Steve Keen "Les économistes mainstream ont pris le contrôle des esprits"

L’actualité nous permet de comprendre le vrai danger qui nous guette. Celui des dettes privées plus que celui des dettes publiques. Une actualité constituée de la conjonction du passage en France du grand économiste australien Steve Keen, et des premiers résultats de l’audit de la dette grecque.

Steve Keen a été la vedette, aux cotés de Gaël Giraud et Claude Simon, d’une soirée organisée à l’ESCP sur le thème « Une autre économie est possible* ».

Une soirée qui a du faire siffler les oreilles de quelques économistes néoclassiques français, dont celles de Jean Tirole, récemment la vedette d’un complot visant à empêcher tout pluralisme dans l’enseignement de l’économie en France.

Economiste australien, directeur du département d’économie de l’Université de Kingston à Londres, Steve Keen est célèbre pour avoir été l’un des premier à annoncer l’effondrement de la finance internationale qui a débouché sur la crise de 2008; et à mener une critique documentée de la pensée économique dominante.

Son ouvrage, « L’imposture économique », qui vient d’être édité en France, permet de comprendre l’irréalisme et les biais idéologiques de la pensée économique dominante enseignée dans les universités depuis 40 ans, et seule source d’inspiration de la politique économique, menée notamment par l’Europe et les Etats européens, qu’ils soient de droite, comme en Allemagne, ou de gauche, comme en France.

Quelle est la leçon première de Keen ? Que la crise économique ouvrait une période propice pour expliquer aux non universitaires que la théorie économique, en plus d’être erronée, avait contribué à provoquer la calamité actuelle.

Car il avait diagnostiqué très tôt que « la croyance dans la stabilité de l’économie capitaliste pourrait couter cher, dans le futur, aux habitants des pays à économie de marché ». Précisant aussi que le secteur financier lui-même « était bien entendu le principal responsable de l’instabilité, par la facilité avec laquelle il avait accordé des crédits à la consommation, pour finalement endommager la croissance ».

Une vérité que 2008 a rendu évidente et qui aurait du amener à des révisons tout aussi bien au sein de la théorie économique dominante que des politiques économiques menées par les Etats.

Mais rien ne s’est passé. Ceux qui n’avaient rien vu venir n’ont pas été renvoyés à reprendre leurs études, et les politiques, non éduqués à la théorie de la complexité, ou n’y comprenant rien, ont continué à s’appuyer sur ce qui leur paraissait clair, la théorie de l’efficience des marchés.

Ils auraient du lire un économiste allemand dont parle Keen, Dirk Bezemer, qui dans un article de 2009 a listé les articles d’économistes ayant alerté sur l’imminence d’une crise et identifié 4 aspects communs à leurs travaux :

1) Un intérêt pour les actifs financiers, considérés comme distincts des actifs du secteur réel

2) Un intérêt pour les flux de crédits qui financent les deux types de richesses (financière et réelle)

3) Un intérêt pour la croissance de la dette, accompagnant la croissance de richesse du secteur financier

4) et un intérêt pour la description des relations entre l’économie réelle et la finance, que les orthodoxes Ignorent généralement : questions de PIB, d’emploi, et autres variables qu’ils qualifient « d’exogènes ». Des variables qui au contraire apparaissent dignes d’intérêt aux yeux des économistes hétérodoxes.

Cette ignorance des aspects de la réalité par la théorie néoclassique permet à ceux qui s’appuient sur elle de constater par exemple, comme l’a fait l’OCDE en septembre 2007 que : « Notre prévision majeure reste en effet plutôt optimiste ». Illustration, aux yeux de Keen, que les économistes ont pris le contrôle des esprits qui travaillent dans les institutions et dans les gouvernements.

Et c’est à partir de là que Steve Keen développe sa démonstration sur le non sens des politiques européennes, et retrouve l’actualité.

Pourquoi, nous dit il, sommes nous dans cette situation chaotique du point de vue économique ? Parce que les décideurs économiques font trois erreurs.

