Réformes. La philosophie fait-elle le politique ?

Il y a des phrases qui sont pires qu’un lapsus. Et qui vous dévoilent un homme pour l’éternité. Ainsi de celle ci : « La vie d'un entrepreneur est plus dure que celle d'un salarié », prononcée par Emmanuel Macron en janvier 2016. Ce jour là, le politique avait oublié le philosophe. Mais la philosophie fait-elle le politique ? Une question à se poser avec les cheminots.

Il y a des phrases qui sont pires qu’un lapsus. Et qui vous dévoilent un homme pour l’éternité. Ainsi de celle ci : « La vie d'un entrepreneur est plus dure que celle d'un salarié », prononcée par Emmanuel Macron en janvier 2016. Ce jour là, le politique avait oublié le philosophe. Mais la philosophie fait-elle le politique ? Une question à se poser à la vieille d’une confrontation autour de la réforme de la SNCF.

Macron, et les courtisans qui en construisent l’image pour une légende à venir, se réfère(nt) souvent à celui dont il dit qu’il l’a « rééduqué sur le plan philosophique »*, Paul Ricoeur.

Sauf qu’il semble ne plus l’avoir relu depuis longtemps. Il suffit d’y aller voir et de mettre en miroir les paroles et les actes du président avec ce qu’a écrit Ricoeur. Ainsi sur la justice, que Macron dit vouloir réformer. Lisons Ricoeur :

« Le pouvoir n’existe qu’autant et aussi longtemps que le vouloir vivre et agir en commun, subsiste dans une communauté historique : mais ce pouvoir est oublié en tant qu’origine de l’instance politique et recouvert par les structures hiérarchiques de la domination entre gouvernants et gouvernés. Cet oubli des structures sous-jacentes de domination est l’aspect le plus inquiétant de la vulnérabilité des institutions de justice** ».

Voyons ce que dit Macron, et ce qu’en pensent quelques spécialistes.

« Les magistrats du paquet exercent une mission majeure, au carrefour de la politique publique et de l’activité juridictionnelle (…). Le parquet doit appartenir à une chaîne hiérarchique car c’est l’exécutif qui est dépositaire du mandat du peuple », dit Macron, ne tenant aucun compte de ce que souhaitait Jean-Claude Martin, procureur près de la Cour de cassation, soit, la création de « Procureurs généraux d’Etat » sans lien hiérarchique à l’exécutif. Martin allant jusqu’à qualifier le système actuel « d’un autre âge ». (La Croix du 15 janvier 2018). Une opposition également le fait des magistrats, avocats, et greffiers, à l’exemple de ceux de Nantes regroupés le jeudi 15 février dans le palais de justice pour manifester.

Mais il en va de même dans d’autres domaines, comme celui de la Constitution, que Macron veut aussi réformer.

« Curieusement, aucune référence n’est faite à ce qui constitue, sans nul doute, le cœur de la rénovation du système politique : la déontologie de la vie politique » constate Philippe Blachère, juriste, dans le Monde du 17 mars.

Ce qui permet et permettra, à tout instant à une chambre de défaire par une loi ce qu’une loi avait fait, comme on l’a vu avec le Sénat tentant de rétablir la réserve parlementaire supprimée à l’Assemblée.

Après une loi de moralisation à minima, on se pose la question : Qu’est ce qu’être rééduqué philosophiquement pour un président, si les questions d’éthique et de déontologie comptent si peu à ses yeux ?

La faiblesse que retiendra l’histoire de Hollande sera sa facilité à ne pas tenir ses promesses. Celle de Macron tient à ce qu’il cherche à cacher les forces qui l’ont mis en orbite, celles de l’argent, derrière la façade du philosophe, supposé élève de Paul Ricoeur, philosophe du sujet et de la vérité.

Mais la philosophie est-elle possible en tant qu’art de faire de la politique ? On peut en douter, car le philosophe est toujours en partie captif de quelque chose, de son époque, des religions, etc. Ce qui faisait dire à Kant que le philosophe demeure un idéal qui ne se trouve nulle part, et à Nietzsche qu’il est « à venir ».

Macron, philosophe ou politique, est captif de ce qui le porte et l’a porté, les forces de l’idéologie qui dominent notre époque depuis cinquante ans. Celles du libéralisme dévié en néo, néolibéralisme et néocapitalisme. Forces un temps, en ce qui le concerne, lovées en cette gauche post 1983 que l’argent a domestiqué sous les discours de la rigueur nécessaire. Argent d’un « capitalisme de gauche », et même d’un « capitalisme chrétien de gauche », comme celui d’Henry Hermand, financier de Macron après l’avoir été de Rocard, ou de structures comme la Fondation Saint Simon, la revue Esprit, La République des idées, Terra Nova, Le1, etc.

On commence donc à voir que la marche forcée des « réformes », qui apparait à certains comme une façon de juguler les oppositions, n’est peut être rien d’autre, pour ce champ politique entrepreneurial que représente Macron, que la crainte que le plancher se mette à céder sous ses pieds sous la poussée d’une crise qui se tient derrière la porte, aujourd’hui comme hier en 2007.

En attendant, tout ce qui est pris ne sera plus à prendre. Devant cette occurrence, reste pour ceux qui ont encore quelque chose à défendre avant qu’on ne leur prenne tout, comme les cheminots, que « la volonté de se battre par refus d’être vaincus »***.

 

 

 

* « Macron par Macron », Editions Le1.

** « Soi même comme un autre ». Repris dans un entretien de Ricoeur avec Jean-Marc Gaté, dans la revue Le Philosophoir.

*** Expression prise au philosophe Harold Bernat, qui a écrit ce fort joli livre « Le néant et le politique : Critique de l’avènement Macron ».

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