Corruption. Criminalité. Elites Délinquantes. La démocratie en danger

« Plus on a de pouvoir, plus on commet de délits ». Cela a été la phrase inaugurale du colloque organisé à la Maison de l’Amérique Latine, lundi 23 mars, par la nouvelle association Crim’Halt,  en coopération avec Anticor, IFRAV, Libera, Flare.

On y a débattu des mafias, de la violence de la corruption, de la « Zone grise de la démocratie »,  si bien décrite, par ailleurs, dans leurs ouvrages par  Pierre Lascoumes, Antoine Peillon, Jean de Maillard, Fabrice Arfi de Mediapart*.

Fabrice Rizzoli, Docteur en sciences politiques et président de Crim’Halt, a exposé en ouverture à cette réunion la finalité de son association qui regroupe un nombre important de jeunes militants : Assurer  « la promotion de la citoyenneté contre toutes les formes de criminalités préjudiciables à la société (crime organisé, corruption, délinquance économique & financière) ». La première alternative pour laquelle milite l’association est une loi d’usage sociale des biens confisqués en France.

Le professeur Geoff Dean, professeur à l’Ecole de justice de la faculté de droit à Brisbane, Australie, nous a parlé de la possibilité d’aborder, voir même de traiter,  les multiples formes  contemporaines de la criminalité, de type mafia, terroriste, militante, mais aussi des tireurs isolés, grâce à l’analyse de leur comportement, ou de leur système d’organisation. Système apparenté dans le cas des maffias ou du terrorisme, à ceux de l’entrepreneur managérial.  La professeur Dean, grâce à une cartographie des profils comportementaux, a mis au point ce qu’il appelle une matrice, la « Business Crime Analysis Matrix », application faisant appel à ses recherches universitaires basées sur les sciences cognitives.

Eric Alt, Président d’Anticor, constatant que « la prédation économique est a un niveau élevé », (1000 milliards d’évasion fiscale en Europe chaque année, soit un manque fiscal à gagner de 2 000 euros par citoyen européen), nous a parlé de l’  « l’esprit de corruption » et de « l’esprit de résistance ».

L’esprit de la corruption s’alimente du culte du secret. Secret fiscal, secret des affaires. Secret défense. Tous ces secrets, d’un usage abusif, expliquant le silence des autorités chaque fois que la société civile demande des mesures pour les combattre. Remédier par exemple à l’impossibilité à laquelle se trouve confronté le Procureur financier, de pouvoir poursuivre l’évasion fiscale. Entendre : voir lever ce fameux verrou de Bercy, dont on connaît la nuisance depuis longtemps.

Un culte du secret que cherchent à renforcer les employés de l’oligarchie dominante. Emmanuel Macron, par exemple, qui a tenté dans sa loi de relever le niveau du secret des affaires. Son échec face à une mobilisation citoyenne, n’empêche pas que l’affaire soit reprise ailleurs. Comme on peut le lire aujourd’hui dans Mediapart** qui relate la tentative de la Commission européenne et du Conseil européen de définir un niveau trop extensif du secret, porte ouverte à la fin de la liberté d’expression et d’information, et barrage à la transparence dans des domaines qui en manquent déjà, comme l’environnement, la santé ou la sécurité alimentaire.

La mort des lanceurs d’alertes est annoncée par ces tentatives auxquelles la société civile s’oppose.

Conclusion de Eric Alt : La résistance à l’oppression est justifiée. Comme en atteste Montesquieu dans son ouvrage sur la grandeur et la décadence des Romains et  les textes fondateurs des droits de l’Homme en 1789.

C’est ce qu’a illustré l’intervention de Séverine Tessier, cofondatrice de Anticor en 2002, créé dans un sursaut politique et citoyen après le 21 avril, qui vit la qualification de Jean-Marie Le Pen face à Jacques Chirac, soit l’ultra droite contre la droite des affaires. (Chirac sera condamné des années plus tard, Anticor étant partie civile).

Depuis 2002 Anticor  s’est multiplié dans les régions et compte aujourd’hui 50 groupes locaux. 

Mais depuis 2002, la corruption s’est par ailleurs enracinée dans nos territoires, car le phénomène mafieux s’est développé avec la disparition de la république. On pense à Marseille, à d’autres villes er régions, où les marchés publics et les partenariats publics privés sont truqués à large échelle. Voir le livre que vient de publier Séverine Tessier aux Editions François Bourrin.

