Nouvelle Donne confronté au modèle non pertinent de la sociocratie.

Nouvelle Donne, jeune organisation politique qui a pour objectif de « faire tomber le mur du financiarisme, du court-termisme, du laisser-fairisme », a atteint 3% des votes aux élections européennes de 2014.

Sa volonté de « rendre aux citoyens le pouvoir de construire une société de créativité, de justice sociale et de convivialité », n’a donc pas manqué de trouver un large écho auprès d’un public qui s’est souvent mobilisé à ses cotés pour la première fois.

Mais aux premiers mois euphoriques a succédé un climat plus agité. La nécessité de s’organiser a pris le pas sur l’improvisation généreuse. Et il faut beaucoup de temps et de discussions pour avancer. La devise des trois mousquetaires, « Un pour tous, tous pour un », ne percole pas toujours au sein du mouvement. Le manque criant de permanents n’est pas tout a fait suppléé par le bénévolat.

Les responsables, pris entre la nécessité de l’animation du parti et les échéances électorales, n’ont pas toujours de temps suffisant à consacrer à la gestion des hommes et des choses.

Il s’en suit des cris et des chuchotements. Pas de quoi en faire un film. Mais l’occasion de toutes les manipulations.

On peu supposer que l’émergence à gauche d’un nouveau parti ayant séduit en rien de temps 3% de l’électorat n’est pas pour plaire à tout le monde, quand bien même rien ne transpire.

On peut donc imaginer sans trop de peine que parmi les adhérents il y en a qui sont là davantage pour perturber que pour coopérer. D’autant plus que ceux là se font  remarquer par une agressivité et un refus de construire qui n’est pas sans déstabiliser les nouveaux venus en politique. Certains s’en sont allés.

Perturber est d’autant plus facile que les fondateurs de Nouvelle Donne ont mis en place des processus de participation que se sont réappropriés les militants, pas toujours formés à l’organisation. Ca flotte donc un peu sur la transparence ou les explications. Un peu de rigueur devrait apparaître au cours des semaines et des mois à venir.

Il y a aussi à Nouvelle Donne un genre de militant connu pour sévir au sein de toute formation politique. Qui s’imagine devoir et pouvoir prendre les commandes. Par arrivisme. Voire même persuadé d’être en capacité de faire mieux que les autres. Et ça grince quand on se retrouve en seconde ligne.

Et il y a enfin une derrière catégorie de militants à Nouvelle Donne. Totalement originale sur l’offre démocratique. Les sociocrates.

La sociocratie, qui voudrait que toute décision soit prise par consentement et non  pas par consensus, ou à la majorité, ambitionne être un modèle plus performant d’idéal démocratique.

Sa formule clé : « dans le consensus tout le monde dit oui, dans le consentement personne ne dit non », nous est assénée comme un sommet de la démontrabilité.

Or c’est tout le contraire. Pour la simple raison qu’exiger le consentement de tous revient à vouloir nier la diversité et la complexité humaine, et dès lors placer l’enjeu décisionnel du coté de l’idéalisation plutôt que de celui du réalisme.

Présupposer que le consentement serait le chemin qui nous mènerait à la gouvernance ultime des sociétés humaines, c’est laisser croire que l’individu est réductible au nombre, par un tour de magie relevant de la foi, ou au nom d’un principe managérial qui, il faut bien le dire, n’est appliqué que sur de petits groupes. La réduction de l’un au tout, on a déjà connu, et on a vu ce sur quoi ça a débouché. La religion d’Etat. Et dans notre modernité, l’application au gouvernement des citoyens  de la gouvernance des entreprises.

D’ailleurs, en cherchant sur internet ce qu’est la sociocratie on arrive vite en Belgique sur le  site d’une association créée en 2006. Deux logos en tête de page. L’un « Centre belge de sociocratie », l’autre « Philosophie & management ». Et en titre : « Sociocratie un mode de gouvernance positive ?  Une introduction pratique et philosophique ». Et en bas de page : « Ligue des optimistes du Royaume de Belgique ASBL ». Les sujets abordés ensuite : « management participatif », et « dynamique participative ».

La sociocratie y est ainsi définie : « La gouvernance dynamique ou sociocratique est un mode de gestion et de prise de décision qui intègre le pouvoir de l’intelligence collective. Elle  se déploie avec aisance dans différentes structures de taille variable  comme la famille, les petites et grandes associations, les petites et moyennes entreprises ». C'est dans l'époque. Rien à redire.

On découvre aussi que cette association est reliée à un « Centre Mondial de Sociocratie » établi au Pays Bas. Auquel sont liés divers centres de sociocratie, en  France, en Suisse, au Canada.

