SIVENS : COMMENT LES PRO-BARRAGE ONT GAGNÉ (volet 1)

L'élection De Maryline Lherm, maire de Lisle sur Tarn, au nouveau Conseil Départemental du Tarn est une parfaite  illustration de ce qu'est devenue l'affaire de Sivens depuis la mort de Rémi Fraisse, à savoir un véritable fiasco pour l'opposition au barrage. Maryline Lherm l'a emporté haut la main dans le nouveau canton dit "Vignobles et Bastides" (le canton de Sivens) alors qu' elle a été avec son adjointe Pascale Puibasset un des fers de lance des "pro-barrage" depuis de nombreux mois.

L'objet de ce billet en deux volets est de montrer comment et pourquoi Pascale Puibasset et Maryline Lherm ont gagné la bataille de la communication qui a conduit à un tel résultat aux élections départementales, de l'art de défendre son intérêt à une pratique réussie de la désinformation et de la démocratie entre ami(e)s

PASCALE PUIBASSET OU L'ART DE DÉFENDRE SON INTÉRÊT

Pascale Puibasset est secrétaire de l'association "Vie eau Tescou", créée fin 2011 pour défendre le projet de barrage.  Elle est abondamment intervenue dans les médias en étant présentée comme "agricultrice" ou "agricultrice bio" (France 2, JT, 5 nov 2014) ou "vice présidente" ou "présidente" de l'association qu'elle a créée notamment avec son compagnon agriculteur (qui en est président fondateur), lequel a acheté une petite exploitation en aval du projet de barrage en 2009. Elle défend depuis le début de l'affaire son intérêt personnel, ce qui est son droit, avec une motivation manifeste et avec la technique classique de ceux qui savent qu'il n'y a rien de mieux pour défendre son intérêt personnel que de dire que l'on défend celui des autres, et encore plus fort... que l'on défend l'intérêt général.

Pour ne reprendre ici que son intervention à la matinale de France Inter du 4 novembre 2014où Patrick Cohen la présente complaisamment comme "une agricultrice du Tarn (sic) qui défend la retenue d'eau de Sivens" (mettre le curseur à 1H 31'), elle y soutient qu'empêcher le barrage "condamnerait la vie locale", les "petits commerces" "les artisans" ! A se demander comment tout ce monde a pu survivre dans la région depuis des lustres puisque le projet de barrage date de plus de 30 ans ! Mais qui contesterait que les artisans et le petit commerce doivent vivre ?

Elle y défend la tarte à la crème de l'utilisation du barrage pour la défense contre l'incendie en ces termes : si on ne fait pas le barrage "on fait prendre un risque énorme à la forêt" (sic)! Etonnant quand on connaît le saccage subi par la forêt départementale de Sivens, où de nombreux hectares ont été rasés illégalement début septembre 2014 et où à notre connaissance il n'y a pas eu d'incendie significatif depuis plus de 50 ans. Très accessoirement, si on se pose simplement la question de l'importance d'une telle réserve d'eau pour les pompiers (1,5 millions de m3), on ne peut que convenir qu'un tel "argument" est ridicule. Mais qui contesterait qu'il faut de l'eau pour les pompiers ?

Bien entendu, elle ressort la vieille rengaine du "soutien du niveau d'étiage" de la rivière, qui mériterait un roman pour lequel nous n'avons pas la place ici, mais qui peut, c'est sûr, justifier la construction de barrages partout en France, et surtout la création de réserves d'eau partout pour que certains puissent irriguer comme ils l'entendent avec de l'eau à 1 ou 2 centimes du m3 (plus ou moins c'est selon). Mais qui contesterait qu'il faut de l'eau pour l'agriculture ?

J'admets que l'on puisse défendre un dossier tel que Sivens à partir de toutes sortes de généralités tout droit sorties du café du commerce, que l'on puisse soutenir que le barrage de Sivens concerne "les agriculteurs" en général et pourquoi pas l'agriculture française ! Comme l'ont fait tous ses partisans et comme le fait la FNSEA dans son communiqué du 2 septembre 2014 (Dominique Barrau) :

http://www.fnsea.fr/media/1418425/140902sbi_declaration.pdf

« Disons-le, ce barrage est une bonne idée : il s'agit tout simplement de retenir l'eau de l'hiver pour arroser les cultures en cas de déficit pluviométrique, l'été ! Il s'agit d'assurer l'avenir de nos territoires, rappelons que dans le Midi-Pyrénées, l'agriculture et l'agroalimentaire sont de loin les premiers employeurs. Il s'agit de produire bien, de produire pour nourrir, de produire pour la France ». Ben oui, Sivens, c'est "pour la France" !