La première porte sur leur écoute des experts qui leur présentent des modèles qui sont faux, en raisonnant comme si l’économie tendait à l’équilibre. Ils sont dès lors incapables d’utiliser les outils conceptuels de la complexité utilisés par les hétérodoxes.

La deuxième est de s’appuyer, dans le sillage des économistes mainstream, sur des analyses qui ignorent la monnaie.

La troisième est de traiter les affaires de gouvernement comme si ceux ci étaient des entreprises privées, alors qu’ils fonctionnent comme une banque. Le gouvernement est un des lieux où se crée de la monnaie. Il a donc besoin de déséquilibre. De ce fait, dette publique et dette privée doivent être abordées de façon différente, et pour Keen, traiter la dette publique comme la dette privée est une grave erreur. Seule la dette privée est vraiment dangereuse.

Essayer de nier ces trois faits c’est, nous dit Keen, comme nier la gravité pour un physicien.

Il faut dès lors rendre compte de la dynamique du système hors équilibre. C’est ainsi que Steve Keen met en évidence un fait issu de ces travaux dès 2005 ; l’importance du ratio dette privée sur PIB.  S’étant rendu compte avec stupéfaction que le niveau de dette privée de l’Australie sur son PIB avait plus que quintuplé depuis les années 1960, il a voulu vérifié si le cas était unique. Il a chargé les données des Etats Unis et a vu que ce n’était pas le cas. Le ratio dette privée/PIB des Etats Unis avait lui aussi augmenté fortement. « On pouvait trouver des données similaires pour la majorité des pays de l’OCDE, et tout particulièrement pour les pays anglo-saxons. Une telle hausse exponentielle du ratio de dette devait finir par s’interrompre, et quand cela adviendrait, l’économie mondiale serait plongée dans un déclin sans doute plus sévère que celui des années 1970 ou du début des années 1990 » » rajoute-t-il.  

Avec un beau retard l’OCDE, dans un récent rapport baptisé « Finance et croissance » vient d’arriver au même constat. Tout arrive à qui sait attendre !

La crise de 2008 est advenue, donnant malheureusement raison à Keen, mais les hommes politiques font comme si il n’y avait rien à revoir aux théories dominantes. Ils sont incapables de comprendre la question des dettes privées et publiques et les chemins de la déflation actuelle.

Il faut lire Keen pour comprendre la nécessité de réduire ces dettes, et voir que les obstacles viennent du coté du secteur politique (qui est en fait le secteur financier lui même, ce qui se passe à Paris l’illustre chaque jour).

C’est pourquoi les analyses sur les abus des banques faites aujourd’hui n’arrivent pas à la cheville de celles faites en 1933 par Ferdinand Pecora, pour le Président Franklin Roosevelt, montrant que les banques s’étaient infiltrées au plus haut niveau de l’Etat américain. Une situation qui n’est pas sans parler à nos oreilles.

Il en ressort que le courage et l’intelligence politique sont à réinventer aujourd’hui. Il nous faut une nouvelle donne, car nos gouvernants sont atteins d’une schizophrénie avancée, pris qu’ils sont entre la nécessité de changer les données d’un système et leur engluement dans celui ci, par complicité et aussi par manque de compréhension de ce qui se passe. Combien de députés font l’effort d’essayer de comprendre ce qu’on leur fait voter ? Combien ont compris que leur vote de la loi bancaire portait sur une coquille vide alors que l’objectif aurait du être de rétablir les banques dans leur rôle de financement de l’économie réelle, en séparant banques de dépôts et banques d’affaires. Il aurait fallu nous dit Steve Keen nationaliser les banques après 2008 pour les remettre dans le droit chemin. Une occasion de perdue.

 

Energie

 

Gaël Giraud qui a traduit avec maestria les propos de Keen, a également apporté quelques éléments complémentaires,

- Il a en premier lieu insisté sur le fait que les instituions internationales continuaient à  utiliser un modèle économique qui avaient pourtant montré ses défaillances.

- Puis sur l’endettement des banques en zone euro, bien supérieure à celui des Etats. Ce dont on ne parle jamais, et qui représente un risque.

- Tout comme la déflation en représente un autre. La dette continuant d’augmenter malgré la baisse du prix des actifs.

