Parcoursup : le statu quo n'est pas tenable mais faire pire n'arrange rien...

Parcoursup pose des questions sérieuses sur la démocratisation de l'enseignement supérieur et sur les modes de collaboration/compétition existant entre établissements à plus long terme. Réforme précipitée et injuste, elle rend difficiles les nécessaires évolutions de l’organisation d’un enseignement supérieur réellement au service des étudiants et au bénéfice de tous.

Une réforme précipitée qui empêche l'avènement d'un système garantissant l’égalité des chances.

La réforme en cours de la procédure d'affectation dans l'enseignement supérieur a été mise en place dans une précipitation incroyable. Avant même que la loi n'ait été votée par le parlement, les lycées formaient les élèves de terminales à la nouvelle procédure et aux modalités d'un dispositif non validé. En particulier, pour chacun des 10 vœux pouvant être émis par chaque lycéen, il leur était demandé une lettre de motivation qui s’avère aujourd’hui ingérable par les commissions universitaires devant classer les dossiers au sein de chaque filière. Faut-il d’ailleurs gérer ces lettres quand on sait que certains candidats auront eu recours à des officines privées qui pour plusieurs centaines d’euros leur proposaient de rédiger ces fameuses lettres ? Faut-il gérer ces lettres quand elles révèlent l’insidieux impact de l’environnement social et financier de chaque étudiant dans le processus d’affectation des étudiants ? Faut-il négliger l’impact qu’elles auront sur l’égalité des chances déjà fortement distordue ? D’autant qu’au niveau de nombreux lycées les élèves ont été livrés à eux-mêmes pour rédiger ces lettres et le CV associé.

Au delà de la procédure, la mise en place de Parcoursup a été menée sans concertation profonde, ni avec les usagers de l'Université, ni avec les enseignants-chercheurs qui ont une connaissance fine du terrain au quotidien, ni avec les anciens étudiants maintenant inclus dans la production économique du pays, ni avec les différents partenaires de l'université, qu’ils soient issus du monde économique ou non.

Or force est de constater que cette réforme pose des questions sérieuses quand aux répercutions qu'elle aura tant sur la vie des futurs lauréats du baccalauréat que sur l'équilibre de l'écosystème du supérieur à plus long terme. Elle est l'exemple d'une réforme précipitée et donc inadaptée alors que le nécessaire dépassement du statu quo, admis par une majorité de l’opinion, ouvrait un boulevard pour proposer des évolutions réellement au service des étudiants et (pourquoi s'en priver ?) au bénéfice de tous.

Les problèmes de l’enseignement supérieur français

Quelles sont donc les raisons qui poussent à une réforme menée tambour battant ? De manière grossière, il s’agit d’abord d’une question de logistique.

La massification de l’enseignement supérieur voulue par l’état depuis de nombreuses années n’ayant pas été accompagnée par les investissements massifs nécessaires pour garantir à chaque bachelier une place dans l’enseignement supérieur, le système est en crise. Les élèves au profil le moins adapté à la poursuite d’études longues sont exclus des filières courtes (IUT, BTS) qui sont devenues au cours du temps de plus en plus sélectives. De nombreux métiers ne sont accessibles qu’au travers d’écoles supérieures privées qui en limitent l’accès aux étudiants les plus riches ou à ceux qui acceptent de commencer leur vie avec un endettement important, un joli cadeau pour nos jeunes (et leurs parents) les plus fragiles socialement qui comprennent ainsi que la solidarité nationale, c’est surtout pour les autres. Un atout quand on poursuit, comme une large fraction des partis politiques de gouvernement actuels, l’objectif de détruire les retraites par répartition ou les systèmes de santé hérités du conseil national de la résistance pour d’illusoires questions de réduction du coût du travail. Un atout quand on souhaite museler les potentielles revendications d’une jeunesse aux abois car l’endettement crée la servitude.

