrables qui ont définitivement terni l’image du Mexique. Comme celle des 43 étudiants morts du Guerrero. Carlos Fazio nous en a longuement parlé. Impossible d’en rendre les détails dans cet article. Mais on y trouve une concentration exemplaire des dérives de l’armée, de la police, des pouvoirs locaux et nationaux. 43 étudiants partis pour protester contre les pratiques du gouvernement arrêtés par la police locale d’Iguala puis livrés par le maire et son épouse à un groupe mafieux local qui les ont fait disparaître. Une version officielle des autorités a été fournie par l'Etat, toujours contestée par la population. Le symbole d’un pays en pleine dissolution sociale.

 

En quoi cette affaire extrême peut-elle nous intéresser ? En ce qu’elle illustre où on peut en arriver lorsqu’un Etat se délite par des instituions fragilisées, des hommes politiques gagnés par un seul esprit de survie, quand ce n’est pas dans la seule recherche d’une immunité protectrice.

De nombreux auteurs ont écrit sur ce sujet, dont des sud-américains, souvent traduits en France par Fausto Giudice, qui publie aussi sur Mediapart. Fazio explique dans un article que « la vieille politique se fait manichéenne lorsque le mal qu’elle a elle même engendré risque d’être son propre germe de destruction. C’est alors qu’apparaissent les idéologues de service de l’oligarchie, qui cherchent à diviser la société entre bons et méchants, démocrates et subversifs, violents et pacifiques, justes et vandales ». Des idéologues que les médias relaient avec complaisance.

Peut-on dire que le processus n’est pas en train de se développer en France, où on voit un ancien Président réduire l’Etat de droit à des arguties juridiques ? Peut-on dire que la façon trouble dont ont été gérées les forces de l’ordre lors des manifestations contre la loi travail, ne ressemble pas à une manipulation pouvant justifier un jour ce qui se passe au Mexique, où, nous dit Carlos Fazio : « intoxication et désinformation cherchent à justifier et à légitimer la violence ouverte du système contre les dissidents ».

Tout comme Fazio pointe par ailleurs, s’appuyant sur les thèses de Nikos Poulantzas, les facteurs qui sont les procès de fascisation au Mexique : « Radicalisation des partis bourgeois vers des formes d’Etat d’exception et rupture du lien entre représentants et représentés ». Ne pourrions nous pas pointer les mêmes causes avec les mêmes effets en France et en Europe.

La violence n’a rien d’ambigu nous dit Fazio. Elle est là. Impossible à séparer de son contexte politique. Mais il rappelle aussi ce qu’en a dit Ortega y Gasset : « la violence est la raison désespérée ».

Il est temps de réfléchir à cette violence qui gagne en France et en Europe, et de construire, en redonnant son sens à la politique et en sachant à nouveau au nom de quoi nous parlons, des raisons d’espérer.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.