Koons mérite-t-il d‘être défendu ? On peut en douter tant ceux qui le défendent sont maladroits et leurs arguments de peu de consistance. C’était le cas d’un collectif dans le Monde du 22 février que j’ai analysé dans mon post précédent. C’est le cas aujourd’hui dans Libération avec Thomas Clerc, romancier; comme ça l’a été précédemment avec Laurent de Sutter, professeur à la Vrije Universiteit Brussel, ou encore avec Dominique Château, professeur d’esthétique. Il semble que Koons enlève toute pertinence de pensée à ceux qui prennent son parti.
L’un trouve que ceux qui ne veulent pas de son cadeau, agissent : « sous la double bannière des réactionnaires de droite et de gauche », dixit Thomas Clerc. Un autre, Laurent de Sutter, juge que leurs arguments « se laissent résumer en un seul : on n’aime pas Koons ». Quant aux signataires d’un texte de défense de Koons dans le Monde du 22 février, la mobilisation des opposants ne vise rien d’autre « que notre volonté de pensée et d’expression ». Pour faire bonne figure, Harry Bellet, journalise, commence son article dans le Monde du 24 janvier par un proverbe qui se trouve enrégimenté dans l’affaire : « A cheval donné, on ne regarde pas les dents », avant de poursuivre par une touche politique, limite complotiste, en rapportant que : « De mauvais esprits voient donc dans cette tribune (Du Monde) un message de la part du gouvernement Macron, non à Jeff Koons, mais à Anne Hidalgo, qui soutient mordicus le projet ».
Faut-il « se réjouir » avec Emmanuel Tibloux, Directeur de l’Ecole nationale supérieure des beaux arts de Lyon, de la polémique provoquée par le projet Koons, « qui ébranle l'esprit français, ses valeurs et ses références » ? Il se félicite que de nombreuses questions soient posées, « au plan éthique, au plan esthétique, et sur le rapport de l’œuvre d’art contemporaine au patrimoine, à l’architecture » et plus largement au site choisi près du musée d’art moderne de la ville de Paris. Mais ce que pointe Tibloux, qui va à l’encontre des défenseurs "esthètes" de Koons, c’est, à coté du désir de provoquer de l’artiste américain, la nécessité « de prêter la plus grande attention à ce qui s’énonce purement et simplement comme un combat et une volonté de liquidation: comme la volonté d’en finir avec une tradition et un héritage, celui de la modernité et des avant-gardes européennes, qui assigne à l’art une mission critique ». Et Tibloux de conclure : « ce bouquet de tulipes est un fait culturel total … On comprend aussi pourquoi on a raison de s’opposer à un tel bouquet ».
Une pierre bien polie, à lancer dans le jardin de Thomas Clerc, qui trouve que les critiques du projet de Koons : « Abordent l'art par une mauvaise voie, qui est celle de l'idéologie, au lieu de l'aborder par l'esthétique ». Et dans celui de Dominique Château, lui, professeur d’esthétique, justement, qui nous précise dans Libération du 9 février : « Je ne plaide pas seulement pour Koons. Je plaide pour un genre où se range son art et ce que j’appelle l’art joyeux ». Le titre d’un livre qu’il dit avoir envie d’écrire. Notre professeur y développerait que « l’art n’a pas nécessairement à être grave, didactique, pédant ».
L’une des caractéristiques de notre époque est la mise à mal de la langue. En voilà un exemple. Dorénavant, vous aurez retenu que « Pédant » est devenu l’antonyme de « joyeux ».
D’où la confusion des mots et des concepts, la multiplication des formulations mal agencées, comme celle-ci de Dominique Chateau: « J’y défendrais (dans son livre) l’idée que la désinvolture et l’humour sont des armes de l’esprit critique bien plus puissantes que le sérieux pédantesque ». Car, bien entendu, le sérieux est pédantesque, puisque pédant s’oppose à joyeux. Pas étonnant dés lors de voir Chateau trouver que « la légèreté excessive, la liberté un peu insolente », (qui caractérise la désinvolture selon le Robert), soit la définition de la liberté de l’artiste et du critique.
Dans son monde à lui, qu’il oppose à celui des autres, celui des détracteurs de « Tulipes », ces autres dont « l’intellectualisme déborde l’intellectuel », le kitsch étant, je cite, « Du beau trop beau », il faut défendre et accepter la sculpture kitsch de Koons. Il vous manque un argument pour le faire ? Château vous le donne, imparable : « les enfants adorent l’art contemporain ». Celui qui se résume, semble-t-il, à l’art « joyeux » de Koons, Murakami, Hyakume. Vous ne plaisez pas aux enfants, artistes tristes, passez votre chemin.
Les 35 tonnes de béton coloré du cadeau de Koons à Paris ne vous semblent pas correspondre à l’idée de cadeau car, comme le précise Yves Michaud, « Il n’est pas coutume de faire payer la confection ni l’emballage des cadeaux une fois qu’on a eu l’idée de les offrir : confection et emballage en font partie » ; « Il faut envisager une autre solution » pour son emplacement, pensez vous, avec Jean-Jacques Aillagon ; vous ne voyez dans le cadeau de Koons aucune vraie compassion pour les victimes des drames parisiens et trouvez dans celui ci l’expression d’un geste qui voue l’art-marchandise à la puérilité ridicule et tapageuse d’un kitsch commercial de mauvais goût ; vous n’appréciez pas un emblème de l’art industriel et spéculatif, tout comme quelques importantes personnalités le pensent au travers d’un texte commun, il ne vous reste qu’à vous compter au nombre des « vieux réacs » ou des « gauchistes », agonis par Thomas Clerc. Mais je vous rassure, vous y serez en bonne compagnie.