L’histoire littéraire est pleine de ces brillants cerveaux tombés dans ce que Tony Judt a appelé, mais il n’est pas le seul, « l’irresponsabilité intellectuelle* ». Cette dernière, lorsqu’elle advient, est souvent le reflet de contradictions de pensée ou de vie entrainant un besoin d’excuses et de rachat.
Donner des gages au camp qu’on a rejoint fonctionne, voire dysfonctionne, dans le cas de Bruckner, de manière souvent automatique pour ne pas dire pavlovienne. Avoir été proche des mouvements maoïstes pour terminer chien de garde chez Sarkozy ou Prasquier, ne favorise pas la rectitude de la pensée.
En témoigne une fois de plus la tribune que Libération vient de publier. Elle porte sur l’islam. Enrichit-elle le débat en cours sur un sujet, qui a suscité dans les médias des échanges et des analyses souvent riches et prometteuses, dans la foulée du drame Charlie Hebdo? Pas du tout.
On peut d’ailleurs se demander pourquoi Libération publie une telle prose ? Ce ne peut être pour sa qualité de contenu. Ce doit donc être une façon de susciter dans le corps social des lecteurs une fabrique d’anticorps, nécessaire par ces temps de dérèglements politiques.
De quoi s’agit-il ? Pour Bruckner, de lutter « contre la tentation de céder du terrain aux fondamentalismes qui est grande dans tous les camps ». Ils osent même écrire « Pour acheter un peu de tranquillité en attendant le prochain attentat ».
Mais on passe immédiatement de « tous les camps » à un certain camp. Car, vous ne le saviez pas, mais une partie de la France excuse l’islam radical. Laquelle ? « Une partie de l’extrême gauche, inconsolable d’avoir perdu le communisme, le prolétariat, le tiers-monde », nous dit Pascal. Non, pas Blaise, Bruckner. Car si on trouve au plus haut l’expérience de la morale chez l’un, elle est absente chez l’autre.Il faut dire que Brucker, élevé chez les pères jésuites, ne doit pas etre pascalien.
Prodiguer le mensonge, ce n’est pas nous délivrer de la haine, c’est nous y précipiter. Philosophe, Bruckner devrait, comme Camus l’a fait en son temps, travailler à nous faire triompher de la haine. Il fait le contraire. Souffle sur des braises mis en place par la droite, comme on l’a vu dans le Figaro du 24 juillet dernier, tentant de faire dire à Laurent Bouvet que le NPA était à majorité islamiste. Ce qu’il s’est bien gardé de faire.
Voir Bruckner enfourcher la cabale n’est-ce pas vouloir nous faire croire que ses anciens amis pèsent aujourd’hui le poids qu’ils ont pu sembler peser à l’époque où il les fréquentait. Des dérives existent, mais elles sont si minoritaires qu’à les monter en épingle relève bien d’une volonté d’enfumer le débat. La seule question que nous devons nous poser est celle de la finalité de cette attitude. Pourquoi cet effet loupe?
Pour mieux faire dériver les mots. On passe donc de « Une partie de l’extrême gauche » à « Cette gauche là » … qui… « Dépassera bientôt la droite extrême dans sa haine des juifs, rebaptisée pudiquement d’antisionisme ».
Nous y voilà. Bruckner s’aligne donc sur Richard Prasquier et quelques autres dans cette méthode relevée par Michel Warschawski, méthode qui consiste à « salir le combat pour le droit et la justice ». Une méthode où on commence à avancer sur un sujet avec pour seul objectif d’en ouvrir un second. On commence par faire semblant de défendre l’islam contre les "islamistes", et on finit par la défense du sionisme.
L’affaire est entendue. Bruckner croit ramer dans un bateau où il a des amis. En fait il se noie. Il est noyé. Paix à son âme.
* "Un passé imparfait. Les intellectuels en France 1944/1956" Fayard.