Mais que vient faire le Venezuela dans cette campagne ?

Le témoignage de José Ocariz, universitaire franco-vénézuélien qui soulève des questions pertinentes concernant les analyses de J.L. Mélenchon et de la France Insoumise concernant le Vénuezela, invité récent dans la campagne. Je n'en partage pas les conclusions car le vote Mélenchon me paraît le moins risqué pour éviter le FN en 2022.

En tant que franco-vénézuélien aux convictions ancrées à gauche, l’entrée du pays qui m’a vu naître dans le débat électoral actuel me désole. Mes sentiments alternent entre la sidération et la colère silencieuse.

En premier abord, ce sujet n’avait pas de raison de s'immiscer dans cette campagne: au-delà d’une certaine sympathie mutuelle, les échanges commerciaux entre ces deux pays sont insignifiants, et le nombre de français vivant au Venezuela (ou vice versa) se compte en milliers au plus. Est-ce pertinent de discuter du Venezuela dans cette campagne, alors qu’il ne s’agit que d'un épiphénomène ?

Jean-Luc Mélenchon lui-même invite à répondre par l'affirmative. Il confère à ce thème une importance indéniable. Il dit y puiser inspiration et idées. Certaines des propositions les plus audacieuses de son programme (par exemple le référendum révocatoire) ont origine directe dans la constitution que feu le colonel Hugo Chávez, fraîchement élu président, a fait valider en 1999 par référendum.

En conséquence, le débat sur le Venezuela a un rôle légitime dans cette campagne. Non pas pour débattre de ce qui s'y passe de nos jours, mais en tant qu'outil pour mieux comprendre Jean-Luc Mélenchon, cet homme qui souhaite devenir notre président, et qui nous demande de soutenir sa quête.

L'histoire récente du Venezuela est controversée; ce serait vain de prétendre la résumer en quelques lignes. C’est pour cela que je préfère utiliser des mots récents de Jean-Luc Mélenchon, largement repris pendant le week-end dernier. Sachant le talent qui est le sien pour synthétiser des idées complexes, personne de mieux que Mélenchon lui-même pour nous guider : "Le Venezuela avait une politique social-démocrate. Personne n'a été exproprié. Il n'y a pas eu de nationalisations non plus. J'ai soutenu Chávez contre l'agression des Américains. Et aujourd'hui, le problème de ce pays, c'est d'abord la baisse du prix du pétrole. Je n'y suis pour rien".

Ici, six affirmations sont énoncées en vrac. On y trouve des platitudes floues et plusieurs mensonges, le tout concluant par une unique vérité: “ Je n’y suis pour rien ”. Je les commente une à une, même si ce choix limité laisse de côté de nombreux faits importants.

"Le Venezuela avait une politique social-démocrate."

Hormis le curieux usage de la voix passée (ce ne serait donc plus le cas?), il faut préciser ce qu'on entend par une telle politique. En cherchant quelques définitions, je suis tombé sur une qui m’a plue : la social-démocratie consisterait à “[...] mettre l'économie de marché au service des hommes". Il me semble difficile d'affirmer, même en portant un regard naïf et bienveillant sur les politiques économiques mises en place par le colonel Chávez puis par son dauphin, que parier sur une augmentation perpétuelle des prix du pétrole soit la bonne idée pour assurer la justice sociale d’un pays. Se croire verni et confier qu'on tirera les six bons numéros au loto deux fois par semaine, et ce du big-bang jusqu'à la fin des temps, semble une idée… comment dire... passons.

Il est surprenant qu'un analyste fin comme Jean-Luc Mélenchon, si à l'aise dans le maniement de concepts complexes, n'ait pas vu le problème sous-jacent.

"Personne n'a été exproprié. Il n'y a pas eu de nationalisations non plus."

Ici se pose un doute sur la capacité de Jean-Luc Mélenchon de s’informer avant de parler, ou pour s'entourer de conseillers compétents. Le régime chaviste n'a jamais caché ses intentions, et se gargarise de tous ces actes de “reconquête souveraine”: il suffit de taper "¡Exprópiese!" sur un moteur de recherche pour trouver de nombreux extraits du show de télé-réalité du colonel Chávez...

Encore, s’il s’agissait d'un projet de redistribution d’outils de production sous-utilisés aux mains du grand capital, le débat aurait eu de la substance. Mais dans les faits, ce spoliations ne servent qu’à enrichir des personnes gravitant dans les hautes sphères du régime (on appelle cela la "boliburguesía", la nouvelle bourgeoisie "bolivarienne") pour lesquelles seul compte le bénéfice à très court terme. La quasi-totalité des entreprises spoliées produit beaucoup MOINS après nationalisation qu’avant; c’est d’ailleurs une des causes de la pénurie en aliments que le peuple vénézuélien subit de nos jours.

Aussi, il est désolant de constater que ces spoliations concernent souvent des petits commerçants, entrepreneurs ou paysans, choisis au hasard des caprices du leader charismatique ou d'un sbire zélé, et qu’il ne s’agit parfois de rien d'autre que de vengeances personnelles. On ne peut que penser à Franklin Brito, mort en grève de la faim. Ce petit agriculteur, électeur fidèle du colonel Chávez, demandait par ce geste désespéré que son leader lui explique le pourquoi de sa ruine. Des années après sa mort, les "bénéficiaires" de sa spoliation n'ont toujours rien fait pousser quoi que ce soit sur les terres de Brito, qui restent encore abandonnées.

