Femmes: la part souffrante de l’humanité toujours inaudible

Une étude publiée dans l’«European Heart Journal» révèle qu’une femme victime de malaise cardiaque dans un lieu public a moins de chances qu’un homme d’être ranimée par des témoins. Le doigt est mis sur une inégalité persistante où le combat pour la parité devrait se porter prioritairement, car là se trouve la racine d’une injustice majeure : à parole mutilée, chair et sensibilité mutilées.

Matthias Grünewald, "Crucifixion" (détail), retable d'Issenheim (1512-1516), Colmar, musée Unterlinden. Matthias Grünewald, "Crucifixion" (détail), retable d'Issenheim (1512-1516), Colmar, musée Unterlinden.
Parmi les multiples combats qu’une République à grands principes universels et à grands manquements factuels comme la nôtre doit constamment mener pour empêcher l’égalité de sa devise de pendouiller comme un maillon flasque entre la liberté conditionnelle et la fraternité sélective de l’imperium néolibéral, il y a la parité femme-homme. Ce combat-là est devenu politiquement transversal et à peu près consensuel dans la culture occidentale (à peu près car il y a encore quelques réduits masculinistes qui s’y opposent violemment). Parce qu’il s’inscrit dans le cadre d’une lutte des places qui ne contrarie pas le système (le capitalisme est une révolution permanente qui s’assimile ce qui la gêne), qui renforce même la fabrique du consentement, il n’est pas certain qu’il soit le combat majeur dans sa formulation molle actuelle. Cela ne doit bien sûr pas nous dissuader de le poursuivre, surtout en France, où l’on revient de loin en la matière, et avec un retard considérable, Marianne ayant longtemps eu plus de liberté de voyager comme effigie de timbre que comme mineure à vie sous tutelle, mais il faut se battre loin du guignol politico-médiatique, et en visitant les arrière-cours. 

La parité publicitaire, promue et digérée par le système, selon ses codes et à son rythme, devient l’occasion de formater deux fois plus de monde. Le formatage annule le gain de nouveauté éventuel de la féminisation des postes. On s’en assurera au spectacle de la parfaite parité dans le déni de réalité, la psychorigidité, le défaut d’empathie et l’incompétence qui caractérise et distingue le gouvernement Philippe. On aurait tort de se dire : je préfère pas de parité du tout à une parité pareille. Les deux sont également haïssables. Cette parité-là, en effet, ne bouleverse pas fondamentalement l’inégalité établie et parfois intériorisée qui est le lot et la condition d’une majorité de femmes dans ce pays et au-delà. Ce que la sociologie, qui se donne le temps de l’analyse, a du mal à faire remonter sur la scène médiatique, entre deux entrebâillements de porte statistiques de l’Insee, les « gilets jaunes » sont parvenus à l’exposer, même si la réduction de ce mouvement social inédit à sa chasuble uniforme repose un voile sur cette réalité. La part féminine d’un prolétariat géographiquement périphérique mais central quant aux services qu’il rend, surexploité sur son lieu de travail comme à domicile, s’est brusquement imposée à l’attention collective et s’est donné voix au chapitre, donnant par là même la mesure concrète du chemin qu’il nous reste à parcourir.

Comme l’écrit Zoanne Clack, docteure en médecine, urgentiste et productrice déléguée de la série télévisée Grey’s Anatomy, dans un article publié dans le dernier numéro du National Geographic, « il faut que plus de femmes prennent la parole. Parlent de leurs fausses couches, de leur infertilité ou de leur peur de la contraception. De leur cancer ou de leur maladie du cœur. De la dépression. De l’anxiété. Du poids. Des troubles alimentaires. De l’abus d’alcool. De l’abus de médicaments. Des violences domestiques. La honte liée à ces situations contraint beaucoup d’entre [elles] au silence »[1].

Mais il y a peut-être pire que cette honte, que cette autocensure. C’est même quelque chose de culturellement vertigineux quand on balaye de mémoire des siècles de littérature amoureuse où, sous une plume mâle le plus souvent, la passion égrène ses stations de douleur, où le sentiment en ses variations ressemble à un tortionnaire essayant sur ses victimes ses divers instruments l’un après l’autre. La souffrance, en littérature, est là, très physique en ses surrections comme en ses remous internes ; elle affecte les amants à tour de rôle ou simultanément, avec force larmes, soupirs et contorsions. La parité semble respectée, même si les femmes sont plus sujettes aux évanouissements. Hommes et femmes meurent pareillement d’un amour crucifiant, parfois de concert. Ne resterait-il que cette seule trace littéraire du mouvement des sentiments, des anthropologues un peu expéditifs en déduiraient une égale sensibilité, sinon sensiblerie, et une attention particulière au sujet souffrant, quel que soit son sexe, confinant au dolorisme.

