Robot-journaliste vs journaliste robotique

Ce lundi 1er avril, à 7h22, en guise de poisson, France Culture a cru se distinguer des concurrents gorafisés en donnant la parole à un robot-journaliste se plaignant de ses conditions de travail et du manque de reconnaissance. À 7h30, une journaliste maison, bien incarnée, annonçait dans son journal le remaniement ministériel en louant les impétrants. Problème : le canular sonnait plus juste.

On passera sur le monument de complaisance radiophonique qu’aura représenté la retransmission par France Culture du grand débat présidentiel avec des « intellectuels » de chenil et d’ameublement. On passera même, quoique à regret, sur l’indécence qu’il y a à rire et à penser faire rire, par (faux) robot interposé (ici, à 22:50), des précaires bien réels d’une Maison Ronde pratiquant en circuit fermé une gestion inhumaine des ressources humaines. On s’arrêtera cependant, étonné que le comble soit mis si rapidement à une telle dérive, sur l’ironie involontaire, tragique donc, qu’il y a à faire dire la vérité à un robot-journaliste dans un canular de 1er avril et à laisser ensuite une journaliste mentir vraiment à l’antenne, comme si celle-ci avait abdiqué toute prise de distance face à la communication élyséenne, comme si elle en était le porte-voix robotique sur une radio de service public – service public de brouillage de l’information, faut-il à présent comprendre, où tout et son contraire peuvent être affirmés sur le même ton de neutralité apparente.

Peut-être Catherine Duthu, puisqu’il convient de la nommer et ainsi de la responsabiliser, prépare-t-elle son prochain raccrochement à la poussive locomotive en marche, à l’instar d’un Bernard Guetta. Elle y a en tout cas travaillé ostensiblement, caricaturalement, non pas dans un billet politique, qui peut se permettre d’afficher un parti-pris, mais en ouverture de son journal, dans sa tâche ordinaire de transmission, qu’elle est censée assurer honnêtement. Oser décrire Sibeth Ndiaye, nouvelle porte-parole de l’Élysée qui a assumé de mentir pour protéger le président de la République (quitte à participer à la diffusion d’un montage vidéo trompeur), comme une femme « réputée pour son franc-parler » (ici, à 30:25), c’est un peu et même carrément l’hommage de l’huile de lin à Pinocchio ; oser dans la foulée dépeindre la députée Amélie de Montchalin comme « l’une des porte-voix les plus éclatantes de la macronie à l’Assemblée » (ici, à 30:51), alors que son seul mérite revendiqué aura été de voter aveuglément la suppression de l’ISF, c’est un peu et même carrément l’hommage du cirage au godillot. Quant à Cédric O, presque effacé et pseudonymisé entre ces deux pasionarias, le voilà rhabillé en banal trésorier de campagne passé de « l’ombre » à la lumière, comme s’il ne se mêlait pas un peu de fange à l’ombre de la campagne d’Emmanuel Macron. Autant rejoindre directement le service « Story telling » de la com’ du Palais.

Le résultat de cette séquence est que l’entame du journal de Catherine Duthu aura paru plus canularesque que le canular qui l’a précédé. À moins que – l’on n’est tout à coup plus sûr de rien – l’intention de la journaliste n’ait été précisément, par une ironie très subtile, moins risquée en période de prolifération des canulars, de dénoncer à son propre détriment l’entreprise d’arraisonnement de la presse par un pouvoir acculé. Sauf que le mal est ancien et que la voix du maître du moment, serf lui-même d’une idéologie continue et transpartisane, n’a jamais cessé de résonner ici et ailleurs, couvrant ou marginalisant les voix dissidentes. Sauf qu’il n’est plus besoin de faire pression sur les faiseurs d’opinion ni même de les acheter pour qu’ils se clientélisent. Ceux-ci y sont d’office disposés par leur formation et par leur milieu. Ils servent la soupe en toute bonne conscience professionnelle, naturellement. La médiatrice de Radio France, si on lui fait remarquer qu’en ce 1er avril la chose est un peu voyante, répondra que, quelques minutes avant, Frédéric Says, chroniqueur politique, se permettait des piques contre un remaniement qui ne remanie pas grand-chose et donc que l’équilibre des points de vue est préservé. Le souci est que l’on n’est pas dans le même registre informationnel ; le souci est que, lorsque le mensonge politique est là et qui plus est assumé – c’est dire à quel point la culture de l’impunité, donc de l’irresponsabilité, est un fait structurel et structurant dans certains milieux –, il n’y a pas à équilibrer les points de vue mais à prendre le parti de l’information, en l’occurrence de l’infirmation du mensonge dès qu’il pointe le nez. Le journalisme s’engage à cela. Un minimum qui, pour certaines et certains, semble un maximum stratosphérique.  

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