Affaire Onfray. Des intellectuels en habits de chasse.

La traque à l’Onfray, commencée par Laurent Joffrin, de Libération, s’est poursuivie par une course de meute assez exceptionnelle. On ne sait si l’hallali a été sonné, mais c’est tout comme. Philosophes, essayistes, journalistes, chroniqueurs, plumes de tous bords, sont accueillis ou sollicités par les médias, non pas pour nous parler des gens comme ils ne vont pas, mais de substituer aux vraies angoisses de ceux ci, les leurs, celles d’une caste de pouvoir qui sent les prémisses de son agonie.

Car dans un monde en crise,  les acteurs des pouvoirs dominants, qu’ils soient politiques, économiques, académiques, sont désormais vus comme ils sont, à travers le plafond de verre fêlé qui les révèle, c’est à dire nus.

Mais, si un conte d'Andersen nous rapporte qu’un enfant qui avait oser dire que le roi était nu, avait vu ses paroles reprises par la foule ; depuis que l’expression touche la sphère du politique, il n’est plus question de pouvoir entendre et reprendre des paroles de vérité. Le messager dit la vérité, où même une partie de la vérité. Qu’il soit chassé.

Tim Ingold, célèbre anthropologue, nous éclaire, indirectement, sur la cause première de cette chasse à l’Onfray. Nous parlant d’anthropologie dans « Etre au monde », un ouvrage où il débat avec Philippe Descola, du Collège de France, il nous dit : « Toute la dynamique de notre travail s’appuie sur la tension entre le spéculatif et l’expérimental. Excluez en les gens, les êtres humains, et toute l’énergie disparaît. Il ne reste qu’une coquille molle et vide, comme c’est le cas, à mon avis, d’une grande partie de la philosophie académique ».

Laissons Jean-Luc Nancy, qui refuse à Onfray la qualité de penseur, l’occasion de méditer cette citation. Et gageons que Onfray, qui n’oublie pas les gens, ce qu’ils vivent et ce qu’ils pensent, (quand bien même ce qu’on les a amenés à penser pour cause de rejet ostracisant, (n’es-ce pas Terra-Nova ?), ne serait pas ‘’correct’’), se retrouve plus près d’un anthropologue comme Ingold que d’un philosophe comme Nancy. Qui n’est pas le pire.

Car il faut entendre dans les bois les aboiements des coyotes.

- On ressort donc un article de la revue Esprit de mai 2005, écrit par Michaël Foessel, professeur de philosophie à l’institut catholique de Paris, dans lequel il crucifie Onfray  pour son « Traité d’athéologie ». Dix ans après. C’est dire si on ramasse large. Et déjà, celui ci nie à Onfray la qualité de philosophe, ce qui n’est pas très grave, et annonce cette antienne reprise depuis sans fin à son sujet : « Il s’agit pour Onfray de prendre place dans le jeu des nouvelles radicalités en se réclamant de ce qu’il appelle « l’aile gauche des lumières ».

Ce qu’il ne supporte pas en fait, c’est la mise en doute de l’historicité de Jésus, et que Onfray congédie les monothéismes. Comme s’il était le premier ? Les paroles d’Onfray trouble Michaël Foessel, comme avait été peiné Raymond Aron par Vatican II. Et il n’était pas le seul. Lire « L’affaire jésus » de l’irrécupérable Henri Guillemin, qui rappelle dans son ouvrage mille choses pour ou contre la religion, l’église, l’athéisme. Citant Péguy « qui distinguait deux athéismes qui lui paraissaient tout à fait dissemblables ; « Tout n’est pas perdu, disait-il, il s’en faut, avec un athéisme révolutionnaire ». Et lorsque Foessel reproche à Onfray d’aborder la question de la cruauté dans les religions du livre, on rappelle Guillemin encore, qui, bien qu’approuvant Jean-Paul II, n’hésite pas à écrire : «  M’est pénible également, cette façon qu’a le pape – sans l’ombre d’une papelardise, viril, et forçant la sympathie – de brandir intrépidement « les droits de l’homme », quand on sait à quel point l’église les a piétinés ».

Et notre Samaritain d’Esprit de nous enfumer sur les rapprochements que fait Onfray entre Hitler et la bible, « Il faudra se tourner vers un garant plus sur de la perversion intrinsèque de la bible : Adolphe Hitler est le témoin tout désigné ». Onfray aurait mieux fait de nous parler des rapports de l’église catholique avec le Duce en Italie, et Hitler et le nazisme en Allemagne. Pour cela, il faut aller voir dans « Le mythe de la bonne guerre » de Jacques R. Pauwels. « L’accession au pouvoir du Duce ne résulta pas de la fameuse «  marche sur Rome » -  en réalité un coup monté – mais bien du soutien actif du pape , du roi, de l’armée, des grands propriétaires terriens ainsi que des autres piliers du pouvoir italien. …. En outre, le 29 juillet 1933, environ six mois après l’arrivée au pouvoir de Hitler, le Vatican conclut un concordat avec l’Allemagne nazie, ce qui démontre de nouveau son attitude très favorable envers le fascisme… Ce concordat représentait la première victoire diplomatique de Hitler, et son régime se voyait ainsi légitimé aux yeux des catholiques allemands ».

