Pour avoir suivi avec satisfaction plusieurs des Journées de l’économie, (JECO), à Lyon, j’attendais beaucoup du programme organisé à la Sorbonne ce 11 mars 2015.
Les points d’interrogation dans les titres des deux tables rondes laissaient présager un vrai questionnement autour du mot « croissance ». J’en suis ressorti, non pas insatisfait, car la brochette d’intervenants était de qualité, mais surpris de voir que de questionnement sur la croissance il en a été fort peu question.
La première chose qu’il eut fallu entendre reconnue, c’est que la croissance dont on allait parler avait progressivement disparu du tableau au cours des trente dernières années.
Il eut fallu un Larrouturou pour cela. Il est en effet un des rares à répéter sans cesse que le taux moyen de croissance en France baisse inexorablement. Mais c’est pareil dans de nombreux autres pays. Voir tableau: http://www.nouvelledonne.fr/chiffres-cles/croissance-france
Europe : quels moteurs pour la croissance ?
Ce ‘’non dit’’ sur la perte de croissance tenait peut être à l’optimisme qui frémit dans les têtes pensantes et/ou politiques, suite à la baisse de l’euro, à des taux d’intérêts historiquement bas, à la baisse des prix du pétrole et à la reprise observée dans quelques pays. Des signes qui devraient permettre l’optimisme, sauf à garder la courbe ci dessus en tête, ou à ne pas oublier que le taux d’employabilité est en fait à peu près le même dans tous les pays et qu’il n’y a pas de raison que ça change.
Il était bien précisé dans l’avant propos à ces débats que ces éléments allaient stimuler la demande, mais que cela « ne serait pas suffisant pour déclencher une dynamique de l’offre favorable ». Le but du jeu était donc d’identifier les axes prioritaires d’une croissance économique soutenable à long terme dans une zone monétaire unifiée où les économies connaissent des divergences profondes ; de comprendre aussi les causes du ralentissement impressionnant du progrès technique.
En fait de croissance, on a surtout beaucoup parlé de l’Europe, ou plutôt des carences de l’Europe. Institutionnelles, monétaires, de gouvernance.
Gilbert Cette, de la Banque de France, nous a parlé Europe et productivité. Celle ci est à moyen terme le principal moteur de la croissance du PIB par habitant. Sauf que « depuis le début des années 2000, et donc avant la crise actuelle, la productivité du travail (comme la productivité globale des facteurs) a connu un ralentissement marqué dans tous les pays industrialisés, sauf l’Espagne ». Et que, cerise sur le gâteau, l’Europe « a perdu 15 points de productivité par rapport aux USA ». Inquiétant. La faute à quoi ? Aux structures.
Cette a donc avancé la nécessité de pratiquer d’urgence des « réformes structurelles ». Ah, ces réformes structurelles mises à toutes les sauces. A chaque fois que j’entends ‘’réformes structurelles’’ j’attends qu’on me précise ce que ça veut dire. Et comme le bon peuple, je finis par ne plus voir derrière que le mot rigueur et chômage.
Plusieurs fois au cours des débats on entendra seriner : « Réformes de structures ». « Réformes de structures ». Y a plus qu’à. Et la voie sera dégagée. Bonheur assuré. Sauf que des réformes de structures, l’Europe nous demande d’en faire depuis 7 ans. Et on en connaît les conséquences. D'où la nécessité, quand on parle réformes de structures, de ne pas oublier de préciser desquelles on parle.
Dans ce décrochage européen en terme de productivité, le rôle des nouvelles technologies de l’information y est pour quelque chose, nous a-t-on dit aussi. Il faudrait donc lancer un grand programme européen sur celles ci. Comme il faudrait, nous suggère un autre intervenant, lancer un grand plan autour des capacités technologiques et industrielles dans lesquelles la France et l’Europe sont en avance. Celui des industries et services écologiques. Ce pourrait être un axe prioritaire à l’exportation. Reste plus qu’à transmettre à Bruxelles. Ils ne sont peut être pas au courant.
Patrick Artus, de Natixis, homme écouté, nous a donné son diagnostique sur l’Europe et la possibilité (ou l’impossibilité) d’une union monétaire entre des pays à démographies très différentes. Une seule voie, en conclusion : « Que l’excès d’épargne des pays vieillissants soit prêté aux pays jeunes de l’Union Monétaire afin de financer des investissements efficaces dans ces pays ». Parlez en à l’Allemagne, on ne le lui a jamais réclamé.
Croissance donc. Mais peut on parler de croissance sans aborder la question de la demande, des hausses de salaire, sujet tabou, ou de partage du temps du travail, autre sujet tabou en France. Il aurait fallu inviter Nouvelle Donne, seul parti à avancer des propositions dans ces domaines, bien loin de la remise en cause des 35 heures que portent le Medef et, devinez qui, le ministre socialiste, oui socialiste, Emmanuel Macron. Voir : http://www.nouvelledonne.fr/une-nd-pour-lemploi
Mario Monti, Sénateur à vie italien, ancien président du Conseil des ministres de son pays, ancien Commissaire au marché intérieur, puis à la concurrence, à Bruxelles, a lui aussi traité de l’Europe. Noblesse oblige. Mais il s’est dit « Universitaire avant tout ». Clin d’œil au public largement universitaire présent dans le grand amphi de la Sorbonne. Certes ! Sauf à oublier qu’il fut aussi consultant pour Goldman Sachs. Vous savez, cette banque qui… avec la Grèce.