Pour les plus brillants, donc sociologiquement les plus favorisés sauf exception, le problème est résolu en leur réservant les places dans les formations, le plus souvent gratuites (à l’exception notables des grandes écoles de commerce ou de management où la gratuité est probablement considérée comme impie), les plus sélectives. Ces creusets de la reproduction sociale sont le moteur d’un ascenseur social à l’arrêt : classes préparatoires, grandes écoles et parcours à numerus clausus si malthusiens qu’on manque presque partout des professionnels concernés, qu’ils soient médecins, dentistes ou infirmiers mais peu importe puisque l’objectif c’est la compression des dépenses solidaires au profit d’un système toujours plus assuranciel.

Il résulte de cette organisation l’arrivée massive à l’université d’étudiants issus des classes moyennes ou populaires, le plus souvent contre sélectionnés et avec une idée assez obscure de ce qui les y attend et de la richesse qu’ils peuvent y trouver. Nombre d’étudiants ne savent pas par exemple que leurs enseignants sont aussi des chercheurs à la pointe de la connaissance dans leur domaine et ont une image peu reluisante de leur condition. Ces étudiants ont souvent un projet personnel flou ou inexistant et une motivation émoussée par une année de terminale éprouvante tant le rôle de rite de passage du baccalauréat les a mis sous pression. La décompression qui s’opère juste après est probablement un élément majeur dans le taux d’échec en première année à l’université d’autant que certains ont choisi une orientation peu adaptée à leur profil. Par ailleurs, la massification de l’accès au baccalauréat s’est accompagnée de réformes profondes du bac et d’une diversification des filières qui ont allégé les connaissances et les savoir-faire fondamentaux moyens des bacheliers. Tout cela se traduit de fait par un niveau extrêmement hétérogène à l’arrivée en première année tant sur le plan des connaissances que de la motivation.

Cette hétérogénéité non gérée en amont pose de réels problèmes aux universités qui peinent à proposer des contenus adaptés à chaque étudiant faute de moyens humains et matériels nécessaires. De nombreux étudiants sont donc rapidement dépassés par le travail demandé pour réussir à l’université et lâchent prise malgré les stratégies d’accompagnement qui sont mises en œuvre par les établissements. Les taux de redoublement sont donc énormes ce qui limite d’autant plus l’accès aux nouveaux venus, amplifiant un peu plus le problème des places disponibles dans les filières en tension. Certains, arrivant en ayant en tête l’image d’Epinal d’une université où l’on peut réussir sans travailler, ratent le départ et s’effondrent sans avoir pris la mesure du travail universitaire attendu venant grossir un peu plus le rang des étudiants en échec. La présence d’une fraction importante d’étudiants en difficulté du fait d’un travail lacunaire crée de plus une ambiance parfois délétère pour ceux qui suivent et dont certains ne sont clairement pas stimulés par cette ambiance de promotion. A Paris, où j’enseigne, nos étudiants subissent également le poids des transports en commun qui leur fait quotidiennement perdre de l’ordre d’une journée de travail par semaine, sans compter l’accumulation de fatigue, du fait de la pénurie de logement étudiant dans la capitale.

En sciences, domaine dans lequel j’enseigne, avec la réforme du bac opérée sous Sarkozy, les lycéens ont perdu beaucoup d’heures de cours qui étaient auparavant consacrées à la maitrise technique des outils mathématiques découverts au lycée. La situation est telle qu’une fraction importante de bacheliers ne maitrise que sommairement les techniques de base sur lesquels nous devons construire nos enseignements de première année. Très peu maîtrisent à leur arrivée la mécanique de la démonstration logique qui était historiquement acquise dans le secondaire et qui est au cœur de la rationalisation des sciences dans le supérieur. A tel point que certains étudiants nous disent qu’ils n’imaginaient pas que faire de la physique correspondait à ce travail réflexif entre théorie et expérience. Cela ajoute encore à l’échec : même si nous avons justement créé une unité d’enseignement qui introduit cette logique au premier semestre, certains découvrent qu’ils se sont mal orientés alors qu’ils imaginaient la physique comme une discipline beaucoup plus culturelle où les maths jouaient un rôle moins fort.

