Coronavirus Révélateur de dispositifs intellectuels

En général, dans les temps calmes, on a tout loisir de prendre plaisir à lire toutes les opinions. Mais en temps de crise, l’appareil intellectuel doit être particulièrement affiné, faire effort de maitrise argumentaire, pour être utile, ou bien se taire, car inutile et contre-productif dans l’instant d’urgence.

En général, dans les temps calmes, on a tout loisir de prendre plaisir à lire les auteurs et oeuvres qui font effort de dévoiler, analyser, contester. Agamben est de cette catégorie. Il aide à l’esprit critique. Mais en temps de crise, l’appareil intellectuel doit être particulièrement affiné, faire effort de maitrise argumentaire, pour être utile, ou bien se taire, car inutile et contre-productif dans l’instant d’urgence.

Le Monde du 28 mars illustre ce qui précède, grâce à deux interviews juxtaposées de Cynthia Fleury et Giorgio Agamben.

 

La pensée maitrisée de Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste et membre du Comité consultatif d’éthique, prônant la construction d’un « comportement collectif respectueux du droit » dévoile sans l’avoir recherchée à quel point celle du grand philosophe italien, Giorgio Agamben, devient contreproductive dans son approche de la conjoncture pandémique.

Ce que nous dit Cynthia Fleury, amenée par les questions de l’intervieweuses, Claire Legros, à tirer parti de nos réactions collectives face à la pandémie et aux mesures prises par le politique qu’elle entraine, conclut un enseignement apte à envisager notre rôle dans le monde d’après.

Ce que répond aux questions de Nicolas Truong, Giorgio Agamben, présenté comme étant la référence de la mouvance des « ingouvernables », ne me semble en rien pouvoir nous servir à la construction d’une société des « communs » à laquelle appelle Cynthia Fleury.

 

Celle-ci, tout en étant lucide sur les enseignements de cette crise, nous montre la voie d’un changement.

Lucide : « Nous redécouvrons que la santé, l’éducation, l’alimentation, la recherche, etc., sont des biens communs, vitaux, matriciels pour la démocratie, non réductibles à des biens marchands. Et c’est une bonne nouvelle. Mais une fois l’épidémie passée, il va falloir veiller à ce que la prise de conscience produise une véritable mue, et que les actes succèdent aux mots. ».

« La mondialisation telle qu’elle existe aujourd’hui nous rend littéralement malades, elle est devenue invivable, totalement délétère pour nos santés physique et psychique, économique et démocratique. La préservation de la souveraineté des biens non marchands, des commons, est un enjeu déterminant. »

« Les philosophes grecs parlent du « kaïros », cet instant opportun, qui transforme un événement en commencement historique, qui produit un avant et un après. Le Covid-19 doit être l’occasion de ce kaïros national et international. Rendez-vous compte, il s’agit d’une pandémie faisant vriller l’économie mondiale. Si nous ne nous saisissons pas de cette obligation d’initium, dont parlait Arendt, d’inventer un autre modèle, nous ratifions le fait que nous sommes déments. »

 

Celui-là nous abreuve de définitions définitives, d’analyses uniquement négatives, dont je vois mal en quoi elles serviront lors de la construction d’une société renouvelée. Et a même été limite en écrivant que la pandémie était « une supposée épidémie », rien d’autre qu’« sorte de grippe ». C’était il y a un mois. Mais ce que nous savions de ce qui se passait en Chine aurait mérité d’enrichir une opinion rapidement marquée de l’aveuglement « ingouvernable ».

Encouragé par les questions de Nicolas Truong, il se montre particulièrement pessimiste, et sur les gens, et sur les possibilités d’un changement possible de système.

A la question : « Pourquoi le problème n’est-il pas, selon vous, la gravité de la maladie, mais l’écroulement ou l’effondrement de toute éthique et de toute politique qu’elle a produit ? », il ne peut que répondre :

« La peur fait apparaître bien des choses que l’on feignait de ne pas voir. La première est que notre société ne croit plus à rien d’autre qu’à la vie nue. Il est pour moi évident que les Italiens sont disposés à sacrifier pratiquement tout, leurs conditions normales de vie, les rapports sociaux, le travail, et même les amitiés, les affects et les convictions politiques et religieuses, au danger de se contaminer ».

Heureusement on trouve par d’autres tépoignanges de quoi faire l’équilibre ? ainsi  sur France4 : « sur les réseaux sociaux se multipliaient, mercredi, témoignages, messages de soutien, états d'âmes et photos de villes quasi-désertes, compilés sous un même mot-clé : #iorestoacasa ("je reste à la maison"), du nom du décret pris la veille. » ; « Salut les filles, nous avons décidé de fermer l'Atelier jusqu'à une date ultérieure : un acte de responsabilité conscient et concret", explique sur Twitter la boutique de robes de mariée EGO Atelier Sposi, basée en Ligurie, région du Nord-Est. »

Et que sera le monde d’après pour Agamben ?

« il est bien probable que l’on cherchera à continuer après la fin de l’urgence sanitaire les expériences que les gouvernements n’avaient pas encore réussi à réaliser : que l’on ferme les universités et que les cours se fassent en ligne, que l’on cesse une fois pour toutes de se réunir pour parler des questions politiques ou culturelles et qu’on échange uniquement des messages digitaux, et que partout il soit possible que les machines remplacent tout contact, toute contagion, entre les humains. ».

 

J’avais lu quelques livres d’Agamben. Je les trouvais intéressants. Je n’y avais pas perçu ce pessimisme, cet extrémisme, perceptible dans l’interview du Monde. Mais je n’étais sans doute pas assez « ingouvernable » pour bien le lire.

Cynthia Fleury, elle, n’est jamais décevante.

 

(J’ai utilisé le mot de « dispositif » dans mon titre, m’amusant à emprunter ce mot-concept à Agamben qui lui-même, l’a trouvé chez Foucault qui en dit ceci : « Ce que j’essaie de repérer sous ce nom c’est un ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques morales, philanthropiques ; bref, du dit aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositifs. Le dispositif lui-même c’est le réseau qu’on établit entre ces éléments… par dispositif, j’entends une sorte – disons- de formation qui, à un moment donné, a eu pour fonction majeure de répondre à une urgence »). (Tiré de « Qu’est-ce qu’un dispositif » de Giorgio Agamben.

 

Lire de Cynthia Fleury :

La Fin du courage : la reconquête d'une vertu démocratique, Paris, éditions Fayard.  

Les Irremplaçables, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Blanche »

Le soin est un humanisme, Paris, Editions Gallimard, coll. "Tracts"

 

 

 

 

 

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