SIVENS / LETTRE OUVERTE AUX OPPOSANTS

Je remercie Jean Claude Egidio qui m'autorise à publier sur mon blog sa lettre adressée aux opposants du barrage de Sivens après la réunion de Collectif Testet  (C.T dans le texte) du vendredi  27 mars. Lettre interne aux collectifs Testet et Bouilles qui devient donc "Lettre ouverte" à tous les opposants. Opposant au barrage depuis les débuts de la contestation, son témoignage est d'autant plus précieux qu'il a été membre de l'association Collectif Testet, membre du Collectif Bouilles et une des chevilles ouvrières de la "Coordination" de toute l'opposition au barrage, et cela contre vents et marées, donc dans les moments les plus difficiles.

Toujours là, militant avec sa compagne Fabienne dans le soutien actif des occupants, dans la réflexion, dans la discussion, dans la résistance non-violente malgré toutes les provocations, je le remercie chaleureusement pour son témoignage.

 

SIVENS / LETTRE OUVERTE AUX OPPOSANTS

De Jean-Claude EGIDIO (1/04/2015)

Chers camarades,

Nous avons perdu une magnifique occasion d'offrir une victoire à tous les gens qui se sont mobilisés contre ce barrage.
Les occupants ne se remobiliseront plus comme ils l'ont fait.
L'adversaire ne se laissera plus suspendre.
Le futur projet sera bouclé de sorte qu'il soit conforme aux normes européennes. 

Après avoir rendu hommage à tout le travail fait par le Collectif Testet, j'ai exposé vendredi dernier lors de son l'AG annuelle, en quoi je désapprouvais son virage stratégique.
Je maintiens que le Collectif Testet a pratiqué un double jeu : d'une part une position proclamée de soutien aux occupants et à leurs sympathisants qui a été effective un temps ; 
et d'autre part  un abandon de cette position sans remise en question du discours.

D'abord, il y a eu la participation du Testet au printemps de Sivens, in situ,
puis l'appel pour le Week-end  à St Jérôme, pour divers pique-niques début septembre, 
et l'appel aux militants pour qu'ils soient présents sur les lieux d'affrontement face aux gendarmes et aux machines.
L'apogée du soutien effectif  s'est concrétisé lors du rassemblement du 25 et 26 octobre. 
Voilà ce que j'appelle une position unitaire réelle sur le terrain.
Il est vrai me dira-t-on avec une certaine hypocrisie que ces pratiques n'ont pas été officiellement actées par le CT pour des questions d'affichage légaliste. 
Mais de fait, elles en ont été la ligne effective, précisément à partir d'avril 2014 (1er Printemps de Sivens), jusqu'au rassemblement du 25 octobre 2014, car le CT savait pertinemment que sans occupants Sivens serait un Fourogue bis. 
Nier avoir favorisé et encouragé l'engagement sur le terrain serait se laver les mains de  la tournure tragique des événements.

 J'énumère les actions des opposants après le 26 octobre auxquelles le CT a été convié et  auxquelles il a refusé de participer, ce qui me permet d'affirmer qu'il y a eu lâchage : 
1)  Refus du CT de participer à une manif à Albi le 27 octobre alors que tant de villes manifestaient.
(non seulement refus de participer, mais surtout, plus grave, appel dissuasif aux adhérents de ne pas participer)
2) Refus du CT de participer en novembre à Albi à des lectures de témoignages sur les violences policières. Ce qui s'est fait de façon très cool.
3) Refus du CT de participer le 8 février à un rassemblement sur la Zad en guise de réaction face aux exactions des pro barrage du 1° février.
4) Refus du CT de participer au rassemblement à Gaillac en vue du convoi alimentaire du 4 mars.
(Je laisse de côté le refus de participer aux manifs à Toulouse, qui n'émanaient pas  directement de notre mouvement d'opposants.)

Il faut reconnaître que le Collectif Testet a admirablement œuvré, avec succès, pour devenir l'agent incontournable de cette lutte, tant auprès des orga partenaires, qu'auprès des médias et des interlocuteurs politiques.
L'ennui, c'est qu'au moment où le Testet se dérobe, c'est tout un large pan de l'opposition au barrage qui fait soudain défaut.
Au moment où une dynamique de mobilisation très forte s'enclenchait au plan national, où les soutiens affluaient de toutes parts, le CT choisit la co-gestion, et abandonne la ZAD à son sort. 
Ainsi dès le lendemain de la mort de Rémi le CT inaugure une stratégie de discussions/négociations avec Royal pour interlocuteur principal.
Je maintiens que le choix du CT de privilégier la négociation a empêché la mobilisation de se développer.
Dans l'opinion publique, la question de l'absurdité du projet de barrage, des conflits d'intérêt et de la responsabilité de Carcenac tout cela est vite passé au second plan : la lutte s'est résumée dès lors à une guerre entre zadistes et pro-barrage.

La question juridique intervient dans le même temps et nul besoin d'être spécialiste pour comprendre que l'occasion a été loupée de faire appliquer une décision de justice qui aurait pénalisé les promoteurs de la chose, Carcenac en premier.
Deux questions simples : 
 1°) Un référé suspension n'avait-il pas toutes les chances d'être gagnant contre un chantier dénoncé par des experts, désapprouvé par la ministre et l'Europe, alors que le pays entier était sous le coup de l'émotion de la mort de Rémi ?
2°) un référé suspension aura-t-il la moindre chance d'aboutir contre un chantier qui aura eu l'aval de la ministre, pour un ouvrage validé par les experts, fait pour complaire à l'Europe, de longs mois après l'apaisement d'un conflit ? 

C'est en dissuadant le Colletif Testet de déposer ce référé suspensif, via l'entremise de FNE national, que Royal a réussi à sauver le soldat Carcenac, et le département du Tarn avec. La prime est allée aux porteurs du barrage, Lherm, Folliot, Carcenac ; ce dernier a utilisé ces élections comme un référendum en sa faveur tout en fournissant la recette pour neutraliser toute opposition à projet inutile : fermeté, intransigeance, mépris.
J'ajoute aujourd'hui, après la victoire de Carcenac, que je tiens le CT pour partie responsable, et de cette victoire électorale, et de notre défaite annoncée, car, ainsi que je le dis depuis plusieurs semaines maintenant, il se confirme de plus en plus que nos adversaires ont reconstitué leurs forces et leur image pour parvenir à leurs fins : un barrage guère plus petit qu'initialement prévu.

Certains m'accuseront d'être défaitiste, râleur et diviseur.
Pour ma part je me veux constructif pour les luttes à venir. 
Et dans cette optique, il convient de tirer les leçons d'un échec.

 

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