Néanmoins, au delà de ce constat à décharge pour nos étudiants, il existe également un problème de relation au travail qui a une place importante dans l’échec constaté. Peu de nos étudiants ont expérimenté le bonheur de dépasser des difficultés par le travail et la satisfaction de maitriser des concepts ou des techniques difficiles d’accès. La mise en place de mécaniques de compensation entre semestres imposés par le ministère a un effet sur la réussite en licence mais ne rend clairement pas service à une frange des étudiants qui accumulent les lacunes et qui sont ainsi empêchés de réellement acquérir en profondeur les notions qu’ils découvrent. Certains le paieront cher plus tard, notamment quand il s’agira de rentrer dans le master de leur choix ou d’être les plus pertinents dans leur domaine professionnel. La possibilité de rester plusieurs années en échec au sein de l’université sans que les étudiants ne se soient vraiment investis dans la formation est une réalité qui dessert l’université et les étudiants. L’illusion que l’on peut réussir sans venir en cours de manière régulière est rendue possible par le pari fait par l’institution d’une responsabilisation individuelle des étudiants autour de leur formation. Force est de constater que l’autonomie initiale de nos étudiants est trop faible pour jouer ce jeu là mais c’est un débat largement tabou au sein des établissements car la communauté enseignante est très divisée à ce sujet entre la nostalgie d’une autre époque où seuls les quelques meilleurs pourcents de la population arrivaient à l’université et la prise de conscience de la situation actuelle qui est sans aucun rapport. A titre personnel, je pense qu’il est urgent de clarifier ce à quoi s’engage un étudiant qui rejoint l’université et de vérifier que ces engagements sont tenus. Etre étudiant, c’est des droits, et il faut surement encore les développer, et des devoirs, au sens propre comme au figuré. C’est pour moi la meilleure manière d’améliorer les conditions d’études à l’université et de provoquer une rupture avec la situation actuelle.

Les risques de la réforme actuelle : une sélection sociale assumée

A cause d’un sous-investissement chronique dans l’université comme le souligne amèrement le coût moyen d’un étudiant à l’université si on le compare au coût consenti pour former les étudiants des filières sélectives, Il se pose donc aujourd’hui un problème de manque de places pour les sortants du bac dans un contexte où nombre de ceux qui sont admis en première année échouent.

Néanmoins, au lieu de se poser la question de ce que valide le baccalauréat aujourd’hui et quelles clés il donne en fonction des filières suivies au lycée, on lui fait jouer le rôle qu’il a toujours joué historiquement, celui de sésame universel pour rentrer dans un cursus universitaire, quel qu’il soit. C’est ignorer que le spectre des bacs actuels ne recouvre plus du tout ceux qui existaient par le passé, et c’est tant mieux car les nouvelles filières de bac ont permis de tirer vers le haut toute une fraction de la population qui était autrefois bloquée dans ses perspectives de formation. C’est d’une certaine manière se moquer des étudiants car il est statistiquement très clair que certains bacs ne permettent pas d’aborder toutes les filières sans parcours adaptés. De ce point de vue, la réforme introduisant des « oui, si » peut se justifier car on a le droit à 18 ans de vouloir se réorienter. Cependant tout cela n’a du sens qu’à la condition que les moyens suivent, ce qui n’est clairement pas le cas aujourd’hui. Laisser s’engager des étudiants sans les prérequis dans des filières qui seront pour eux des voies de garage est une tromperie qui nous sera à terme reprochée car elle crée une énorme frustration devant l’échec et devant les efforts financiers parfois consentis par les familles ou les étudiants eux-mêmes qui parfois s’endettent lourdement. Cette situation ne peut pas être éclipsée dans une réflexion visant vraiment à améliorer la réussite des étudiants quelle que soit leur origine sociale.