- Comme Yvan Najiels ressort là, après un chapeau où on dit qu’Onfray « ferraille à tout-va en empruntant quelques chemins nauséabonds », le dossier publié dans le premier numéro de la Revue du crieur, lancé par Mediapart et La Découverte. Dont la qualité première n’est pas de débattre sur des idées, mais de s’en tenir beaucoup à la vie de Onfray, à la production livresque d'Onfray, en insistant sur le fait que celui-ci n’était pas « agrégé ». (La tare mon ami !). En pointant les CD vendus,  l’argent gagné, le « coté Rastignac », les amitiés, les coulisses de l’université populaire, son public. La moitié des 16 pages du dossier. Le reste étant, en gros, consacré à la démolition des livres d’Onfray. Onfray, qui a prétendu écrire un « Antimanuel de philosophie », se voit contré par Jean-François Kervégan, professeur à Paris I, qui nous dit : « Mais pour que cette dernière soit possible, ne faut il pas qu’une philosophie existe ? », avant de souligner : « la place sans équivalent au monde de la philosophie dans le système scolaire français ».  Belle avancée dans la controverse ! Avant de terminer : « la France a fait, depuis la IIIe République, de la philosophie sa religion laïque. « Là où d’autres ont des gourous et des astrologues, (merci pour les autres !), nous avons des philosophes ». Ah, cette France, mère des arts, des armes et des lois ! D’où sa place si enviée aujourd’hui dans le monde, sans doute, dans l’Europe, dans la tête de nos concitoyens. En dehors des princes qui nous gouvernent, bien entendu. Et de ceux qui leur tiennent leurs ronds de serviettes. Laurent Joffrin en premier et ceux qui suivent.

Parmi ceux ci, il y a Geoffroy de Lagasnerie, qui a publié dans son blog sur Mediapart, le 26 septembre, un « manifeste pour une contre-offensive intellectuelle et politique ». Et, bien entendu, en cours de route il crache son venin : « les Gauchet, Onfray, Finkielkraut, Debray, s’acharnent à dénier ce qu’ils sont, à mentir ». Sauf qu’il publie le même texte dans Le Monde, mais un texte retouché, comme le signale un commentaire sur Mediapart. Je reprends en partie, (Voir l’information suite à l’article, positionnée en 26/09/2015, 20 :40. Par Sycophante.*).

Je cite : «  Le Titre (de la rédaction du Monde a priori) est différent. Ce titre est, dans la version du Monde accompagné d'un sous titre supposé résumer le billet : "Face à l'hégémonie culturelle des réactionnaires et devant l'abandon par le Gouvernement de l'idéal socialiste, les intellectuels progressistes doivent s'impliquer davantage et occuper l'espace public" La quasi intégralité du texte y est reproduit avec un ajout dans un intertitre :"quelques principes" et non "principes", tandis que la numérotation desdits principes est supprimée...à l'exception cependant du paragraphe suivant qui ne figure pas dans Le Monde :

"Mais on ne peut pas se contenter de déplorer la situation sans s’interroger sur les moyens de créer des structures nouvelles. D'ailleurs, tout espoir n’est pas perdu : les Gauchet, Onfray, Finkielkraut, Debray, s’acharnent à dénier ce qu’ils sont, à mentir. La gauche continue de dominer symboliquement. En France, « intellectuel de droite » reste un oxymore, mieux : une impossibilité. Et on ne peut que s’en réjouir".

« Je comprends que le Monde n'ait pas envie, rajoute le commentateur, de publier un paragraphe comportant une attaque non étayée envers les 4 personnages cités.

Mais la suppression de la dernière phrase me parait beaucoup moins anodine puisque l'auteur défend l'idée que la gauche continue à dominer symboliquement et qu'il ne saurait y avoir d'autres intellectuels hors la gauche.

Or dans le sous titre ajouté par la rédaction du Monde, on parle au contraire de "l'hégémonie culturelle des réactionnaires", ce qui parait difficilement compatible avec le fait qu'il n'existerait pas d'intellectuels de droite... ».

 

La démonstration est suffisante. Et comme il ne s’agit pas de prendre la défense d’Onfray avec un bandeau sur les yeux, il faut conclure en modulant. Il s’agit avant tout de refuser ce à quoi aboutit sa mise en cause. La mort de toute parole qui dérange, quand bien même cette parole serait mal formulée, et pourquoi pas, condamnable. Mais, devant une campagne qui s’en prend bien plus à l’homme qu’à ses idées, il y a une certaine surprise à exprimer, pour peu qu’on ait cru que les grandes controverses bâties sur la mauvaise foi idéologique n’aurait plus cours après 1989.

Mais relisons, au final, Edgar Morin :

« Mes détracteurs dédaignent la lecture de mes écrits, et ils m’attribuent des idées les plus simplistes – les seules qu’ils puissent concevoir. Au lecteur de décider si je suis vulgarisateur ou penseur, encore qu’on puisse être l’un dans l’autre ». (In « Itinérance ». Mars 2006).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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