"J'ai soutenu Chávez contre l'agression des Américains"

Il est tentant, voire trop facile, d’ironiser sur cette phrase grandiloquente. Avec un peu de mauvaise foi, on pourrait peindre Jean-Luc Mélenchon, incarnant l'esprit des brigades internationales, la poitrine fière face aux marines, exclamant : Gringos go home!

Je préfère penser à cette fois où la botte insolente de l'envahisseur yankee a failli souiller le sol sacré de la patrie de Bolívar. C'est en décembre 1999 : dans la région de Vargas, des pluies torrentielles ont emporté des villes entières, faisant des dizaines de milliers de victimes. Des milliers de rescapés se trouvent coincés dans des zones inaccessibles, à la merci d'une recrue.

Le président Clinton propose l'envoi urgent de machines lourdes pour ouvrir rapidement des voies de fortune, et la demande est faite aux autorités vénézuéliennes que des navires de la US NAVY puissent accoster directement sur les zones affectées. Suite au refus du colonel Chávez, ces bateaux ont dû faire marche arrière.

Je pense aussi à un autre épisode curieux. Fin 2002, quand le gouvernement Bush II se prépare à envahir l'Irak, la Coordinadora Democrática (premier essai avorté d’organiser les oppositions au gouvernement du colonel Chávez) prend la décision absurde de convoquer à une grève insurrectionnelle. Pour l’essentiel, cette grève ne concernera que PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, et échouera au bout de deux mois. Difficile d’interpréter les faits à l’aide d’une grille de lecture paresseuse: les grévistes de PDVSA, prétendument à la solde de l’empire yankee, empêchent les US de se fournir en pétrole vénézuélien à un moment crucial. Et a contrario, c’est le héros anti-impérialiste de Jean-Luc Mélenchon qui se bat de son mieux pour que l’empire US puisse préparer, sans soubresauts dans l’offre en pétrole, l’invasion d’un pays souverain.

"Le problème de ce pays, c'est d'abord la baisse du prix du pétrole"

Cet argument est repris plus ou moins à l'identique dans la quasi-totalité des médias français. Certes, après 2014 les prix du pétrole ont baissé significativement, atteignant un minimum vers la fin 2015. Depuis, le cours du pétrole s'est un peu repris, et surtout il s'est stabilisé. Mais affirmer que le problème du Venezuela c'est d'abord la baisse du pétrole, c’est au mieuxmaladroit, ou au pire relève d'une étonnante indifférence envers la souffrance humaine.

Le problème de ce pays est que son peuple subit une crise humanitaire. L'accès minimal aux aliments et aux médicaments n'est pas assuré. De nos jours, des bébés meurent prématurément. Des centaines de milliers d'enfants survivent dans des conditions de sous-alimentation, ce qui présage d’un futur terrible. Les taux de décès pour maladies chroniques explose. Les indicateurs de santé du Venezuela sont en train de reculer un bon siècle en arrière.

A cela s'ajoute un taux d'homicides qui correspond beaucoup plus à celui d'un pays en guerre qu'à celui d'une social-démocratie saine. Une crise humanitaire. C'est ça, sans sophismes, le vrai problème de ce pays. Que Jean-Luc Mélenchon le réduise à une simple affaire de comptabilité de barils de brut, indique qu'il ne sait pas faire la part entre les causes et les effets. Le prix du pétrole a aussi baissé au Mexique, en Equateur, en Russie, en Algérie, en Iran, en Irak, en Arabie Saoudite, au Nigéria, au Koweït, au Qatar... En Norvège aussi, d’ailleurs. Pas un seul de ces pays n'est en situation de crise humanitaire. Alors, pourquoi peut-on mourir d'une infection banale à Caracas ?

Jean-Luc Mélenchon aurait plutôt dû affirmer: "Le problème du Vénézuela, c'est que la baisse du prix du pétrole a révélé l'ampleur de la destruction du pays, commencée par le colonel Chávez et continuée avec zèle par son dauphin successeur".

Peut-être que j'exagère. Peut-être que Jean-Luc Mélenchon ne sait pas grand-chose sur le Venezuela, et qu’il ne s'y intéresse pas vraiment.

Alors...

Jean-Luc Mélenchon a une chance non négligeable de gagner l'élection présidentielle. Pourquoi la risquer en balançant des bobards sur des thèmes qu'il ne maîtrise pas ? Et qui en plus ne concernent en rien, ou si peu, la France ?

Peut-être que Jean-Luc Mélenchon serait un président social-démocrate, rassembleur, respectueux de la loi et des institutions, comme il l'affirme. Mais il est permis d'avoir des doutes sur sa capacité à s'entourer de conseillers compétents, à identifier les faits pertinents, à interpréter correctement les causes et les effets, et à prendre les bonnes décisions.

Peut-être que Jean-Luc Mélenchon sait faire la part entre sa fascination fantasmagorique envers des despotes tropicaux d’une part, et la réalité et les besoins de la France d’autre part. Mais cette fascination pose un doute sur sa capacité à maîtriser les tentations du pouvoir.

Soutenir Jean-Luc Mélenchon, c'est comme jouer à la roulette russe: le plus probable est qu'il ne se passera rien de mauvais. Sauf si.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.