Répartir pour repartir

Une modification importante de la répartition des richesses s'est produite depuis 40 ans, c'est un fait. En France en 2017, c’est plus de 200 Milliards d'euros qui ne sont pas allés aux salaires ! Soit 6700 euros par actif et par an ! La situation de la majorité des Français s’est logiquement dégradée : la révolte des gilets jaunes est donc légitime. Il faut maintenant changer.

Depuis 1985, en France, c'est environ 10% du PIB annuel qui sont passés de la poches des salariés à celles des détenteurs du capital, notamment ceux qui possèdent les entreprises: c'est à dire avant tout les grands groupes multinationaux et leurs cénacles très restreints d'actionnaires. Le mouvement des gilets jaunes qui dénonce la dégradation des conditions de vie est donc tout à fait compréhensible et palpable. Ce mouvement est légitime car il résulte d'un coup de canif dans le contrat social sans que celui-ci n'ait été rediscuté avec les Français.

Nous ne sommes pas dans une crise de la richesse produite mais bel et bien dans une situation dangereuse de menace sur les conditions de vie du plus grand nombre au bénéfice d'un tout petit nombre qui s'accapare les richesses au risque de mettre en danger les nécessaires transition écologique et sauvegarde de la biodiversité qui seules permettront à l'humanité de passer le cap de 2100 en évitant le chaos.

Plusieurs éléments majeurs expliquent cette évolution : la montée du chômage de masse, la baisse des impôts sur les plus riches et les allégements de cotisations sociales concédées aux entreprises sous prétexte de relancer l'emploi, l'évolution désastreuse du poids de la dette de l'état et de la sécurité sociale qui en a résulté, la financiarisation de l'économie, la fraude fiscale, le fonctionnement de notre système de création monétaire, les gains de productivité liés au progrès techniques et organisationnel qui ont été accaparés par les mêmes, l'entêtement des économistes professionnels à défendre des modèles qui ne tiennent pas à l'examen des données de terrain. Il y a aussi un système fiscal qui a été pensé dans une situation où l'économie était sous la coupe du politique, ce qui n'est plus le cas dans le monde ouvert d'aujourd'hui.

Malgré les évolutions majeures pour rendre notre économie plus compétitive (la flexibilité des contrats, la baisse des prestations sociales) le nombre d'heures travaillées en France (salariés, indépendants, ...) a diminué de 10% depuis 1949, début des séries de l'INSEE démontrant l'inanité des ces soi-disant théories économiques.

Le réalisme politique c'est de reconnaître l'échec de cette politique d'inspiration libérale ne faisant confiance qu'aux marchés et aux décisions des seuls acteurs économiques individuels. Les progrès théoriques concernant la structuration des systèmes complexes accomplis ces dernières décennies sont pourtant très clairs : il n'y a pas une unique échelle (ici l'échelle micro-économique) qui soit adaptée pour contrôler l'évolution d'un système complexe. C'est vrai en biologie, en sociologie et en économie notamment.

Il faut donc retrouver le sens de la mesure et retrouver les moyens de répartir plus justement les richesses en utilisant l'ensemble des institutions démocratiques existantes pour travailler au niveau de toutes les échelles du système social en même temps. Il faut aussi repenser la fiscalité autour de mécanismes adaptés à un monde ouvert. en premier transférer les cotisations sur le travail sur la valeur ajoutée (TVA rendue progressive au travers d'un mécanisme qui ne soit pas une TVA particulière par citoyen - Il existe des moyens simples de faire cela !) de manière à ce que chaque produit vendu en France contribue à la protection sociale quelques soient les conditions dans lesquelles il a été produit. On pourra compenser le transfert des cotisations sociales qui, si rien n'était fait, irait alimenter les bénéfices et l'évasion fiscale en mettant en oeuvre une taxation sur le chiffre d'affaire des entreprises réalisé sur le territoire national (pas sur les bénéfices) avec un taux réglé pour chaque secteur économique en fonction des marges le caractérisant.

Pour faire repartir un modèle social en panne, on peut encore aller plus loin pour mieux répartir et commencer à penser la transformation des règles économiques pour qu'elles tiennent compte dynamiquement de la part de chacun (capital, travail, investissement des collectivités) dans la production de richesses afin de couper cours aux pratiques insupportables du capitalisme financier qui n'investit plus mais continue à prélever toujours plus les richesses produites. Pour cela, je propose de remplacer le capitalisme prédateur par un capitalisme de coopération en faisant en sorte que le capital social d'une entreprise soit augmenté chaque année d'un nombre d'actions représentant l'augmentation de la valeur de l'entreprise qui seront réparties à due proportion de la responsabilité de chacun (travail et capital) dans la production de cette nouvelle richesse sachant que l'investissement en capital s'amortit dans le temps : une nouvelle machine s'amortit et donc la part de la richesse produite qu'elle assure au cours du temps diminue. Cela me semble être une manière de dépasser les frontières entre capitalisme industriel et collectivisation des moyens de production en ne remettant pas en cause la propriété privée et en profitant des bons aspects du capitalisme en mettant un terme à sa tendance naturelle à regrouper les richesses au main d'un nombre d'acteurs économiques réduit. En faisant bénéficier les travailleurs de l'entreprise d'une partie croissante de ces actions si les investissements stagnent, une telle mesure aurait un pouvoir de transformation très important et transformerait chaque entreprise en "commun", un concept clé qui permet de penser les structures économiques à plusieurs échelles. Il est historiquement issu des pratiques d'utilisation de terres agricoles communes ("les commons") qui ont existé pendant des siècles en Europe avant l'appropriation complète des terres.

En dernier lieu, mieux répartir ne se fera que très difficilement sans remise en cause de notre système de création monétaire qui bâtit une dette en contrepartie de l'augmentation d'une masse monétaire pourtant utilise au fonctionnement économique. Ce système ne peut pas en effet perdurer car il ne permet de maintenir la dette sous contrôle (on essaie de garder le ratio dette sur PIB sous contrôle sans diminuer la dette) que dans la perspective d'une croissance exponentielle de l'économie qui n'est plus compatible avec les exigences climatiques et écologiques actuelles ni même plus basiquement à la finitude des ressources naturelles. Confronté à l'endettement de tous les acteurs privés et publics, ce système touche à ses limites et est ouvertement en crise structurelle : il faudra bien s'y attaquer. Une création monétaire sans contrepartie est possible et même nécessaire pour briser le cercle vicieux dans lequel nos économies sont plongées, elle nécessite la création d'une banque centrale démocratiquement dirigées par un pouvoir indépendant des états (extension du principe de séparation des pouvoirs) et l'arrêt de la captation des intérêts de la création monétaire par les banques privées. Cela peut être fait en instaurant un revenu monétaire universel pour injecter la nouvelle monnaie dont l'économie a besoin et en imposant le prêt de réel dépôts consécutifs à cette injection par les banques. Ce mécanisme mis en place via les systèmes de redistribution des états ne nécessite pas de nouvelles institutions pour leur mise en oeuvre. L'impôt pourrait alors aussi servir pour collecter un surplus de monnaie en cas d'inflation. Un mécanisme qui manque cruellement pour diminuer les trappes à liquidités actuelles au sein du système financier.

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