Terrorisme. Urgence. Edwy Plenel manque-t-il de lucidité ?

Edwy Plenel vient d’écrire à propos des débats sur l’état d’urgence « qu’il n’y a pas, d’un côté, des gouvernants responsables et, de l’autre, des commentateurs irresponsables ». On pourrait lui rétorquer, en renversant sa formule, qu’il n’y a pas d’un coté de commentateurs responsables et, de l’autre des gouvernants irresponsables.

Edwy Plenel vient d’écrire à propos des débats sur l’état d’urgence « qu’il n’y a pas, d’un côté, des gouvernants responsables et, de l’autre, des commentateurs irresponsables ». On pourrait lui rétorquer, en renversant sa formule, qu’il n’y a pas d’un coté de commentateurs responsables et, de l’autre des gouvernants irresponsables.

Il est si facile de perdre le sens de la complexité du monde, des situations, et des gens, lorsqu’on veut rester dans le cocon intellectuellement rassurant d’un débat dualiste.

 

Le drame qui vient de traverser la France demande de réagir à tous les niveaux avec une retenue qu’il est pour certains difficile de mobiliser. On l’a vu avec cette séance au Parlement, où la violence des attaques contre le gouvernement des députés du PR, ex UMP,  a effrayé jusqu’aux militants de ce parti. Et on le voit malheureusement aussi dans nombre de commentaires venus de ceux dont les aveuglements passés continuent d’assombrir le réel, les empêchant d’appréhender enfin que c’est bien une minorité islamique dévoyée qui, tout autant que les failles des politiques menées par la droite comme par la gauche, a mis a mal des parties entières du territoires, si ce n’est sa totalité.

 

Condamner au nom de la démocratie ceux qui, face à des actes qui s’en prennent au symbole vivant de notre démocratie, notre jeunesse en son style de vie, font face, et sont suivis par une majorité populaire ;

Condamner des hommes politiques qui, face à une situation dont l’exceptionnalité ne date pas du 13 novembre, décident de doter le pays des moyens, en partie exceptionnels, pour le défendre contre la barbarie ;

Est-ce vraiment digne de Mediapart et de son fondateur ?

 

Car nous sommes bien en face d’actes barbares, un terme que n’a pas hésité à utiliser la philosophe Cynthia Fleury (voir 1), qui dit  avec Guillaume Klossa, que « ces actes terroristes sont une déclaration de guerre à la liberté ». Elle n’a pas été la seule à le dire. Ce qui ne l’empêche pas de réclamer que l’Europe « se dote d’une stratégie claire et mobilise la communauté internationale pour un retour à la paix et préparer les conditions d’un développement démocratique à commencer par la Syrie, la Lybie et l’Irak ».

 

Je ne sais si ceux qui ont voté contre la prolongation de l’état d’urgence sont « aussi soucieux de leurs concitoyens » que ceux qui ont voté pour, mais j’ai lu le texte d’explication d’une sénatrice l’ayant signée, la socialiste Marie-Noëlle Lienemann (voir 2), qu’on ne peut facilement taxer de laxisme idéologique, et je l’ai trouvé autrement vraie que l’explication de Noël Mamère, qui a voté contre, en un texte publié sur Mediapart (voir 3).

J’ai trouvé l’explication de la sénatrice, responsable, en ce qu’elle ne cherche pas à cacher que « nous devons aux victimes et à leurs familles une analyse, un examen attentif, un vrai débat sur les origines des maux qui nous touchent aujourd’hui. Et bien évidemment sur ce qu’il faut entreprendre pour conjurer la menace ».

Responsable, en posant que « Nous devons réfléchir sans tarder à la politique étrangère de la France depuis des années et en particulier depuis 2005 ».

Responsable, et sans langue de bois, en disant que « Nous ne pourrons pas durablement refuser pour des motifs économiques de nous interroger sur nos relations avec les pétromonarchies du Golfe, et feindre d’ignorer plus longtemps leur collusion avec les mouvements terroristes ».

