La crise grecque révélatrice de la déloyauté de notre élite dirigeante.

Quand on voit depuis des années nos chefs d’Etats s’enfermer dans les mêmes comportements, les mêmes erreurs, nous mener au bord des mêmes gouffres, on peut se demander quelle est la raison de cette répétition du même.

Il nous faut donc comprendre pourquoi ces femmes et ces hommes, formés dans les plus grandes écoles pour devenir ce qu’on appelle, bien à tort, l’élite de nos nations, se montrent, surtout en Europe, incapables de la moindre initiative innovante dans ce qui ressort de leur responsabilité, le gouvernement des choses et des hommes.

Une des réponses se trouve dans un texte de Karl Jaspers.

Il écrivait en 1952, ce qui reste d’actualité, ceci : « L’exigence politique qui caractérise notre temps me paraît être la dissociation de la politique et de la foi, une foi, qui non contente de se proclamer seule à détenir l’unique vérité, prétend en outre dominer le monde. Pour y parvenir elle recourt à la politique ».

On pense bien entendu immédiatement à l’actualité qui vient d’éprouver, une foi de plus à travers le monde, des femmes et des hommes, des peuples et des nations, dans leur chair, par des attentats terroristes ignobles. 

La religion économique... Et les intérets privés.

Mais on peut, en regardant ce qui s’est passé dans l’affaire de la crise Grecque, appliquer la remarque de Jaspers à nos gouvernants. Car c’est bien une attitude de foi qui caractérise aujourd’hui nos élites, tous disciples, à l’exception d’une minorité, de la doxa économique néoclassique dominante, et dès lors enfermés dans le schéma de l’ajustement budgétaire et de l’austérité.

Car le néoclassicisme, vrai monopole intellectuel au sein de l’université et des grandes écoles, est une religion bien enseignée, ne supportant pas le pluralisme, interdisant tout débat, appauvrissant la pensée ; une religion qui a formaté ces élites qui partout sont au cœur des institutions.

D’où cette intransigeance de Bruxelles, du Conseil européen, de nos chefs d’Etat, qui n’est pas seulement une menace pour la Grèce, mais pour chaque peuple européen. Intransigeance idéologique, donc intransigeance religieuse. Ils seraient des scientifiques, ils affirmeraient que les planètes et le soleil tournent autour de la terre.

Dés lors, comment lutter? Lutter contre nos gouvernants en s’adressant à leur raison est impossible. Car la foi ne prend pas en compte la raison. Et elle l’a prend encore moins en compte lorsqu’elle est liée à des intérêts.

Or, la question principale qui se pose est bien celle des intérêts. Ce qu’on feint d’ignorer, c’est que  derrière la question économique et de la dette se cache la question des intérêts. Des intérêts privés, essentiellement ceux de la finance et des banques, ceux des entreprises transnationales, ceux d’une classe minoritaire représentée par les managers de ces transnationales et les hauts fonctionnaires de notre administration.

Trois exemples.

Le rôle des banques dans la dette grecque.

Comme l’a écrit Patrick Saurin dans Mediapart (voir*) : « la crise de la dette publique grecque est en réalité une crise générée par quelques grandes banques, en particulier françaises et allemandes, qui après avoir privatisé des profits conséquents, ont socialisé une bonne partie de leurs pertes ». Comment ? En faisant supporter ces pertes par les États, c’est-à-dire par les contribuables, à l’occasion, en 2012, de la restructuration de la dette grecque ».

« Au profit de la Grèce ? Non. Une gigantesque opération de transfert des risques des banques privées a été menée vers le secteur public ». Ce qui n’empêche pas les banques d’être endettées au delà du raisonnable et d’être de ce fait le plus gros danger pour l’économie et pour les peuples aujourd’hui.

Le rôle néfaste des entreprises transnationales.

Il est évident que si la crise a été due à la finance et aux banques, sa prolongation sans fin est due aux entreprises transnationales. Celles ci sont en effet directement responsables d’une grande part de l’incapacité des Etats à se financer, et donc à relancer la machine économique, comme à rembourser leurs dettes. Elles sont responsables car, tout en profitant des infrastructures payées par les Etats et les citoyens, elles s’organisent pour ne pas payer leurs impôts, grâce ce qu’on appelle l’optimisation fiscale, l’organisation des prix de transfert; l’établissement, à cet effet, de nombreuses filiales dans des paradis fiscaux. (Voir**).

C’est ainsi que la Banque de France vient de publier un rapport, comme vient de l’écrire Christian Chavagneux dans Alteréco du 23 juin, qui montre que « les données de nos comptes extérieurs font apparaître un déficit factice équivalent à 14,5 % de notre déficit commercial ». On ne peut pas dire que l’information ait fait l’objet d’un traitement transparent dans les médias.