Sauf qu'en pure analyse, ce projet concernait un lieu précis, des dimensions précises, un certain nombre d'agriculteurs et un bassin versant précis. Ce que l'on a curieusement oublié depuis plusieurs mois ou que certains ont réussi à faire oublier au "bon peuple".

Ainsi, les derniers éléments d'information indiquent que moins de 20 agriculteurs sont prêts a contractualiser pour acheter de l'eau si le barrage de Sivens est réalisé. Le chiffre invoqué initialement par la CACG et l'association Vie Eau Tescou était de 81 ou 82 agriculteurs concernés, le premier chiffre des experts Forray et Rathouis étant de 30 à 40 (mais une chose est de dire qu'il y a besoin d'eau, autre chose est de s'engager pour que l'on puisse évaluer les quantités, le prix de l'eau et les coûts d'entretien et de fonctionnement). Ce barrage de 8,4 millions d'euros concernait donc un tout petit nombre d'agriculteurs, parmi lesquels... Pascale Puibasset (ou son compagnon), pour un montant de l'ordre de 300 à 400.000€ par agriculteur si l'on rapporte son coût à chaque bénéficiaire potentiel effectif.

UNE PHRASE A INSCRIRE DANS LES ANNALES

Voici, concrètement cette fois, donc en dehors des généralités précédentes, comment Pascale Puibasset voit les choses dans ses propos du 4 novembre 2014, à France Inter, au travers d'une phrase qui devrait rester dans les annales :

 A José Bové, qui lui parle des petites retenues collinaires, dont certaines pourraient être créées alors que d'autres ne sont plus utilisées, elle répond :"les petites retenues, on est sur de petites propriétés. Vous voulez les limiter un peu plus ?". Ce qui s'appelle du "bon sens"...

On comprend clairement qu'elle préfère pour son irrigation qu'une grande retenue soit créée en amont de sa propriété avec de l'argent public, sur une zone qui appartient pour l'essentiel au département (ou qui sera achetée par la fameuse société C.A.C.G). Peu importe qu'il s'agisse de surcroît d'une zone protégée et même doublement protégée :

1-  Les zones boisées visées (et depuis saccagées) étaient protégées par le Plan Local d'Urbanisme de Lisle sur Tarn.

2- Les zones humides sont protégées par la loi française depuis 1992 et encore plus protégées depuis la directive européenne de 2000 sur l'eau. Mais Pascale Puibasset a expliqué à de nombreuses occasions que la zone humide du Testet "ne fonctionnait pas". Comprenez : qu'elle ne rendait pas suffisamment d'eau l'été. Fort heureusement, il n'appartient pas à des gens comme elle de définir le classement des zones humides.

ET... UN MODELE AUSSI DANS LES ANNALES

Non seulement Pascale Puibasset a défendu à sa manière personnelle ... l'intérêt général mais, avant que les préfets ne prennent les arrêtés d'autorisation, elle avait aussi un modèle en matière de barrage et d'aménagement d'un cours d'eau. Un modèle surprenant.

Il me semble utile de reprendre ici tout un passage d'un entretien accordé par Pascale Puibasset à La Dépêche le 26 mai 2013

Je cite : "On ne peut pas, non plus ignorer l'aspect social du projet qui, préservant la ressource en eau, aidera à pérenniser non seulement les emplois agricoles, mais aussi l'activité commerciale et touristique d'un territoire très prisé, en particulier pour les nombreux sentiers de randonnées qui le sillonnent. Au plan de l'écologie et du respect de l'environnement, le coût de la retenue ainsi que le montant des charges annuelles prennent largement en compte ces aspects et toutes les mesures annoncées vont bien dans le sens d'une écologie appliquée à un territoire plutôt qu'à une zone limitée, semblant déconnectée de la réalité de terrain. Pour conclure regardons la vallée voisine de la Vère qui bénéficie d'un soutien d'étiage depuis 1998. "Contestée au départ, la retenue de Fourogue fait aujourd'hui consensus, tant du point de vue de l'environnement que du point de vue des usages."

Or, le Barrage de Fourogue (près d'Albi) a été construit dans l'illégalité par la CACG en 1997-98. Il apparaît clairement aujourd'hui pour tous ceux qui se sont penchés un peu sur ce dossier que c'est un vrai fiasco à tous points de vue depuis plus de 15 années. Nicolas Bérard a levé une partie du voile dans Médiapart fin octobre et début novembre 2014. J'ai moi même montré, pièces en mains, qu'on avait supprimé 40 hectares de bonnes terres agricoles pour irriguer en aval entre 60 et 100 hectares en plus de ce qui était irrigué avant ! Chapeau les artistes !

