Loi travail. Une et mille raisons d’être contre.

A l’heure des ultimes mobilisations, il n’est pas mauvais de regarder le projet de loi El Khomri sous un angle élargi, celui qui nous dévoile un capitalisme dénaturé par un néolibéralisme conquérant. Pierre Dardot, Christian Laval et quelques autres, dont Paul Jorion, nous aident par leurs écrits ou leurs interventions à le comprendre.

A l’heure des ultimes mobilisations, il n’est pas mauvais de regarder le projet de loi El Khomri sous un angle élargi, celui qui nous dévoile un capitalisme dénaturé par un néolibéralisme conquérant. Pierre Dardot, Christian Laval et quelques autres, dont Paul Jorion, nous aident par leurs écrits ou leurs interventions à le comprendre.

Dardot et Laval nous le disent en moins de 250 pages, dans « Ce cauchemar qui n’en finit pas », publié à La Découverte, un livre à lire toutes affaires cessantes.

 

Que nous montrent-ils ? Qu’à une époque où « nous vivons une accélération décisive des processus  économiques et sécuritaires qui transforment les rapports  entre gouvernants et gouvernés… La direction dominante, elle, ne varie pas. C'est à une accélération de la sortie de la démocratie que nous avons affaire… Avec pour aspect principal la puissance renouvelée de l'offensive oligarchique dirigée contre les droits sociaux et économiques des citoyens ».

L'empire des normes contre la démocratie.

L’intérêt de l’analyse de Dardot et Laval  est de monter que ce que font les  Valls/Hollande/Macron/Khomri, procède d’un projet en place de longue date au cœur duquel il y a dès l’origine « un anti démocratisme foncier qui procède d'une volonté délibérée de soustraire les règles du marché à l'orientation politique des gouvernements en les consacrant comme règlent inviolables s'imposant à tout gouvernement, quelle que soit la majorité électorale dont il est issu ».

Et ce projet est bien entendu celui du néolibéralisme tout entier contenu, sinon renforcé, dans le système ordolibéral qui s’est imposé à l’Europe et à ses Etats., celui de l’ordre du marché, de l’ordre de la concurrence, qui, loin d’être « un ordre naturel », a pour corolaire l’effet d’une « politique d’ordre ». Une politique qui a construit ce que Dardot et Laval appellent un « Empire des normes ».

« Qui est dans l’Union ne peut invoquer la souveraineté populaire pour s’opposer à des règles ayant acquis une valeur constitutionnelle supérieure à toute volonté générale des citoyens », précisent-ils. La leçon grecque l’a montré, les interventions répétées d’un Juncker en témoignent, qu’elles soient  prononcées sur un ton autoritaire ou plus amène.

« La souveraineté de la Grèce sera énormément restreinte » en raison « de la vague de privatisations à venir » (Juillet 2001), ou encore : « Ce n'est tout de même pas une réforme monstre" et "pas un attentat contre le droit du travail français ». (A paris, sur la loi El Khomri, lors d'un déjeuner organisé par l'Association de la presse présidentielle française, le 31 mai dernier).

Ce qui compte donc n’est pas la défense d’un ordre régulé par des normes sociales, c’est la défense d’un ordre économique régulé par des normes, un « marché régulé, non par des règles sociales ou selon des principes moraux, mais par des règles de concurrence, et bordé par un cadre monétaire stable, le tout garanti par des instances indépendantes des politiques nationales ».

Toutes les décisions de François Hollande doivent être lues selon ce prisme. Ce qui n’est pas étonnant vu ce que nous montrent Dardot et Laval. « Le projet européen n’aurait pas été initié et mis en place sans l’assentiment et la participation active des dirigeants européens, français en particulier… Le grand récit français  de la « modernisation » voulue par les « pères fondateurs » de l’Europe n’est qu’un mythe destiné à masquer l’origine profonde de la construction européenne », une origine à resituer dans une époque où les élites tenaient le système parlementaire national pour archaïque et où les partis communistes restaient puissants. « Monet et Schuman entendaient avant tout promouvoir la régulation d’un marché commun par une autorité indépendante de la politique des partis jugée intrinsèquement dangereuse ».

« L’objectif poursuivi par les « bâtisseurs du marché »  a toujours été d’intensifier les logiques de concurrence, non seulement entre les Etats, mais à l’intérieur de chaque Etat ».

Hollande, président normal ? Non, mais celui de la norme. 

Dés lors, nous sommes éclairés sur la loi El Khomri, mais surtout sur ce qui éclaire la pensée et la volonté d’un Hollande ou d’un Valls, d’un Juncker ou d’un Moscovici. Nous vivons, ils veulent nous faire vivre, sous la règle d’un droit ordonné à la logique de marché. « L’Union s’est faite par le droit. Construire le marché c’est produire des normes. C’est donc aussi pour les oligarchies soudées par leur attachement au « projet européen », se construire comme source de production de normes »… « Tous les secteurs de la vie sociale ont été « saisis » par la normativité européenne, emploi, tourisme, culture, santé et éducation… Cette puissance normative a pris le nom de « gouvernance européenne » depuis les années 2000 »… « La gouvernance réduit la vie publique au management ou à l’administration en éliminant la politique, le conflit et la délibération sur les valeurs communes et les fins ».

Pas de chance pour les Hollande et les Juncker,  les citoyens ont fini par comprendre. Ils ne se laissent plus faire quel que soit le sujet. On l’a vu en Islande, en Grèce, en Espagne. On le voit aujourd’hui en France.

Encore quelques luttes, quelques pays de plus, et le temps viendra en Europe des fédérations entre les peuples, par dessus gouvernants et frontières.

Bernard Thibault l’a dit dans Marianne : « Si l’Union européenne produit du droit, on ne peut déposer ni plainte ni réclamation à son encontre ». Ce temps viendra où la lutte sera nécessaire en la matière. Un temps où les spoliés grecs, portugais, espagnols, français, devront marcher sur Bruxelles pour rétablir la démocratie en Europe.

 

En attendant, l’urgence est de s’opposer à la loi travail.

 

 

Additif 1 : « Il y a grand danger quand les états qui s'autodésignent comme des démocraties fourbissent l'arsenal juridique des tyrannies qui s'annoncent…  celles « de la rage nationaliste ». (Dardot Laval, page 14).

 

Additif 2 « Je m’oppose au prétendu bien fondé de cette refonte du code du travail. Je déplore d’abord la méthode, des plus brutales, le gouvernement ayant produit 130 pages de modifications du code du travail sans réunir les syndicats, avant d’user de l’article 49.3 de la constitution à l’intention des récalcitrants. Sur le fond ensuite, je m’oppose à ce texte car il n’existe pas d’exemple où la fragilisation des règles du travail crée de l’emploi ». (Bernard Thibault. Marianne du 3 juin).

 

Autre livre en complément : « Le dernier qui s’en va éteint la lumière ». de paul Jorion chez Fayard.

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