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De la collecte coloniale à l’extractivisme culturel : Une restitution truquée ?
ou : Comment agir la restitution des biens culturels spoliés à l’époque coloniale sans activer une toxique essentialisation culturelle ?
La prise de fonction, le 7 janvier 2026, de Jacques Ayer à la direction de la Réunion des musées publics du Bénin (RMP) s’inscrit officiellement dans une ambition de refondation du paysage patrimonial béninois, au moment où les politiques de restitution occupent une place centrale dans les débats internationaux. Sans remettre en cause les compétences professionnelles, l’expérience institutionnelle ou les qualités de gestionnaire culturel du nouveau directeur, cette nomination invite toutefois à interroger les cadres épistémiques et les imaginaires institutionnels qui structurent aujourd’hui les dispositifs de restitution et de valorisation patrimoniale.
À la lumière des analyses de Joseph Tonda et de Jean-Loup Amselle, la restitution apparaît moins comme une solution réparatrice évidente que comme un espace de tensions où se rejouent des rapports de pouvoir symboliques. Loin d’être neutre, elle peut reconduire des formes d’extractivisme culturel, d’essentialisation patrimoniale et de projections occidentales sur les objets et les récits africains. Dans cette perspective, la nomination de Jacques Ayer peut être lue, de manière critique, comme l’inscription dans une continuité institutionnelle où la domination symbolique se reconfigure plutôt qu’elle ne disparaît - ce que Joseph Tonda conceptualise comme une afrodystopie.
La question centrale demeure alors celle des conditions d’un retour des objets capable d’ouvrir une souveraineté symbolique située : comment penser des formes de restitution qui ne sacralisent ni ne figent les cultures concernées, mais permettent au contraire des usages, des réinterprétations et des conflits productifs autour du patrimoine, hors des attentes normatives et des imaginaires muséaux hérités de l’Occident.
Dans cette lecture, la culture apparaît comme un nouveau vecteur de valorisation stratégique, venant prolonger des cycles historiques antérieurs d’extraction : après l’extraction humaine liée à la traite négrière, puis l’exploitation des matières premières, ce sont désormais les objets, récits, mémoires et patrimoines qui sont intégrés à des dispositifs de capture, de mise en valeur et de circulation globale. Cette dynamique ne constitue pas une rupture, mais un déplacement des formes de l’extractivisme, désormais opéré sur les plans symbolique, narratif et imaginaire.
De l’extraction matérielle à l’extractivisme symbolique
Selon Tonda, l’Afrodystopie désigne la condition dans laquelle les sociétés africaines vivent dans le « rêve d’Autrui » – celui des abstractions hégémoniques que sont l’État, le Capital, la Science, la Technique et l’Argent – qui pensent, rêvent et agissent à travers les sujets sociaux africains. Dans cette perspective, les politiques patrimoniales contemporaines peuvent fonctionner comme des dispositifs du Souverain moderne, reconduisant sous des formes renouvelées la violence de l’imaginaire colonial : professionnalisation internationale, standardisation muséale, économie de la visibilité globale, promesse de développement par la valeur culturelle.
La réappropriation patrimoniale comme utopie institutionnelle
Ainsi comprise, la « réappropriation » du patrimoine, telle qu’elle est mise en discours, risque de reconduire une utopie institutionnelle dont l’envers est une dystopie vécue : les sociétés concernées demeurent prises dans des récits, des modèles et des cadres de légitimation qu’elles ne produisent pas entièrement. L’enjeu n’est donc pas seulement de créer des musées ou des narrations nationales fortes, mais de savoir qui rêve à travers ces institutions, qui en fixe les régimes de sens, et dans quelle mesure ces dispositifs permettent – ou non – de sortir du rêve d’Autrui pour rouvrir des formes de souveraineté symbolique réellement situées.
C’est à ce point précis du débat sur la restitution des objets spoliés à l’époque coloniale que la réflexion croise également les positions critiques développées par Jean-Loup Amselle, qui met en garde contre ce qu’il analyse comme un dialogue toxique entre imaginaires africains et occidentaux. Selon lui, une partie des discours contemporains sur la restitution tend à reconduire, sous des formes inversées, les catégories mêmes produites par l’imaginaire colonial.
L’Afrique essentielle : une fiction inversée de l’imaginaire colonial
Amselle souligne ainsi que certains intellectuels africains, se réclamant – explicitement ou non – de l’héritage de la négritude de Léopold Sédar Senghor, participent à la fabrication et à la circulation d’une Afrique imaginaire, figée dans une tradition supposée immuable, animiste et anti-moderne. Cette Afrique serait alors « vendue » à l’Occident comme un réservoir de valeurs essentielles – proximité avec la nature, respect du vivant, spiritualité – venant compenser les impasses morales et écologiques de la modernité occidentale. Une telle construction, loin de subvertir les rapports de domination, risquerait au contraire de les reconduire sur un mode symbolique.