Les maigres ventes d'eau à ses quelques bénéficiaires (dont le nombre avait été surévalué) sont loin de couvrir les seuls frais d'entretien. Je précise que la Directive cadre sur l'eau impose la "récupération des coûts" aux bénéficiaires ! De plus, début 2015, il n'est toujours pas en sécurité !

Mais c'était le modèle de Pascale Puibasset et de l'association Vie Eau Tescou en 2013 !

Le voici bien en clair ce "modèle Fourogue" :

Acheter 40 hectares de bonnes ou très bonnes terres avec de l'argent public (à bon prix car il fallait aussi acheter la résistance),  construire un barrage avec de l'argent public, subventionner moins d'une centaine d'hectares aux maïsiculteurs en aval en leur vendant de l'eau à bas prix, entretenir le barrage avec de l'argent public car les ventes d'eau ne couvrent pas la moitié du coût de l'entretien.

Et tout cela avec en prime...  les primes a l'irrigation de l'Europe honnie (honnie quand elle dérange, mais pas quand elle arrange). Voir par exemple : "Une irrigation copieusement arrosée d'euros", par Pierre Boulanger, 9 janvier 2006, site "Eaux glacées".

Je cite : "Pour la campagne de 2003, le montant des primes à l'irrigation est estimé à plus de 148 millions d'euros (Tableau 2), une estimation basse car elle ne prend pas en compte les primes à l'agriculture irriguée que constitue la construction de barrages et la modernisation des systèmes de pompage financées par la collectivité dans le but de soutenir le système actuel des primes à l'irrigation"

Notez que je passe à Fourogue sur le véritable élevage de ragondins produit par le barrage qui a le double avantage de donner du travail aux piégeurs et de pouvoir servir à des manifestations de la FNSEA (puisqu'elle s'est fait une spécialité du lâcher de ragondins en ville lors de ses manifs/lisier/fumier)

C'est ce modèle qui est mis aussi en avant par Bernard Durrieu (président de Vie Eau Tescou) dans La Dépêche du 11/9/2012 en ces termes : "J'ai vu des retenues d'eau ailleurs comme sur la Vère qui avaient suscité des levées de bouclier mais après tout le monde était d'accord."

Ben oui, quand le fait est accompli, "tout le monde est d'accord" : il est accompli.

Le modèle de Pascale Puibasset et ses justifications du barrage partent à vau-l'eau devant l'analyse mais on comprend que Pascale Puibasset, adjointe au maire de Lisle, puisse défendre par tous moyens, comme tout citoyen  qui le souhaite, son intérêt personnel, qu'il s'agisse d'un intérêt direct pour l'exploitation de sa famille ou indirect vis à vis d'un groupe ou de prochaines élections par exemple. Elle peut d'autant plus le faire ici que le projet n'est pas un projet communal, mais un projet départemental. C'est même un projet départemental qui, par sa nature, impose à la commune de modifier son Plan Local d'Urbanisme (PLU) dans le secteur du barrage. Ainsi, en application de l'arrêté d'utilité publique, la commune de Lisle sur Tarn a dû lever les protections qui existaient dans son PLU pour les espaces boisés du secteur.

Je précise au passage que si l'arrêté d'utilité publique (DUP) est annulé dans les mois à venir, comme je le pense, cette modification du PLU de Lisle n'aura plus de fondement légal... alors que toute la zone qu'il protégeait aura été saccagée... (on en reparlera à mon avis)

Il me semble tout de même qu'un problème se pose dès lors que Pascale Puibasset est adjointe au maire de Lisle, laquelle maire est... Maryline LHERM, par ailleurs conseiller général sortant et fervente partisane du barrage dont elle a voté la construction. En tout cas un problème d'éthique. Je n'ose parler par les temps qui courent d "éthique républicaine".

Maryline LHERM a voté et soutient mordicus un projet dont son adjointe doit être bénéficiaire. Je ne dis pas qu'il y a infraction. Je crois que nous sommes là au contraire dans la situation que j'appelle "le miracle des cumulards": un cumulard participe dans le cadre d'une de ses fonctions (conseiller général) à une décision qui concerne directement une autre de ses fonctions (maire de la commune dans laquelle se situe le projet). Il peut ainsi défendre librement les intérêts de son adjoint au maire ou de certains de ses proches sur la commune, car ce n'est pas une décision communale. Et les défendre d'autant plus que l'argent nécessaire à un tel projet n'est pas (ou très peu) de l'argent communal ou cantonal. C'est tout bénef.

Mais la question n'est pas que Maryline LHERM ait voté le projet, ce qu'elle pouvait faire, mais de bien voir comment elle l'a défendu par la suite. Ce sera l'objet du volet 2 de ce billet.

(à suivre -  Maryline Lherm : Quand tous les coups sont permis)

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