L’épopée marchande

La phraséologie entrepreneuriale a si bien pris sur nous que, dans notre imaginaire, les grandes entreprises d’exploration du monde semblent n’avoir été le fait que de marchands aventureux, larges d’esprit, visionnaires, en butte à l’hostilité de savants bornés et à l’effroi superstitieux d’un peuple ignare à l’évocation du grand large. Mais de quelle étoffe est fait l’héroïsme marchand ?

"Les frères Polo quittant Constantinople", BNF, Français 2810, fol. 1, Maître de la Mazarine, vers 1410-1412 "Les frères Polo quittant Constantinople", BNF, Français 2810, fol. 1, Maître de la Mazarine, vers 1410-1412
En toute honnêteté, le marchand devrait se définir comme un disciple de saint Lucre, dont la devise est, dans la langue d’Adam (Smith) : « In God we trust », « En Dieu nous plaçons notre confiance », ce qui revient à dire que Dieu est l’ultime garant de toute transaction. La confiance est la bonne parole du « doux commerce » et le marchand, un homme de foi familier des temples. Il y a peu de chances, en effet, qu’avec une recommandation divine en poche, on s’aliène le client qu’on entreprend. À condition, toutefois, de rester flou(ze) sur la nature de la divinité. 

Cette devise du marchand, tout compte fait, n’inspire pas toute la confiance qu’elle devrait, d’abord à cause de l’interférence paronomastique de « gold » (« l’or ») avec « God », presque aussi ravageuse que l’entrechoquement rabelaisien du service du vin et du service divin, ensuite à cause de la présence du mot « trust », qui, comme substantif, renvoie à un groupement monopolistique dont le moins qu’on puisse dire, au vu de la guerre que lui livrent certains états depuis des années, est qu’il crispe, qu’il durcit notablement le « doux commerce ». Pour ajouter à la confusion, la devise « In God we trust » est imprimée sur un autre type de devise, le dollar américain, surnommé le Dieu dollar, soit parce qu’il embarque le nom de Dieu, soit parce qu’il en est l’incarnation la plus courante et la plus accessible pour nombre de croyants, soit parce que la possession d’un pactole en dollars vous égale à Dieu ou du moins fait de vous un intercesseur et vous autorise à Le tutoyer, à deviser avec Lui. 

Aristote voyait une pathologie, dans le genre de la « passion morbide » dénoncée bien plus tard par Keynes, là où les libéraux voient de la sainteté. Un marchand, selon lui, ne produit rien, il accumule de la monnaie. Il est obnubilé jusqu’au TOC par l’accroissement de sa marge. Il est à proprement parler un marginal, un asocial, et la Cité doit le considérer comme un danger pour l’économie, c’est-à-dire pour la bonne tenue de la maison commune. Les scolastiques reprirent ce distinguo entre économie naturelle (échanges nécessaires au bien-être de la famille nucléaire et des familles surplombantes, la tribu et la Cité) et économie pathogène (échanges autotéliques, qui se prennent eux-mêmes pour fin et ne visent que l’accroissement de leur volume), respectivement sous les étiquettes d’« artes possessivae » et d’« artes pecuniativae ». Les marchands avaient mauvaise presse, au Moyen Âge, quoique Thomas d’Aquin les autorisât à attacher à leur effort un petit bénéfice. C’est une des raisons qui expliquent que peu de livres de comptes nous soient parvenus. Un livre de comptes, en cas d’émeute, vous dénonçait comme trafiquant d’argent, comme Juif ou pire, comme Lombard. 

Si l’on espère s’appuyer sur l’étymologie du mot pour lui rendre son honorabilité, on en sera pour ses frais. Les signifiés de l’étymon latin, merx, sont très différents, voire divergents. Merx a le sens de « chose qui le mérite », « chose qui a un prix », mais aussi de « chose partageable » – ce qui rapproche la marchandise du symbole (sumbolon), du signe de reconnaissance –, de « chose échangeable », pas forcément marquée d’un prix vénal, mais investie d’une valeur affective conventionnelle et/ou personnelle. De ce qu’un marchand négocie le prix de certains produits échangés, il ne découle pas que tout produit échangé ait un prix. Lorsqu’un homme offre des fanons de baleine au père de la femme qu’il veut épouser, exemple bien connu des anthropologues, il ne dit pas que cette femme vaut tant de fanons de baleine et qu’on pourrait l’acheter à ce prix, il dit au contraire qu’elle est inappréciable. Les fanons de baleine ne sont pas une devise mais un signe de rareté et d’élection. Le commerce amoureux exige qu’on décroche la lune ; il est comptable de l’impossible. 