Le rôle des élites gouvernantes.

Que ce soit les grands patrons d’entreprises, ou nos gouvernants, tous, ou presque, participent désormais de ce qu’on nomme « l’entre soi »,  qui n’est rien d’autre que l’organisation complice de la machine économique et de l’Etat au service d’intérêts particuliers.

Ce qui les réunit, c’est la fréquention des mêmes écoles, le fait d’avoir reçu une formation universitaire alimentée par le courant néoclassique, désormais dominant et organisé pour interdire tout pluralisme. (voir***).

D’où cette politique identique menée partout en Europe, par des gouvernements de droite, comme en Allemagne, ou de gauche, comme en France.

Comme l’a dit Steve Keen, le grand économiste australien : «Les économistes ont pris le contrôle des esprits qui travaillent dans les institutions et dans les gouvernements ».

D’où cette boulimie des grands patrons d’industrie pour l’argent vite gagné, les retraites chapeau, la mainmise sur tous les aménagements mis en place par l’Etat pour favoriser la production et la recherche, comme en atteste le rapport de la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin sur le crédit impôt. Un rapport jeté aux oubliettes, puisqu’il dénonçait, entre autre, le fait que de grandes entreprises du CAC 40 n’acquittaient pas un centime d’impôt mais touchait du Crédit d’Impôt recherche (CIR).

D’où cette capture d’une partie des forces politiques et administratives par les intérêts financiers dont parle Christian Chavagneux et Thierry Philipponnat dans leur livre « La capture ».

Un phénomène illustré par les aller et retour d’un nombre important de nos hauts fonctionnaires entre Bercy, ou autres administrations, et les banques. Emmanuel Macron (Rothschild), Jean-Charles Naouri (Rothschild), Mathieu Pigasse, (Lazard), par ailleurs actionnaire du Monde, François Pérol (Rothschild puis BPCE), Xavier Musca (Crédit Agricole), Emmanuel Moulin (Citigroup), Frédéric Oudéa (Société Générale), Pierre Mariani (BNP et Dexia), Henri de Castries (Axa), François de Galhau (BNP), Nicolas Namias (BPCE), etc. Plusieurs centaines d’énarques travaillent dans le secteur financier. (CF. Olivier Berruyer, sur son site ‘’Les Crises.fr’’).

Que faire ?

Il ressort de tout cela que ces conduites malfaisantes sont à éradiquer, et que l’intelligence politique est à réinventer aujourd’hui, car nos gouvernants sont atteins d’une schizophrénie avancée, pris qu’ils sont entre la nécessité de changer les données du système et leur engluement dans celui ci, par complicité pour beaucoup, et aussi parfois, par manque de compréhension de ce qui se passe pour d’autres.

« Il ne faut pas compter sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre » a dit Albert Einstein.

Nous avons besoin de propositions claires et fédératrices. Plusieurs mouvements s’y essaient en France, s’inspirant de ce qui se passe en Espagne et en Grèce. Nouvelle Donne est l’un d’entre eux. Son plan d’urgence pour la France, récemment lancé, commence par cette phrase de Vaclav Havel : « Le rôle du citoyen n’est pas de juger les dirigeants politiques mais de dire la vérité ». (voir **** . Quelques vérités vous y attendent).

*

http://blogs.mediapart.fr/blog/patrick-saurin/270615/les-grecs-nont-pas-payer-une-dette-qui-nest-pas-la-leur

**

http://ecrans.liberation.fr/ecrans/2015/06/05/elise-lucet-en-campagne-contre-la-directive-secret-des-affaires_1323708

http://www.alternatives-economiques.fr/index.php?lg=fr&controller=article&action=html&id_article=72360&id_parution=1361&inscription=ok&oubli=ok

http://www.lefigaro.fr/societes/2015/02/08/20005-20150208ARTFIG00086-optimisation-fiscale-le-gouvernement-demande-plus-de-transparence-a-edf.php

http://www.alterecoplus.fr/en-direct-de-la-recherche/entreprises-francaises-et-paradis-fiscaux-premieres-estimations-quantitatives-201501191712-00000635.html

***

http://blogs.mediapart.fr/blog/bernard-leon/220615/steve-keen-les-economistes-mainstream-ont-pris-le-controle-des-esprits

****

http://www.nouvelledonne.fr/plan-durgence/

Et aussi :

Pétition pour soutenir le peuple grec.

https://www.change.org/p/citoyens-et-citoyennes-femmes-et-hommes-politiques-associations-ong-syndicalistes-appel-pour-un-soutien-au-peuple-grec?recruiter=45137901&utm_source=share_petition&utm_medium=facebook&utm_campaign=share_facebook_responsive&utm_term=des-lg-no_src-no_msg

 

 

 

 

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