Il me semble qu’elle n’a pas quitté « cette culture concrète » qu’est la démocratie, en votant, tout autant que ceux qui n’ont pas voté.

 

Plenel se croit obligé de nous rappeler ce qu’est la démocratie, afin de tenter de nous faire croire ce qu’il croit avoir entendu, mais je ne sais pas où il l’a entendu, la voix de ceux qui  n’auraient pu supporter le vote dissonant de quelques uns :  « C’est déjà la preuve d’une brutale régression démocratique, témoignant d’un état de panique plutôt que de sang-froid, qu’il soit presque devenu intolérable à certains qu’on puisse s’alarmer de cette brusque accélération sécuritaire, opérée sous le coup de l’émotion, pratiquement sans débats approfondis ni réflexion poussée ».

Où sont-ils ces gens en état de « panique » qui s’en seraient pris à six députés ayant voté contre l’état d’urgence ? Un si faible nombre, six députés, n’a pas semblé déranger.

 

Mettre, par ailleurs, en parallèle, la décision prise par Hollande avec celle du Patriot Act de G.W Bush, rejoignant ainsi Noël Mamère, qui, pour vouloir à tout prix dire quelque chose, n’a rien trouver de mieux que d’écrire que « l’union sacrée est une défaite de la pensée », n’est-ce pas aller un peu vite en besogne ?

 

Là où Plenel voit une politique « affolée par l’idéologie », d’autres y voient une nécessité, sans pour autant se priver d’annoncer qu’il faut rester vigilant, comme le fait Marie-Noëlle Lienemann : « C’est avec vigilance que j’exigerai que ne soient pas éludés les enjeux qui doivent nous permettre de trouver des solutions effectives, en conformité absolue avec nos valeurs ».

 

Prendre prétexte du délire américain post 11 septembre, pour supposer que nos gouvernants habitent un délire semblable, c’est tirer des bords contre le bon sens.

Personne ne contestera Plenel dans sa critique de la politique américaine, mais à voir en celle ci la seule explication de ce qui se passe en Syrie, c’est faire l’impasse sur d’autres explications, dont il est vrai, on parle peu en France. Le rôle joué par l’Arabie Saoudite, pour des raisons de politiques pétrolières, dans la déstabilisation du régime de Bachar El Assad. (Voir : « La Syrie, otage d'une bataille pour l'énergie » par Anne GUION, in La Vie (voir 4).

 

Le bilan du temps présent est sans appel, et ses explications ne sont pas du domaine du ‘tous coupables’ ou du ‘tous innocents’. Si la complexité était absente de notre monde, un article suffirait à l’éclairer. Or Plenel n’éclaire rien. Il rajoute de la complexité par son réductionnisme.

 

Quand, à juste raison, il en appelle à l’histoire, ce n’est que pour sous-entendre que ceux qui nous gouvernent n’en apprendraient rien, et n’auraient que des « agendas idéologiques », et chercheraient à « profiter des peurs », et « violenteraient la démocratie qu’ils prétendent défendre contre des adversaires qui la haïssent ».

Qui dont aurait grâce à ses yeux, en dehors des six qui n’ont pas voté ?

 

Je préfère penser que dans des circonstances exceptionnelles des sursauts sont possibles, des hommes se révèlent.

C’est un peu ce que nous dit Jacques Julliard dans Marianne du 21 novembre, titrant ainsi son éditorial : « Ce qu’ont changé les Ides de novembre ». Pour s’étonner de l’étrangeté de M. Hollande, qui, irrésolu, pagailleux, contradictoire, dans des situations normales, se retrouve calme, déterminé, décisif, en face de l’exceptionnel.

