Il faut sauver le soldat Michu.

Michu, c’est vous, c’est moi, c’est l’autre. C’est Onfray et c’est Joffrin. C’est Medhi et c’est Badroudine. C’est Finkielkraut et c’est Weitzman. Et il faut les sauver ces Michu, ces soldats perdus, de cette tornade qui les rend fous, qui les emporte. De cette tornade médiatique d’une pensée dont on se demande comment elle a pu naitre, comment elle a pu être portée, comment elle va pouvoir être contenue.

Une pensée qui n’utilise plus les mots que pour excommunier, ostraciser, assassiner l’autre, l’autre qui ne pense pas comme elle. Une pensée qui n’utilise le langage que pour le trahir. Car à quoi sert le langage, s’il ne sert plus à communiquer ? S’il ne sert plus, dans cette France où est née la philosophie des Lumières, à faire se rencontrer et échanger celles et ceux dont le savoir à été en principe construit sur ces lumières, d’où sont sortis 1789 et les droits de l’homme, la République et l’école publique, et enfin, la laïcité, dont il paraît que pour certains c’est devenu un gros mot à ne pas prononcer.

Et dans quel  monde vit cette pensée qui ne prend pas en compte, ni ne fait le lien aujourd’hui, entre le désarroi des gens, dont la liberté de construire leur vie est quasiment rognée, et l’incapacité des hommes politiques, tout autant que des intellectuels dominants, à proposer autre chose que de continuer sur un chemin qui est, nul ne le conteste, en faillite.

Même Joffrin le reconnaît parfois dans ses éditoriaux : « Les électeurs du Doubs sont souvent membres des classes populaires, qui sont les premières à souffrir des difficultés économiques et qui sont rebutées par une politique gouvernementale à l’opposé de leurs préférences… Les questions d’immigration et d’islam - la politique de l’identité, comme disent les Anglo-Saxons - sont bien au cœur du malaise français. Quelle laïcité ? Quelle République ? Quelle intégration ? Sans réponse claire à ces questions enchevêtrées, la gauche court au-devant de cruelles déconvenues. ». Mais c’était le 8 février 2015. Depuis, il a viré « bien-pensant », comme il dit.

C’est pourquoi le raffut qu’il a lancé, à propos d’une interview d’Onfray dans le Figaro, a gagné toute la planète médiatique.

S’engouffrer dans le buzz et l’entretenir a pour triple avantage, de n’avoir pas à chercher à comprendre ce qui désespère les gens (Je ne dis pas le peuple, car c’est un gros mot également), de ne pas avoir à chercher les causes de sa propre incompréhension de cette désespérance, et enfin, de n’avoir pas à mettre en cause les femmes et les hommes dont la fonction première est de proposer des réponses claires « à ces questions enchevêtrées » comme disait Joffrin en début d’année.

Outre qu’il faut lui reconnaître de dire parfois des choses intelligentes, il faut aussi reconnaître qu’il peut montrer un certain courage. Comme d’avoir accepté de participer mardi soir à la soirée organisée par Marianne à la Mutualité sur le sujet bienvenu : « Peut on débattre en France ? ». Car aucun des loups hurleurs qui l’avaient suivi ces derniers temps dans sa chasse à l’Onfray, parfois jusqu’au déshonneur, tels ces Lagasnerie et Edouard Louis, qui n’ont pas hésité à écrire que le débat devait être refusé à ceux qui parlent « de nation, de peuple, de souveraineté ou d’identité nationale », ne l'avaient suivi.

Une soirée consensuelle.

Que dire de cette soirée ? Que l’on y entendu s‘exprimer quelques têtes bien faites, de droite comme de gauche, Jean-François Kahn, Alexis Brézet, Jean-Paul Delevoye, Jacques Généreux, Jacques Julliard, Daniel Keller, Catherine Kintzler, Natacha Polony, Alain-Gérard Slama… et Laurent Joffrin,  venues exprimer, autour de Joseph Macé-Scaron, leurs convictions sur de nombreux sujets, et leurs questionnements sur un débat démocratique qui est en train de le céder à l’anathème et à l’invective. Il faut dire que les dogmatismes de la pensée sont devenus monnaie courante, en politique, en économie, en tout.