Qu’ai-je retenu de ce que nous a dit Mario Monti, homme plaisant, élégant, fréquentable ? J’ai eu l’oreille sélective. Un peu trop me reprochera-t-on. J’ai donc entendu qu’il y avait des règles en Europe et qu’il fallait respecter les règles. J’aurais été grec, je me serais senti visé. Les règles. Oui, il faut des règles. Qui est contre ? Il y en a même au football. Sauf qu’au football, c’est bien mieux qu’en économie. Il y a un arbitre. Et le jeu ne se passe pas en coulisse, avec un pipeur de dés comme Goldman Sachs, mais sur le terrain, devant le public.
Monti nous a aussi prodigué quelques uns de ses souvenirs. J’aurais préféré qu’il nous parle, avec son expérience de Commissaire européen à la concurrence, de la concurrence faussée. Faussée par ces règles ineptes de fiscalité compétitive mises en place par les Etats, mais aucunement régulées par l’Europe.
Et quelles règles respecte l’autre Mario? Draghi, patron de la BCE, lorsqu’il décide de fermer le robinet des liquidités européennes à la Grèce, tout en s’apprêtant au même moment à mette sur le marché 60 milliards par mois durant un an. Il me semblait qu’on croulait sous les liquidités. Que les banques se gavaient en empruntant à Draghi à 0,02% pour réclamer jusqu’à 600 fois ce taux sur les emprunts accordés à leurs clients. Que l’argent allait vers la spéculation par faute d’investissements. Etc.Nous parler de ça aurait étét mieux que des annecdoctes surannées.
Sandrine Duchêne, du Trésor, nous a annoncé une possible guerre des changes, que l’Europe risquait d’être mise en accusation lors du prochain G20, qu’elle n’avait pas de politique budgétaire, que la BCE prenait des risques vis à vis des traités. Et devinez quoi ? Qu’il fallait mener des politiques de réformes structurelles. A force d’entendre répéter tout ce qui va mal et qu'il faut réformer nos structures, on aura peut être un jour la chance de voir l’Europe bouger, ou plus exactement, les Etats européens accepter de bouger, ou mieux encore, les hommes politiques européens se bouger un peu les neurones de la décision. « J’ai fait un rêve ».
La deuxième table ronde traitait du sujet suivant :
Europe : des institutions inadaptées ?
« L’intégration économique et monétaire de la zone euro ne repose pas sur des institutions fortes capables de mettre en place des actions collectives à la hauteur des défis à surmonter. Pourtant, avec la crise financière, l’UE a déjà engagé des réformes profondes : Traité budgétaire, Two pack, union bancaire, Mécanisme européen pour la stabilité, Pacte pour la croissance et l’emploi… Toutefois, aujourd’hui encore, on s’accorde à dire qu’il y a incomplétude de l’euro. Comment peut-on progresser pour construire une gouvernance européenne à la hauteur des défis à relever en matière budgétaire, financière, sociale, environnementale… Au-delà des défis internes, quelle peut être la place de l’UE dans l’économie mondialisée d’aujourd’hui ? Les avancées récentes (plan Juncker d’investissement, flexibilité budgétaire accrue) sont-elles suffisantes ?
Tout a tenu par avance dans le texte de présentation ci dessus. Je ne pense pas qu’on soit allé plus loin au cours de la table ronde.
Les intervenants ont pourtant fait le job. Bien expliqué leurs points de vue.
Entendre Michel Aglietta est toujours un plaisir. C’est d’ailleurs le seul orateur à qui l’animateur des débats, Antoine Reverchon, journaliste au Monde, a laissé dépasser son temps de parole. Sa critique de l’Europe a été argumentée. Son rappel de la démarche chaotique des 10 dernières années a été éclairant. Ses idées sur des reformes des plus intéressantes. Mais le temps alloué ne lui a pas permis de développer vraiment ce qu’il connaît bien. Je vous renvoie à son livre « Un new deal pour l’Europe », écrit avec Thomas Brand, où ils font des propositions liant étroitement la réforme de la gouvernance européenne à un véritable projet de croissance, mais une croissance basée sur l’innovation, d’une part, et surtout, d’autre part, sur une politique industrielle de croissance soutenable, c’est à dire avec un financement des investissements de long terme liés au développement durable.
Olivier Klein, de HEC et de la Bred, nous a parlé de la monnaie. Dont la condition tient à l’existence d’une structure qui l’appelle ou la justifie. Une fédération par exemple. Augmentée de l’existence d’une banque centrale. D’une coordination des politiques, d’une supervision commune. Sans ces conditions une monnaie commune ne fonctionne pas dit il. Donc, l’économie européenne ne peut que mal fonctionner. L’euro ne peut que mal jouer son rôle.
Est-ce nouveau ? Si c’est nouveau, les politiques devraient être attentifs, puisque rien ne marche aujourd’hui et qu’ils semblent impuissants. Ou alors c’est qu’ils sont autistes, ou aveugles. Dans ce cas là. Que fait le peuple avec ses aveugles ? On est dans un tableau de Bruegel.
Reste une seule possibilité d’ajustement constate-t-on calmement. Celle de la dévaluation interne. Celle qui provoque les dégâts qu’on sait. Merci Merkel, Hollande, and Co. Dommage que vous n’ayez été présents à ces Jéco à la Sorbonne.
Il y a eu d’autres intervenants. Ils ne sont guère sortis de ces éléments de langage. Formulés parfois sous un autre angle, mais sans qu’on puisse vraiment y trouver ces propositions que nous attendions. Sauf à tout changer. Mais attention pas à la façon de di Lampedusa, qui est celle qu’appliquent nos représentants politiques, généralement sous l’influence des lobbies, pour ne pas dire leurs complices.
Le titre de cette Journée économique comportait un point d’interrogation : Europe, la croissance perdue ? On peut se demander si le sujet n’aurait pas du être plus simplement : Europe, une occasion perdue ?