Nonobstant ceci, l’action de Anticor finit par connaître un succès certain. Dans sa lutte en faveur des lanceurs d’alerte, avec son contrat de mandat testé dans des communes pilotes signataires de charte éthique, dans sa lutte contre le cumul des mandats, responsable de la croissance de la corruption en politique, etc.

Grace à Anticor, une idée fait son chemin, dont l’enjeu porte sur l’organisation des pouvoirs et leur limitation. Une idée qui débouche peut être sur le tirage au sort,  que deux ouvrages ont développé*** et  que porte notamment le jeune parti Nouvelle Donne****.

Pour terminer, Silvia Caccia, Présidente de Libera France, avant de nous parler des succès de la lutte antimafia en Italie, a tenu a poser son intervention dans l’actualité italienne, qui a vu défiler à Bologne, pour la « XXe journée de la mémoire et de l’engagement pour les victimes de la mafia », 200 000 personnes. Parmi celles ci, une présence française, avec entre autre des élèves du lycée Magenta de Bordeaux.

Silvia Caccia nous a démontré tout à la fois l’emprise des mafias en Italie ; où, comme l’a écrit le Juge Roberto Scarpinato, l’une des grandes voix de la lutte antimafia, « les auteurs d’actes criminels appartiennent également aux secteurs importants des classes dirigeantes » ; mais aussi les possibilités que la société civile a d’arracher aux pouvoirs centraux des avancées législatives,

Des moyens que nous n’avons pas en France.

Outre l’indépendance de la justice vis à vis du pouvoir politique, c’est la loi de réutilisation sociale des biens saisis à la maffia qui est à retenir, nous convainc Silvia Caccia. Ces biens, distribués à des associations pour des projets sociaux permettent de construire une dynamique pédagogique auprès des citoyens, qui se sentent dès lors concernés.

Les chiffres parlent d’eux mêmes. 5859 biens ont été attribués à ce jour. 11% aux forces de l’ordre. (La villa d’un chef maffieux a été par exemple transformée en siège de la police). 33% a des fins sociales. (Centres sociaux d’accueils pour population en difficulté, école, Maison du Jazz à Rome, Théâtre de la Légalité et maison des enfants handicapés, etc.). Des entreprises sont parfois laissées en activité pour éviter aux employés de perdre leur travail. Dans ce cas, le bien est géré sous forme de coopérative. Un exemple, le célèbre Café de Paris à Rome. (Saisi comme un bien maffieux, il continue de fonctionner).

Il faut noter enfin que les importantes liquidités saisies servent à fiancer l’institution judicaire. 5 milliards d’euros saisis à ce jour.

 

Lors des échanges avec la salle, le problème de la criminalité d’affaire et mafieuse en Corse a été soulevé par un intervenant, mais aussi  en France, par un autre, où pour être moins apparente la question n’en est pas moins majeure.

Le festival de procédures judicaires en cours, datant, comme l’a écrit Fabrice Arfi, de la présidence de Sarkozy, en témoigne.

Il est toujours permis de rêver qu’un jour, le procureur financier aura les moyens de poursuivre à sa volonté, les moyens d’une police à sa disposition, les moyens de lever le secret d’Etat, le secret des affaires, le secret fiscal.

Et de rêver avec Fabrice Rizzoli, que bientôt on pourra en France, comme cela se fait en Italie, attribuer les biens saisis à des projets sociaux.  Attribuer par exemple l’hôtel particulier d’un dictateur africain à un projet de foyer pour migrants africain, ou à une association d’interet publique comme Transparency International


*

Fabrice Arfi. Le sens des affaires. (Calman Levy).

Séverine Tessier ; Lutter contre la corruption. (Editions François Bourin).

Roberto Scarpinato. Le dernier des juges. (La Contre Allée).

Antoine Peillon. Corruption (Seuil)

Jean de Maillard. L’arnaque (Folio actuel)

Pierre Lascoumes. Une démocratie corruptible ‘Seuil° et Sociologie des élites délinquantes (Arman Colin)

 

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http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/230315/secret-des-affaires-une-dangereuse-directive-europeenne

 

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Yves Sintomer. Petite histoire de l’expérimentation démocratique. (La découverte)

Davis Van Reybrouck. Contre les élections. Actes sud.

 

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http://www.nouvelledonne.fr/le-tirage-au-sort-en-politique

et enfin ce lien utile:

http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?post%2F2014%2F04%2F25%2FLa-redistribution-a-des-fins-sociales-des-biens-confisques-aux-mafias


 

 

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