Le vertige naît du décalage abyssal entre la chambre d’échos de la littérature et l’appréciation réelle de la souffrance féminine, qui se heurte le plus souvent à l’éteignoir des forces prescriptrices de l’Église ou de l’académie de médecine. Dans le champ du réel, à l’époque où les docteurs de l’Église entendaient bien maintenir les descendantes d’Ève dans le halo de la malédiction : « Tu enfanteras dans la douleur » (Genèse, 3, 16), on ne s’étonnera pas que seule une femme, Trotula de Salerne (XIe siècle), dans son traité Le Soin des maladies des femmes (De passionibus mulierum curandarum), se soit souciée, au risque de se fâcher avec le dogme, de faciliter l’accouchement et d’atténuer les douleurs post-partum, ce qui revenait à souligner leur intensité extrême et à récuser leur banalisation, leur naturalisation. Du reste, la même Église, sous l’influence des théories aristotéliciennes, établirait au XIIIe siècle une inégalité ontologique native entre les hommes et les femmes, puisque l’âme, pensait-elle, vient à celles-ci 90 jours après la naissance, contre 40 jours à ceux-là. Du retard dans le développement spirituel au retard dans le développement sensible, il n’y avait qu’un pas dans l’esprit de certains théologiens.

Plus tard, au XIXe siècle, la médecine moderne va chercher à son tour à contrôler, c’est-à-dire à minimiser la souffrance physique des femmes, soupçonnées de feindre ou de surjouer la douleur pour des motifs futiles et passagers (mais il faut prendre au sérieux, en revanche, les souffrances diluviennes et décoiffées de nos grands découcheurs romantiques). L’hystérie deviendra le déversoir diagnostique facile de maux féminins souvent bien plus profonds, que quelques bouchers tristement célèbres (Broca et Pouillet en France,  Baker-Brown en Angleterre ou le gynocidaire Battey aux États-Unis) n’hésiteront pas à opérer au tranchoir (excisions, ovariectomies à la chaîne), sans trop se soucier du paradoxe qu’il y a à faire des femmes des boules de nerfs et à leur infliger tranquillement les pires sévices.

Au XXe siècle, après les vapeurs des femmes, ce sont les variations hormonales qu’elles subissent qui sont montrées du doigt pour justifier l’absence de parité dans les tests cliniques, voire l’absence pure et simple d’échantillon féminin. Cette croyance a toujours cours chez certains médecins, et certains laboratoires, pour masquer de bas motifs financiers, l’invoquent encore. Cela explique que des vaccins et médicaments courants soient surdosés pour les femmes, avec des effets secondaires parfois ravageurs (des recherches montrent qu’elles ont 50 % à 70 % plus de chances de les développer que les hommes). Ainsi du somnifère zolpidem, prescrit sur ordonnance, très en vogue aux États-Unis (et toujours très en vogue en France), jusqu’à ce que l’Agence des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) révèle en 2013 que la dose recommandée pour les deux sexes était le double de ce qu’il fallait pour les femmes. Et que dire du vulgaire paracétamol (antalgique), à l’origine d’une insuffisance hépatique plus marquée chez les femmes que chez les hommes, dont le foie métabolise mieux la molécule[2] ?

Ce manque de considération pour la femme dans les protocoles d’élaboration et de test des médicaments[3] se retrouve à l’autre bout de la chaîne de soin dans l’appréciation de la douleur féminine. La litanie des études qui le documentent témoigne de la persistance des représentations héritées du grand siècle misogyne que fut le XIXe siècle. En 1989, il apparaissait, à travers une étude portant sur un groupe paritaire, que trois jours après un pontage coronarien, les hommes ont deux fois plus de chances d’obtenir un antidouleur. En 1996, une autre étude menée sur 20 mois aux urgences d’un hôpital sur des personnes souffrant de douleurs de poitrine intenses révélait que l’établissement admettait moins de femmes que d’hommes. Plus près de nous, en 2008, une autre étude aux urgences sur les douleurs abdominales constatait que les hommes reçoivent un antidouleur en moyenne 49 minutes après leur admission, contre 65 minutes pour les femmes[4].

Les femmes, qui occupent majoritairement des métiers sous-payés du care[5], du soin et du service à la personne, parlent plus volontiers, désormais, de leurs souffrances physiques et psychiques, longtemps minimisées et brocardées, mais sont-elles entendues ? Il semble qu’il faille remplacer le Christ sur la croix par une femme (du reste, ce sont des femmes qui l’ont veillé jusqu’au bout, si l’on en croit les Évangiles), car c’est la femme qui continue d’endosser largement la charge des souffrances humaines, mais son cri à elle résonne depuis des siècles dans un vide sidéral, dont nous devrions avoir collectivement honte.  
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[1] « Comment la médecine défavorise les femmes », National Geographic, janvier 2020, p. 73. L’étude citée dans le chapô est évoquée à la même page. Elle a été réalisée aux Pays-Bas.
[2] Ibidem, p. 75.
[3] Voir cet autre article d’Elsa Abdoun et Florian Cadu, « Médicaments : ils soignent mieux les hommes que les femmes – Les biologistes révèlent une injustice », publié dans Science & Vie en août 2014.
[4] « Comment la médecine défavorise les femmes »…, p. 73.
[5] L’éthique de la sollicitude (en anglais ethics of care, care venant du vieil haut allemand ou du gotique kara, « souci », « chagrin », « peine ») s’est construite et pensée, dans le courant féministe, contre l’éthique de justice impartiale masculine. Elle valorise les comportements désintéressés, non compétitifs, non quantifiables, non possessifs, lesquels représentent l’essentiel du travail non rétribué des femmes dans nos sociétés. Par extension, le care en est venu à désigner l’ensemble des dispositions publiques nécessaires au bien-être (welfare) de la population. Les carers, majoritairement des femmes, sont celles et ceux, bénévoles ou non, qui prennent en charge l’aide à la personne.            

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