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Billet de blog 15 mars 2015

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Philippe Ries mérite la correctionnelle

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Se donner comme « politiquement incorrect » quand on ne fait que ressortir sa litanie néolibérale est d’un effet paradoxal prononcé. Une bonne raison de convoquer Philippe Ries, qui a biseauté les images de son missel, à la Correctionnelle.

Car, à le lire, la question qui se pose  malheureusement à lui n’est pas celle de la vérité, c’est celle de la mauvaise foi. Son billard à trois bandes lui sert, en s’en prenant à la Grèce,  à taper sur l’objet initial de sa haine,  « une gauche radicale » et une « social-démocratie européenne »  qu’il qualifie en voie « de pourrissement ».

Philippe Ries n’est apparemment pas économiste, auquel cas il développerait une analyse audible, mais un idéologue pour qui ce qui compte est de déballer une marchandise qu’aucune revue sérieuse n’accueillerait, pas même en solde.

A l’entendre, la « gauche radicale » en serait restée durant 40 ans au Portugal des années 75, jusqu’à ce que la Grèce en prenne récemment la place. C’est dire en quelle année se sont arrêtées ses lectures. Pas étonnant que sa prose ait cette air figé des grandes glaciations. Pour lui, faire référence « au communisme réel » est un levier toujours valable pour raisonner.

Ce qui l’intéresse n’est pas de savoir si l’Europe, qui pèche de n’avoir pas été en capacité de se relever de la crise de 2008, pour cause d’un manque de gouvernance durable, va s’en sortir, (Voir mon papier précédent*), mais de reprocher à Varoufakis, Paul Krugman, et d’autres, d’affirmer dit-il  l’« argument central de leur doxa…  à savoir que l’austérité ne marche pas ». Une austérité, nous dit Ries, qui « est sans valeur statistique, ni analytique, mais à forte connotation morale et émotionnelle ». Je suggère de retirer son Nobel à Krugman  pour le refiler à Ries. Car, cerise sur le gâteau, pour Ries, homme qui se donne l’air cultivé, « C’est même un détournement de vocabulaire si on pense à cette « splendeur de l’austérité » illustrée par l’abbatiale d’Alcobaça, pur chef-d’œuvre de l’art cistercien ». Fermez le ban.

Pour étayer une théorie qu’il est incapable d’établir lui même, Ries en appelle à celle de Anders Aslund, économiste suédois qu’il présente comme expert en transition. En évitant de préciser qu’il s’agit de la transition des économies planifiées vers les économies de marché. Une spécialité pas tout à fait applicable à la Grèce. N’empêche,

Aslund compare la Lettonie, bonne élève, à la Grèce, très mauvaise, et ne prend dans la réalité que ce qui arrange son raisonnement néolibéral. Il ne parle à aucun moment des plusieurs années d’efforts déployés par la Grèce pour répondre à ce qu’à imposé la troïka à ses gouvernements successifs, de droite comme de gauche. Une méthode qui n’a rien donné ne lui semble pas une chose dont on doit parler. Pour lui, les ajustements budgétaires sont la solution miracle. Et, puisque ça a marché pour la Lettonie, ça devrait marcher pour la Grèce. Le reproche à leur faire est donc de n’avoir pas assez ajusté. Et Ries d’appuyer : « Austérité en Grèce : trop peu, trop tard, trop mal, trop longtemps ».

Heureusement il n’y a pas que lui qui écrive sur la Grèce. Et Bruno Amable, de la Paris School of Economics, lui a par avance répondu, sur la dette en particulier, dans une tribune de Libération datée du 10 mars. Je me permets de vous en donner une longue citation, mais il sera intéressant d’aller lire tout l’article **

« L’augmentation brutale du poids de la dette est la conséquence de la crise. C’est l’effet «boule de neige», c’est-à-dire la différence entre le taux d’intérêt et le taux de croissance qui, cumulé entre 2009 et 2014, est responsable d’une hausse de 77 points du ratio dette publique sur PIB.

Les dépenses publiques inconsidérées sont-elles responsables ? Celles-ci ont représenté de 42% à 47% du PIB grec pour la période entre 1995 et 2007 (France, 51% à 54% ; Allemagne, entre 43% et 54%). La hausse brutale du ratio, jusqu’à 59% en 2013, est due à la chute du PIB, les dépenses en termes réels ayant fortement diminué. Ce n’est donc pas forcément du côté des dépenses publiques qu’il faut chercher, même si on peut s’interroger sur certaines d’entre elles (les forces aériennes grecques ont plus d’avions de chasse que la Luftwaffe). ».

On rajoutera à cela cette critiques de Ries, pour une fois justifiée. « L’incapacité à lever l’impôt sur les contributeurs les plus fortunés, la corruption endémique jusqu’au sein de l’administration fiscale, l’exonération, légale ou de fait, de couches entières de la société (église, armateurs, propriétaires terriens, etc.), la fraude et la dissimulation de dimension industrielle garantissent que le fardeau de l’impôt pèse de manière disproportionnée sur ceux qui ne peuvent y échapper ».

Quant au reproche fait à la Grèce d’avoir truqué ses chiffres de déficits, Ries se garde bien de nous rappeler le rôle trouble et malhonnête de Goldman Sachs en cette affaire. Ce serait s’en prendre au rôle nocif de ces banques, chaque jour davantage empêtrées dans la tourmente des scandales, comme BNP Paribas, Sté Générale, HSBC, UBS, Crédit Suisse, Barclays, Deutsche Bank, JP Morgan Chase, Royal Bank of Scotlands… et Goldman Sachs.

On ne dénonce pas les amis de son camp. Soit le reproche exact qu’il fait à « la gauche radicale européenne », pour qui dit-il : « Il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à dire ».

Celles sur la Grèce en l’occasion.

En économie et en politique, il vaut mieux éviter les allusions morales. Celles ci finissent toujours par se retourner contre celui qui les a lancées.

* http://blogs.mediapart.fr/blog/bernard-leon/130315/quelle-croissance-dans-une-europe-sans-gouvernance-durable

** http://journal.liberation.fr/publication/liberation/1803/#!/0_22

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