Plusieurs théoriciens de la sociocratie sont référencés sur les sites belge, suisse, français, canadien. Kees Boeke, Gerard Endenburg, Gilles Charest, et Auguste Comte. A part ce dernier, avez vous déjà entendu parler des trois autres ?

Auguste Comte a donc inventé la sociocratie, nous dit on. Avec citation tirée du « Catéchisme positif » : « Délivrer l'Occident d'une démocratie anarchique et d'une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines ». Yes, we can.

J’ai questionné le site de la ‘’Maison d’Auguste Comte’’. A sociocratie, on ne trouve qu’une référence. C’est peu. Un discours du canadien Gilles Charest en 2007, « La sociocratie comtienne et ses applications modernes ». Gilles Charest est le président du bureau conseil canadien Sociogest, membre de la Société internationale de sociocratie. Il est détenteur d’une maitrise en administration des affaires. Il ne semble pas être sociologue.

Il a écrit un livre sur la gestion par consentement, et a traduit le livre de Gerard Endenburg, ingénieur en électronique néerlandais et promoteur/concepteur du mouvement sociocratique qui nous occupe aujourd’hui. Il y est affirmé que les « assises scientifiques » de celle ci se trouvent dans Auguste Comte.

Gerard Endenburg est un des élèves de l’école de Kees Boeke, psychologue et pédagogue

Hollandais. Celui ci a repris le terme sociocratie pour, nous disent, Françoise Keller et Pierre Tavernier,  tous deux consultants et membres fondateurs en 2010, du Centre français de sociocratie:  « décrire un mode d’organisation basé sur l’équivalence des participants et la prise de décision par consentement, mode d’organisation qu’il a expérimenté au sein de la « Werkplaats Community School in Holland ».  En précisant, on n’est jamais assez scientifiques, que Endenburg a complété Boeke « en s’inspirant de la théorie des systèmes et des travaux de la cybernétique et de la biologie ».

Reste à mieux connaître celui de qui tout semble être parti, Kees Boeke. C’est Wikipedia qui nous renseigne. L’homme est de famille mennonite, église issue de la réforme protestante radicale au XVIè siècle, qui a donné ensuite une branche célèbre aux Etats unis, les Amish.

Boeke après des études d’ingénieur à Delft, fait la connaissance des quakers en Angleterre et adhère à cette religion. De 1912 à 1914 il travaille à l’école quaker du Liban. Puis rentre aux Pays Bas, et fonde en 1936 une école où il applique la méthode Montessori. C’est dans cette école que Gerard Endenburg puisera son inspiration pour la sociocratie. Signalons que le consentement est une pratique courante chez les quakers, où un seul membre peut empêcher le groupe de prendre une décision.

On voit bien dans ces sources à la fois managériale et religieuse de la sociocratie que celle ci pose un sérieux problème en politique. Car, si le temps de la discussion est nécessaire, voir obligée, avant la prise de décision, faut il encore que cette prise de décision soit prise à temps. La règle du consentement est donc difficile car les situations que la politique ou l’organisation politique doivent gérer ne sauraient souffrir de rester trop longtemps posées. On reproche à nos gouvernants de ne pas trancher et de laisser faire, ou encore de trancher sous influence des lobbies. Le consentement ne rajoute pas de l’efficacité là où elle manque déjà.

Par ailleurs, les soubassement religieux ou les justifications scientifiques revendiqués par les propagateurs de la sociocratie ne favorisent pas l’ouverture ni la souplesse de la pensée. Le catéchisme positiviste de Comte date de 1852. Mais le reproche qu’on peut leur faire est surtout de ne prendre dans les écrits de Comte que ce qui les arrange. Car, quand bien même on oublierait la position de Comte sur les religions,  une fois le mot sociocratie prononcé, on oublie également que Comte se montre très peu progressiste dans ses formulations. Une seule citation suffira « Malgré l'état arriéré de nos conservateurs officiels, nos simples révolutionnaires me paraissent encore plus éloignés du véritable esprit de notre temps ». De plus, il est assez plaisant de voir croiser l’esprit des sources quakers de la sociocratie avec l’esprit d’Auguste comte, pour qui seule importe le religion positive.

Difficile de ne pas reprocher enfin aux sociocrates de ne retenir de la science la aussi que ce qui les arrange. Car la science moderne a ouvert la voie à « La fin des certitudes », comme l’a écrit Ilya Prigogine (Odile Jacob). Nous en sommes à l’époque des possibilités et non plus à celle des certitudes. Il est donc malvenu d’enfermer l’aventure humaine, et donc l’aventure politique, sur des certitudes qui devraient s’imposer à tous, ou plutôt, comme le voudraient nos sociocrates, d'empêcher le groupe d’avancer au prétexte qu’un seul aurait le droit d’ériger son argument au rang de frein suprême.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.