Jacques Généreux a bien résumé la problématique en affirmant : « Je partage les préventions de Joffrin sur les discours réactionnaires, anti-immigration (...) mais en même temps, je conteste le négationnisme qui dirait que Zemmour a tort lorsqu'il dit qu'il y a des quartiers en France qui sont des quartiers de non-droit » Et de pointer du doigt selon lui le véritable problème : les dysfonctionnements d'une République « qui ne fait pas son travail depuis 40 ans. ». Comme l’a rapporté Marianne sur son site internet. Tous étaient d’accord pour interdire d’ostraciser « en bloc » des personnes dont la diversité d’expression ne pouvait être amalgamée à des concepts d’un camp ou d’un autre, « Déclinistes » ou « bien-pensants ».

Il faut sauver le soldat Michu.

Il faut donc sauver le soldat Michu. Contre lui même, qu’il soit intellectuel ou politique. Ou parce qu’il a été égaré par ceux ci. Citoyenne ou citoyen. Electrice ou électeur. Abstentionnite des jours d’élection.

Et la question de ce sauvetage ne se pose pas que depuis ces jours ci. En septembre 1979, la revue Esprit, publiait un numéro que affichait en couverture : « Quand échouent des politiques qu’on croyait miraculeuses et une raison qui prétendait dire l’avenir, en face d’une modernité qui nous met à l’épreuve, que penser ? - que dire ? - qu’imaginer ? ». Expliquant en introduction : « la décomposition des sociétés capitalistes n’annonce plus rien. Cette vérité provoque le désarroi ; pour nous, c’est une couverture, la chance d’inventer autre chose ». On reste preneur. Esprit rapportait par ailleurs cette phrase de Chevènement : « Il n’y a même plus de prévisions, pas l’ombre d’une option véritable », ou de Michel Debré : « Ayant fait un examen des éléments politiques en présence, on en tire volontiers la conclusion qu’on ne peut pas agir autrement ».

Nous voyons bien que Michu s’est perdu depuis longtemps. Raison de plus pour en finir une fois pour toutes. Pour en finir avec cette violence des propos, qui ne reflète que la violence d’un monde ou d’une modernité « qui nous met à l’épreuve » comme le disait Esprit en 1979. Qui demandait aussitôt de : « Cesser de s’élever contre l’exploitation pour mieux oublier la domination ».

Car, c’est ce qu’il faut voir derrière cette bataille stérile lancée par Libération, l’échappatoire dans des polémiques peu utiles, pour oublier sa timidité inexplicable à nous parler de la domination. Un défaut qu’on trouve aussi chez ses confrères et concurrents.

Car les Michu d’aujourd’hui sont bien confrontés avant toutes ces questions d’immigration, de réfugiés, d’identité, de peuple, tout autant que d’exploitation, de violence, de répression, à celle, mère de toutes les autres : la domination. De la finance, des banques, des transnationales, des maffias en col blanc, et de ceux qui les servent, persuadés « qu’on ne peut faire autrement ». Accaparant la richesse des nations et celle de la planète, ils sont à la source de la disparition des moyens d'agir des Etats et des politiques.

Et ceux qui les servent, c’est bien toute cette classe politique majoritairement sans imagination, sans courage et surtout sans intelligence qui nous gouverne ou prétend à le faire.

C’est ce qu’a exprimé, lors de cette soirée Marianne à la Mutualité, celui dont la parole a été de loin celle qui a pointé, à contre pied, de la meilleure façon, ce manque d’intelligence, Jean-Paul Delevoye, président du Conseil économique, social et environnemental.

Il a expliqué à un auditoire nombreux et attentif, que si les politiques étaient incapables de faire circuler la parole entre eux, et entre eux et la nation, ils étaient surtout inaptes à poser les vraies questions, celle de notre avenir dans monde en pleine mutation, du fait des technologies bien entendu, mais surtout du fait d’une mondialisation affectant la vie de tous, puisqu’affectant l’économie, les Etats, et surtout la planète, du fait de ces entreprises mondialisées, non contrôlées et prédatrices.

Cette parole sera-t-elle entendue ? Déjà dans son ouvrage « Reprenons nous » il pointait le paradoxe dans lequel nous sommes enfermés. « Le paradoxe, c’est qu’au moment où l’on constate, à tous les étages, la faillite d’une politique conduite par le jeu des intérêts, au moment où les acteurs politiques, (faut-il y rajouter désormais les intellectuels ?), sont dévalués, toutes les réponses sont pourtant politiques. La question est donc de savoir comment restaurer la crédibilité perdue ».

Delevoye n’est pas mal dans le rôle de vigie au sommet du clocher, qui grâce à sa vision circulaire peut lancer ses conseils à une troupe clouée au sol et sans recul. 

 

 

 

 

 

 

 

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