- Que les seuls à pouvoir attendre étaient les Etats. Sauf si on avait une Europe qui pense le contraire et décide qu’un Etat peut faire faillite. Allant jusqu’à l'y pousser, comme avec la Grèce.

Il a enfin abordé la question énergétique, l’élément secret de la croissance économique des trente glorieuses qui s’est faite sur une énergie fossile et non renouvelable bon marché. Ce dont ne parle jamais les néoclassiques, qui font comme si on ne lui devait rien. Raison majeure pour laquelle il nous faut absolument aller vers une économie décarbonée

 

Croissance

 

Ce sur quoi a rebondi pour une courte intervention Claude Simon, Professeur émérite à l’ESCP, pour nous dire que la croissance, au sens dont on l’entend encore dans le modèle politique et social dans lequel nous sommes enfermés, était terminée.

Et qu’il fallait se montrer vigilant et critique devant les dangers que nous font courir les politiques économiques actuelles inchangées sinon aggravées ; être les acteurs d’une mutation souhaitable.

Il nous a expliqué que si TAFTA avait été signé il y a trente ans, l’Etat et les citoyens seraient complètement démunis face aux entreprises transnationales, et que nous serions dans l’impossibilité de légiférer sur l’interdiction des OGM, comme de tout autre  produit industriel nocif pour notre santé.

Echapper à une économie que les politiques des Etats fait passer avant la démocratie est l’urgence. Il nous faut changer de modèle, et restaurer le long terme.

 

La monnaie. Les dettes. La Grèce.

 

Pour conclure, trop rapidement et imparfaitement, ce compte rendu de la soirée à l’ESCP qui s’appuie aussi sur la lecture du livre de Steve Keen, il faut en retenir une idée majeure sur la monnaie, et une autre tout aussi importante sur la nécessité d’effacer la dette de la Grèce.

1) Pour Steve Keen, la monnaie joue un rôle fondamental, ce qu’ignore le mainstream,d’où sa dangerosité. Une affirmation que d’autres économistes partagent, comme Gaël Giraud préfacier de son ouvrage, ou encore Michel Aglietta, dont il faut signaler la contribution dans le dernier et important numéro de la revue « L’Economie politique », au coté d’une autre contribution importante de Rebeca Gomes Betancourt et Adrien Vila sur la déflation par la dette.

2) Steve Keen considère que sur le dossier grec, l’Europe doit complétement changer de stratégie, car elle a une grande responsabilité dans la situation. Même si bien sur les grecs ont leur part de responsabilité. L’accumulation de dette privée en Grèce ne pouvait que déboucher sur une catastrophe.

On a la solution dit il. Il faut effacer cette dette. Il l’a dit à l’ESCP, mais il l’a encore mieux expliqué sur France Info le 18 juin**. La dette augmentant plus vite que la production de richesse il faut l’effacer.

L’exemple, c’est le plan marshal après la seconde guerre mondiale, qui a effacé la dette de l’Allemagne et lui a permis de se reconstruire. D’où l’ironie, précise Keen, qu’il y a à voir aujourd’hui ce pays exiger que la Grèce rembourse sa dette.

La méthode. Les Etats doivent pouvoir créer de la monnaie afin de la donner aux gens, à condition qu’ils l’utilisent pour rembourser leurs dettes. L’économie repartira alors.

Et si les banques ne jouent pas leur rôle, si la BCE se défilait, Steve Keen va jusqu’à considérer l’utilité de créer des monnaies alternatives. Il ne faut pas hésiter à voir que le monde réel est chaos. En l’ignorant, on ne fait qu’aggraver le chaos a-t-il rajouté.

Bienvenue à l’innovation dans le système sclérosé de l’économie politique actuelle.

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http://www.dailymotion.com/video/x2ucu2k_l-imposture-economique-table-ronde-steve-keen-gael-giraud-et-claude-simon-escp-paris-16-juin-2015-1_tech

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http://www.franceinfo.fr/emission/l-interview-eco/2014-2015/l-economiste-steve-keen-il-faut-annuler-la-dette-de-la-grece-18-06-2015-19-56

 

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