Diversité intellectuelle. Gouvernement et économistes dans les vagues de la dissension.

En 1992, 44 économistes prestigieux lançaient une pétition s’inquiétant de la menace de monopole intellectuel qui pesait sur la science économique, en précisant : «  les économistes se font les avocats de la libre concurrence, mais ne la mettent pas en pratique sur le marché des idées ».

Vingt trois ans plus tard, on constate que le phénomène fleurit de plus belle en France où la peur de la diversité dans la pensée économique entraine les universitaires « Mainstream » de cette discipline à faire pression sur la ministre en charge des universités pour qu’elle repousse une réforme visant à restaurer un pluralisme perdu.

Les chiffres montrent en effet que les professeurs non orthodoxes qui partent à la retraite sont remplacés par des professeurs de la tendance dominante, d’où un appauvrissement  de la pensée et de l’information économique. C’est ainsi que sur 120 professeurs recrutés sur la période 2005-2011, on ne compte que six hétérodoxes, tous courants confondus.

Le plus ''prestigieux'' des économistes du courant dominant français, Jean Tirole, a mis tout son poids dans la balance. Il est en effet intervenu, jouant de son titre tout neuf de ‘’Nobel de l’économie’’, qu’il faudrait plutôt nommer Prix de la Banque de Suède, par une missive envoyée à la Secrétaire d’Etat de l’époque, Geneviève Fiorasso, depuis démissionnaire pour raisons de santé. Il lui demandait d’annuler sa décision de créer une nouvelle section ‘’Institutions, économie, territoire et société’’, qu’il jugeait « catastrophique pour la visibilité et l’avenir de la recherche en sciences économiques dans notre pays ». Ce qu’elle fit, suspendant sa décision.

Depuis, le ministère attend de voir si les vagues provoquées par ce recul vont se calmer, ou embellir.

D’où l’intérêt de la conférence tenue hier par l’Afep, (Association Française d’Economie Politique), regroupant les économistes hétérodoxes, pour présenter leur « manifeste pour une économie pluraliste » et leur ouvrage « A quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose », publié aux éditions ‘’Les Liens qui Libèrent’’. (10 euros pour tout comprendre).

Y ont été largement développés les dessous de cette affaire, et mis en avant uneviolence des propos exprimés par les économistes orthodoxes contre leurs confrères minoritaires qui ne manque pas d’étonner.

Il faut dire que la crise de 2008, qu’ils n’avaient pas vu arriver, leur a fait perdre la face, et ils tentent désespérément depuis de restaurer leur domination désormais discutée.

Croyant avant tout, comme l’illustre économiste Michael Jensen, « qu’aucune autre proposition en économie n’a de plus solides fondements empiriques que l’hypothèse d’efficience des marchés », ils craignent tout simplement que la contestation ne gagne du terrain. Des ouvrages, des plus sérieux, comme celui de l’économiste australien Steve Keen, les font frémir de peur, nobélisé ou pas.

Et la contestation ne vient pas que des professeurs minoritaires, mais aussi beaucoup des étudiants qui ne comprenent pas la langue de bois de la doxa dominante, comme en témoignent les mouvements de protestations en juin 2000 et février 2011.

Les orthodoxes sont tétanisés et font tout pour que l’économie reste campée sur le champ restreint d’une théorie oublieuse de ce qui l’avait enrichie, à savoir les sciences sociales.

Comme on peut le lire dans le petit livre de l’Afep, « L’économie est trop importante pour être laissée aux économiste d’un seul courant, de surcroit si peu clairvoyant. Que l’on songe à l’austérité, aux inégalités, au chômage, à la protection sociale ou aux services publics, sur toutes ces questions essentielles, il importe de pouvoir disposer de diagnostics contradictoires et informés. Sans cela pas de démocratie ».

Et c’est là où on en revient au politique. Et qu’on en revient à la gauche. Et donc à ce gouvernement. Combien de temps la ministre Najat Vallaud-Belkacem attendra-t-elle l’effet des vagues ?

Dans cette attente, des décisions continueront d’être prises, à Matignon et à Bercy, sur la base de critères d’évaluation totalement biaisés. Est-ce acceptable ?

Il est donc nécessaire que les citoyens s’emparent de la question. Pour ce faire, il faut signer et faire signer le manifeste de l’Afep sur le site de l’association. Il faut lire et faire lire son livre : A quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? 

http://assoeconomiepolitique.org/petition-pour-le-pluralisme-maintenant/

Parmi les quelques centaines de noms de tous pays ayant déjà signé le manifeste on trouve :

James K Galbraith, University of Texas - Steve Keen, Kingston Universisty London - Nancy Fraser, New School for Social Research - Michael Piore, MIT – Marc Lavoie, Université d’Ottawa – Alain Supiot, Collège de France – Edgar Morin, CNRS – Marcel Gauchet, EHESS – Luc Boltanski, EHESS – Jean-Pierre Dupuy, Université de Standford, Christophe Jamin, Sciences Po – Dominique Bourg, Université de Lausanne – Albert Ogien, CNRS – André Orléan, CNRS – Gaël Giraud, CNRS – Michel Aglietta, CEPII – Fréderic Lordon, CNRS – Louis Beffa, Saint-Gobain – Hélène Tordjman, Université Paris 13 – Jean Gadrey, Université Lille 1 – etc.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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