Le marchand, à la suite sans doute d’une collision homonymique avec un célèbre explorateur français, l’homme de Fachoda, est souvent associé, par ceux qui veulent à tout prix le réhabiliter, aux aventuriers de l’impossible, comme s’il était besoin d’avoir quelque bien à vendre ou quelque filon à prospecter pour oser sonder le pli de l’horizon. L’épopée marchande vérifierait l’adage suivant lequel la fortune sourit aux audacieux. Vraiment ? C’est faire bon marché des ambassadeurs, des soldats, des pèlerins, des missionnaires, des migrants ou des fugitifs qui, par millions, sillonnèrent la planète. 

L’épopée marchande est une fiction. Les marchands suivent des voies dont il n’est pas certifié qu’un marchand les ait frayées le premier. Ils laissent de préférence à d’autres le soin de courir les plus gros risques dans la phase exploratoire et s’associent pour diminuer les leurs dans la phase d’exploitation. On sait de quel orviétan de bonimenteur et de quels emprunts de plagiaire est fait le Devisement du monde de Marco Polo, marchand vénitien qui eut certainement plus d’accointances avec les hâbleurs de taverne qu’avec les officiers du Grand Khan. On sait également dans quelle estime Christophe Colomb, fils d’un tisserand génois, tenait les considérations mercantiles de son expédition maritime vers les Indes. Son obsession de l’or était moins vénale que mystique. L’or de Cipango devait financer, en effet, la reconquête de Jérusalem. Toutefois, en bon émule de Marco Polo, Christophe Colomb n’hésita pas, pour parvenir à ses fins, à mentir sur les distances et trouva des gogos réceptifs à la cour d’Espagne, moins au fait de la géographie terrestre que les méchants docteurs incrédules de l’université de Salamanque, qui connaissaient, eux, Ératosthène. Ce qu’on sait déjà moins, c’est à quel point la frontière entre négoce et piraterie est liquide.

Les Vikings, avant de lancer à la fin du VIIIe siècle leurs esnèques[1] sur tous les fleuves d’Europe pour razzier les monastères, avaient fait, comme marchands, un long et méticuleux travail de repérage des points faibles. Les pépinières de moines leur avaient semblé les plus faciles à déboiser. Rarement ils s’attaquèrent aux gros morceaux protégés de murailles bien garnies. Les rares fois où ils tentèrent le coup, la défaite fut presque dans toutes au rendez-vous, cuisante, comme devant Constantinople (la Miklagard des sagas), où la flotte byzantine usa à plusieurs reprises du feu grégeois contre leurs pirogues monoxyles[2].

Parfois, la piraterie marchande n’a rien de prémédité et s’apparente alors à une mesure de rétorsion épidermique quand des intérêts vitaux ont été lésés (c’est ce qui s’appelle se payer sur la bête). Ainsi de ces marchands italiens chassés en 1182 de Constantinople par une révolte xénophobe. Dans leur fuite, ils se remboursèrent en partie de leurs pertes en pillant les monastères et les villages du Bosphore laissés sans défense.

Voilà pour les marchands reconvertis en pirates, mais une conversion en sens inverse a aussi été observée. Plus proche de nous, nous avons l’exemple des îles anglo-normandes. Celles-ci furent les ports d’attache de corsaires britanniques très actifs jusqu’à la fin du XVIIe siècle[3]. De nos jours, rangées des voilures, elles font du trafic de tranquillité fiscale. Elles pratiquent en toute légalité une forme indirecte de hold-up sur les recettes des états voisins… avec leur complicité. 

Dans une république malade, le notable référent n’est pas le curé, l’instituteur ou le médecin, mais le marchand. On y verra même des élus se battre pour qu’on reconnaisse au marchand le droit de tirer dans le dos d’un braqueur en fuite au nom de la légitime défense. 

Dans une république saine, les marchands sont interdits de mandat électif et les fonctionnaires de reconversion marchande. 
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[1] Le drakkar est un monstre du lexique moderne qui jette encore l’alarme parmi les spécialistes du vieux norrois. 

[2] La pirogue était l’embarcation favorite des Varègues suédois, autrement appelés Rus’. Les Varègues tenaient des comptoirs fortifiés sur les grands fleuves entre la mer Baltique et la mer Noire. 

[3] Durant la guerre de Succession d’Espagne, les corsaires de Jersey et de Guernesey, qui se cantonnaient à la course en Manche (« Channel Privateering »), réalisèrent jusqu’à 67 % du total des prises. Qui n’a pas rêvé de devenir millionnaire en faisant la manche ?

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