 

Plenel trouve que les ripostes décidées ce serait, devant les terroristes, « épouser leur temporalité ». D’autres trouvent au contraire, qu’on a trop attendu à y entrer. Que ce soit la France ou l’Europe. Car c’est désormais reconnu, aussi bien la France que l’Europe ont fait preuve d’une insouciance coupable devant la monter de l’islamisme radical, cette hérésie au cœur de l’islam que désormais les musulmans supportent de moins en moins, car les empêchant, tout autant que le racisme le plus sommaire, de vivre leur vie en France. Ils le disent, enfin. Et ce ne sont pas eux qui protesteront contre des mesures qui seraient prises contre l’imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, qui est au cœur d’une polémique et dont la mosquée où il opère et son domicile ont été perquisitionnés (voir Ouest France en 5)

Il ne semble pas que les musulmans de France trouvent aujourd’hui que « cette réponse présidentielle est de courte vue et de souffle court ». Ils sont au contraire soulagés, comme à Saint-Denis, qu’on ait compris enfin que leur territoire était à la limite de la zone du droit, non pas du fait policier, mais du désordre apporté par la drogue, les « barbus », et… l’absence de police.

 

Plenel ne veut pas le voir, préférant nous parler de la difficulté à faire face au terrorisme, au prétexte qu’on ne pourrait le combattre en Syrie et en Irak, au risque « de l’extension de la catastrophe, comme l’annonce déjà tous les spécialistes, chercheurs et diplomates ».

 

Opinion excessive ? En fait, peu de gens nient que la responsabilité des USA, puis de leurs alliés, ont entrainés des risques en mains endroits de la planète. Un bon connaisseur de la France, professeur américain à Columbia nous le dit dans Le Monde daté du 22 novembre, Mark Lilla : « Les Etats-Unis ont déclenché la crise présente et n’ont ni la volonté ni le pouvoir de remettre de l’ordre ».

Reste que la montée des intégrismes religieux ne peut leur être totalement attribuée. D’autres ont tout fait de longue date pour envahir les allées de l’occident, par le prêche et l’argent. Les Wahhabites en premier. Les saoudiens ont été les complices de la création de EI nous dit le philosophe américain Michael Walzer dans le même numéro du Monde. L’auteur du « Traité sur la tolérance », estime « qu’il y a une guerre à mener, et celle ci est entièrement métaphorique. Je veux parler de la guerre idéologique et théologique contre le fanatisme… Le fanatisme religieux est actuellement le plus dangereux dans sa version islamiste ».  Faut-il que ce soit un philosophe qui nous le dise ?

 

La guerre dont on parle, elle n’est donc pas à mener que par des frappes aériennes, elle passe aussi par l’assèchement du financement de l’EI,  des complicités bancaires, sur lesquelles ont a trop fermé les yeux à ce jour, comme vient de le montrer un document de Tracfin publié le 20 novembre, et la demande faite au banques par l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution.

Elle passe aussi, cette guerre, par une meilleure coopération entre les services de renseignements des Etats européens, une réforme de Schengen, la mise en place d’un « Passenger Name Record », la création d’une Agence européenne de renseignement », une coordination renforcée contre le trafic d’armes, etc.

 

Elle passe aussi en France par deux comportements à corriger.

D’abord, cesser d’opposer dangereusement « sécurité » et « liberté », « comme on le fait trop systématiquement » nous dit dans Le Monde, Frédéric Gros, spécialiste de Michel Foucauld dont il a dirigé les œuvres à La Pléiade.

Ensuite, accepter de s’interroger sans retenu idéologique sur les racines de l’islamisme meurtrier, interrogation qui ne peut se limiter à « être pour les musulmans et de fermer les yeux » comme c’est courant à gauche, avait noté Mark Lilla, présent à Paris au moment des tueries du 7 janvier, et  s’étonnant que l’on puisse qualifier la manifestation du 11 janvier, de l’expression « catholicisme zombie » et raciste ».

 

Le fondateur de Mediapart écrivant : « L’inédit qui nous saisit tous d’effroi, » après nous avoir dit que « c’est un retour de boomerang qui, aujourd’hui, meurtrit la France », feint de croire que la situation que nous venons de vivre est nouvelle. Sauf que nous avons connu d’autres évènements tragiques depuis quelques années, en France et en Europe, moins tragiques parfois que ce 13 novembre, mais faut-il mesurer les tragédies au nombre de morts ou à leur répétition non contenue ?