Par contre, ce qui pèche gravement dans la procédure actuelle, c’est que chaque établissement va classer individuellement toutes ses demandes en fonction essentiellement des notes au lycée éventuellement pondérées par un facteur dépendant du lycée d’origine. Il s’agit donc clairement de la reconnaissance d’une hétérogénéité territoriale des établissements du secondaire dont la fréquentation imposée par la carte scolaire tourne au parcage social. C’est une rupture grave avec la promesse républicaine d’une école garante d’une égalité des chances et la reconnaissance d’un fait accompli qui n’appelle plus à être corrigé. Par ailleurs, le fait de classer les meilleurs dossiers par notes éventuellement pondérées pour l’accès à différentes filières, va s’accompagner statistiquement d’un effet pervers de tri social car la corrélation entre niveau scolaire et catégories socioprofessionnelles et niveaux de richesses est bien connue des sociologues. Ce type de classement va également aller un cran plus loin dans la mise en compétition des établissement entre eux alors qu’il est surement préférable de peupler les différentes universités de populations étudiantes semblables afin d’éviter la formation de facs et de formations poubelles. Personne n’a à gagner à encourager une telle évolution. La situation est donc particulièrement alarmante et justifie l’opposition à la réforme actuelle. Néanmoins, il n’est pas raisonnable non plus de se battre pour le statu quo qui est déjà assez désastreux.

Peut-on faire mieux ?

Etre solidaire avec les étudiants aujourd’hui, c’est créer les conditions pour qu’ils adhèrent aux principes de solidarité qui structurent aujourd’hui notre système social. C’est se donner une chance pour qu’ils soient solidaires en retour avec nous dans les années à venir quand, insérés dans le monde du travail, ils devront payer pour les systèmes de retraites et de santé notamment.

Etre solidaire avec les étudiants aujourd’hui, c’est leur permettre une réelle émancipation alors que l’on s’oriente vers toujours plus de sélection et d’endettement pour se former. Eviter un système de droits d’inscription est absolument nécessaire pour mettre les jeunes actifs en situation de prendre toute leur place dans la société même si certains pensent que c’est la seule manière de les responsabiliser. Nous devons arrêter de les cantonner aux petits boulots, à les soumettre à des conditions de travail toujours plus dégradées et à des salaires toujours plus bas. Leur permettre de démarrer dans la vie sans endettement lié à leurs études est une priorité car l’endettement crée les conditions d’un contrôle social alors que nous avons besoin d’une jeunesse qui invente, qui casse les conventions pour construire les organisations de demain qui nous permettrons de sortir de la crise systémique dans laquelle nous baignons depuis plusieurs décennies maintenant.

Comment rendre les étudiants investis dans leurs études et leur donner de l’autonomie ?

Une solution possible consisterait à renforcer notre système solidaire au lieu de le détruire un peu plus. Chaque étudiant pourrait se voir offrir un contrat de travail quand il rejoint l’université. Il percevrait un salaire, collecterait des trimestres de retraites (en cotisant très faiblement comme les apprentis aujourd’hui) et aurait donc des obligations claires vis à vis de son employeur, son université. En premier lieu, une obligation de moyens concernant sa formation pour une fraction majeure de son temps de travail. En second lieu, une obligation d’activité d’intérêt sociétal organisée sous la houlette de son établissement. Cela pourrait aller du mentorat d’étudiants plus jeunes, à l’organisation d’événements de vulgarisation de la recherche en passant par la réalisation de missions pour l’université au sein de projets qu’elle construirait avec ses partenaires industriels ou son tissu de PME qui traditionnellement n’arrivent que très peu à drainer des étudiants en stage. Cela valoriserait les étudiants en leur donnant plus d’opportunités pour rejoindre les PME ou les start-ups qui créent l’essentiel des emplois nouveaux en France. Ainsi naitrait une interaction plus forte entre l’université et ses partenaires de nature à disséminer les connaissances nouvelles de la recherche vers la société.

Aujourd’hui, les étudiants occupent environ 800 000 emplois temps plein (1/3 temps en moyenne sur l’année d’après un rapport de l’observatoire de la vie étudiante de 2011) pour payer leurs études. Cela nuit souvent à leur réussite scolaire et occupe de surcroît des emplois qui pourraient être occupés par des chômeurs. Les économies générées par la baisse immédiate du chômage qui serait provoquée par la constitution d’un contrat étudiant paierait en partie la création de la mesure. Le coût restant est estimé à moins de 10 milliards pour un salaire de 1000 euros mensuels, soit moins du quart du coût du CICE. Cette mesure de grande transformation sociale est donc une utopie réalisable d’autant qu’elle contribuerait à la résorption du chômage bien au delà du CICE ou du crédit impôt recherche qui coûte aussi des milliards chaque année.

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