C’est dans ce cadre qu’Amselle pose une question volontairement provocatrice, mais décisive : que signifierait un « rechargement animiste » des cultures africaines par le retour des fétiches spoliés, alors même que les sociétés concernées ont connu des transformations sociales, politiques, religieuses et économiques profondes ? Peut-on penser la restitution comme un simple retour à un ordre symbolique antérieur, sans prendre acte des discontinuités historiques produites par la colonisation, les christianisations, les urbanisations et les recompositions contemporaines ?
Déplacer les termes de la restitution
Cette critique ne vise pas à disqualifier la restitution en tant que telle, mais à en déplacer profondément les termes. Elle invite à se méfier des formes de retour qui, sous couvert de réparation, reconduiraient une essentialisation culturelle, assignant les sociétés africaines à une altérité patrimoniale figée, tout en satisfaisant des attentes occidentales projetées sur les objets – attentes de réparation morale, de spiritualité alternative ou d’authenticité supposément perdue.
Dans cette perspective, la restitution apparaît moins comme une solution en soi que comme un espace de tension et de friction entre imaginaires concurrents, où se rejouent des rapports de pouvoir symboliques hérités de la situation coloniale. L’enjeu n’est alors ni de restaurer un passé intact, ni de réactiver un ordre symbolique antérieur, mais de penser des formes de retour capables de composer avec les discontinuités historiques, les conflits de sens et les usages contemporains des objets, sans les enfermer dans une logique de sanctuarisation culturelle ou de compensation symbolique.
Bapuré : quand la restitution ravive la plaie coloniale
Cette réflexion trouve un écho particulièrement aigu dans une discussion tenue à Bapuré, autour de la signification actuelle d’objets spoliés lors de la conquête allemande du Togo. À cet endroit précis du terrain, un intervenant formule une interrogation qui condense l’ensemble des tensions à l’œuvre :
« Les informations que vous demandez vont-elles encore servir à reproduire la colonisation ? (…) »
Le maire réagit alors sans détour : « Merci de remuer le couteau dans la plaie. »
Cette scène ne relève ni du malentendu ni de la défiance anecdotique. Elle dit, avec une lucidité brutale, que la restitution – comme l’enquête, l’expertise ou même la bonne intention patrimoniale – peut être perçue comme une prolongation de la violence coloniale, dès lors qu’elle reconduit des asymétries de savoir, d’interprétation et de pouvoir. Elle rappelle que le problème n’est pas seulement celui des objets, mais celui des régimes de savoir qui continuent de les entourer.
Fabulation critique et maintien de la blessure ouverte
C’est précisément ici que la notion de critical fabulation, telle que l’élabore Saidiya Hartman, prend tout son sens. Face à des archives violentes et à des récits historiquement captifs du regard colonial, il ne s’agit ni de combler les silences ni de restituer un sens supposément authentique, mais de maintenir ouverts les doutes, les fractures et les conflits de mémoire. La fabulation critique n’apaise pas la plaie ; elle reconnaît qu’elle est encore vive, et qu’elle structure les conditions mêmes de la parole.
Restituer sans refermer : une politique du trouble
Dès lors, la restitution ne peut être pensée comme une réparation close ni comme un retour pacifié. Elle devient un espace de mise à l’épreuve, où se négocient – souvent douloureusement – les manières de raconter, de savoir et de transmettre. L’enjeu n’est pas de dissiper la méfiance exprimée à Bapuré, mais de la prendre au sérieux comme une forme de savoir critique, révélant ce que toute politique du retour doit affronter : le risque de reproduire, sous des formes renouvelées, ce qu’elle prétend dépasser.
Bibliographie
Amselle, Jean-Loup. 2025. L’Afrique des fantasmes. L’Occident, l’Afrique et le miroir des illusions. Paris : Stock.
Hartman, S. (2008). Venus in Two Acts. Small Axe, 12(2), 1–14.
Lévi-Strauss, Claude. 1958. Anthropologie structurale. Paris : Plon.
Mudimbe, Valentin-Yves. 1988. L’Invention de l’Afrique. Gnose, philosophie et ordre de la connaissance. Paris : Présence Africaine.
Senghor, Léopold Sédar. 1964. Liberté I. Négritude et humanisme. Paris : Seuil.
Tonda, Joseph. 2021. Afrodystopie. La vie dans le rêve d’Autrui. Paris : Karthala.
L’auteur :
Anthropologue de formation, je développe depuis plus de quinze ans une pratique interdisciplinaire à la croisée de l’anthropologie visuelle, des études performatives, de la muséologie critique et de la pédagogie expérimentale. Mes recherches portent sur les récits collectifs, les pratiques de mémoire, les dispositifs de représentation et les formes d’intervention artistique en contexte social et politique. Depuis 2025, je coordonne le volet histoire orale du projet de recherche international Rematriation / Matrimoines, soutenu par le Centre Marc Bloch. Ce projet porte sur la conquête coloniale au Togo et au Ghana, telle qu’elle est racontée par des femmes en dialogue avec des collections muséales européennes. Ce travail nourrit directement ma réflexion sur l’esclavage et la dépendance comme processus relationnels, genrés et performatifs, et structure plus largement mon engagement sur les enjeux de restitution, de mémoire et de souveraineté narrative.
Sokodé, Togo, le 18 janvier 2026.