Faut-il, en se focalisant sur cette guerre de Daech ou contre Daech, ignorer, à propos des terroristes fous, les raisons qui leurs sont personnelles et tiennent plus la psychologie de personnes fragiles et instrumentalisées, que de celles qui tiendraient de la misère sociale? Les terroristes du 13 novembre n'étaient pas les plus défavorisés au sein des milieux où ils vivaient. 

 

Sentant peut être que son argumentation renferme quelque fragilité, Plenel en arrive à s’enfermer dans une supposition un peu courte : « Fédérant une gauche conservatrice qui, si elle avait été au pouvoir, aurait sans doute suivi l’aventure américaine que refusa, en 2003, la droite chiraquienne, François Hollande persiste dans ce contresens tragique ».

Quand on veut tuer son chien on affirme qu’il a la rage, on dit que sa faute présumée est « la faute française qui risque surtout d’abimer notre pays ». Et on l'accuse d'une faute qu'il n'a pas commise mais qu'il aurait pu commetre, suivre les américains en Irak, croire aux armes de destruction massive, etc.

 

Plenel est il dans cet article le journaliste qu’on a l’habitude d’apprécier, l’apôtre du journaliste d’investigation, ou s’est il perdu sur des chemins dont j’imagine que peu de gens le comprennent.

 

Il va jusqu’en appeler à Camus. Mais on ne voit pas très bien pourquoi, puisqu’il reconnaît que celui ci « n’a jamais eu de complaisance pour le terrorisme… qu’il ne lui trouvait aucune excuse ». ? En effet, pour Camus, le terrorisme, lorsqu’il tente d’en comprendre les raisons, n’est pas le fait d’hommes perdus et manipulés, et j’imagine qu’il aurait eu du mal à admettre que pour créer un Etat on puisse commencer par détruire les témoignages antiques du passé de ses terres, du témoignage de ce que des pierres ont conservé des religions et des dynasties lointaines. Et Camus a écrit du totalitarisme ceci qui s’applique aussi bien à Daech : « La société révolutionnaire a prétendu, aux applaudissements de nos intellectuels, asservir sans délai chacun. Elle a donné ainsi à la liberté le visage engageant du verrou ». (In Albert Camus éditorialiste à L’Express). Plenel s’inquiète du futur de notre liberté. Que ne s’inquiète-t-il aussi de celle des populations que Daech soumet en esclavage dès aujourd’hui ?

 

J’en resterai là. Car, abonné fidèle de Mediapart, je sais qu’il ne peut y avoir de limite à la liberté de parole et d’analyse, qu’on peut et qu’il faut dénoncer les outrances des comportements politiques, qu’il faut chaque jour être prudent face aux facilités des paroles du pouvoir, comme de ses décisions, mais, en ces jours de drame national, je choisit la position calme et lucide de Marie-Noëlle Lienemann plutôt que les alertes que Plenel nous sert, je pense en toute bonne foi, mais pas obligatoirement en toute lucidité.

 

 

 

L’article de Edwy Plenel :   

 

http://www.mediapart.fr/journal/france/201115/la-democratie-n-est-pas-la-guerre

 

 

1)   http://www.liberation.fr/debats/2015/11/18/preparer-les-conditions-d-un-retour-de-la-paix_1414359

 

2)   http://www.mnlienemann.fr/2015/11/explication-de-vote-sur-la-prorogation-de-letat-durgence/

 

3)   http://blogs.mediapart.fr/blog/bernard-leon/181115/noel-mamere-travaille-la-victoire-de-la-pensee-voir-de-pres

 

4)   http://www.lavie.fr/actualite/monde/la-syrie-otage-d-une-bataille-pour-l-energie-03-09-2013-43679_5.php

 

5)    http://www.ouest-france.fr/bretagne/brest-29200/brest-limam-de-pontanezen-evoque-une-possible-demission-3855232

 

 

 

 

 

 

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