Nous savions l’industrie nucléaire française grevée de dettes vis-à-vis de ses actionnaires et des générations futures, nous nous attendions donc à ce que le tabou de sa finitude, dans notre hexagone densément nucléarisé, fût incessamment levé. C’est à présent chose faite, mais le plus étonnant est que ça l’ait été par un opérateur de l’État : l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Celle-ci, au regard de la progression spectaculaire des énergies dites renouvelables chez quelques-uns de nos voisins, a élaboré, avec l’aide de chercheurs de l’École des Mines et d’ingénieurs d’Artelys, un bureau d’études proches des grands énergéticiens, un scénario plausible d’abandon complet à moyen terme de la filière nucléaire au profit d’un nouveau « mix » ou paquet  énergétique « 100 % vert », adossé pour l’essentiel à l’éolien, au solaire et à l’hydraulique (voir schémas ci-dessous). Le très technophile magazine Science et vie, dans son numéro de septembre 2015, s’en est fait le bruyant relais, sous une de ces titrailles racoleuses destinées à hameçonner le gogo : « La France sans nucléaire, c’est possible ! » Cela impliquerait un effort nullement insurmontable : il n’y aurait qu’à multiplier par dix le nombre d’éoliennes, par onze le nombre de panneaux solaires et à opérer de menus « ajustements » sur le parc hydraulique existant. « Il n’y a pas de limite scientifiquement établie »[1] à cette montée en puissance, s’enthousiasme Jean-Philippe Roudil, responsable de la prospective chez Réseau de transport d’électricité (RTE). Il est vrai qu’en Espagne l’éolien est devenu la première source d’électricité et qu’il couvre déjà 40 % des besoins au Danemark. Cela donne des ailes à l’imagination des marchands de tapis et fait grincer bien des dents à Polytechnique, école rivale des Mines (vieux clivage). Nouredine Hadjsaid, de l’Institut national polytechnique de Grenoble, rappelle qu’« à tout moment, la production d’électricité et sa consommation doivent être parfaitement égales, sinon le réseau risque de s’effondrer dans la minute ». Sous-entendu : le nucléaire seul assure l’équanimité énergétique. Le 100 % renouvelable obligerait à une gestion complexe de l’intermittence. Sauf que le nucléaire, tributaire du niveau des fleuves au long desquels la plupart des centrales sont implantées, peut être frappé lui aussi d’intermittence en cas d’épisode caniculaire…

Le scénario de l'ADEME Le scénario de l'ADEME

En fait, nonobstant les affirmations de Philippe Roudil, il y a deux limites scientifiques au 100 % renouvelable, tel que le conçoivent les industriels et une majorité d’ingénieurs. La première est physique, au sens de ce que nous savons des stocks de matières premières accessibles : si tout le monde s’y met en même temps, les ressources disponibles en métaux et en terres rares, déjà grandement entamées, n’y suffiront pas et l’on se battra pour avoir l’usage exclusif des miettes ultimes. La seconde est également physique, mais cette fois-ci au sens de ce que nous savons de l’économie de l’énergie : le rendement des sources d’énergie renouvelable actuellement promues est très mauvais, comparativement à ceux du pétrole et du charbon. Les idolâtres du gigantisme verdâtre ignorent volontairement un instrument de mesure imparable de la faisabilité, le taux de retour énergétique ou TRE (ERoEI en anglais pour « Energy Return on Energy Invested »), qui se définit comme le rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie. Le TRE moyen de la production mondiale de pétrole conventionnel est compris entre 10:1 et 20:1[2] (il était de 100:1 aux États-Unis au début du XXe siècle, quand le pétrole jaillissait du sol au premier coup de pioche). Le TRE des sables bitumeux aux États-Unis oscille entre 2:1 et 4:1 ; celui des agrocarburants, entre 1:1 et 1,6:1 (exception faite de l’éthanol, tiré de la canne à sucre, qui flirte avec les 10:1) ; celui du nucléaire, entre 5:1 et 15:1[3]. Le TRE du bon vieux charbon demeure imbattable : 50:1 (27:1 en Chine) ; celui du pétrole de schiste culmine à 5:1 ; celui du gaz naturel, à 10:1[4]. Tous ces TRE sont en net déclin depuis une dizaine d’années. Du côté des renouvelables, rien de mirobolant : aux États-Unis, le solaire à concentration (miroirs) a un TRE de 1,6:1 ; le photovoltaïque en Espagne a un TRE de 2,5:1[5]. Quant à l’éolien, il croit pouvoir se glorifier d’un TRE de 18:1[6], mais si l’on prend en compte les externalités négatives (extraction des terres rares pour les aimants permanents, pollutions associées à la production et au recyclage des divers composants, entretien coûteux et complexe, remise en état du paysage après travaux d’implantation) et les extensions nécessaires (centres informatiques de gestion de l’intermittence, systèmes de stockage, centrales électriques), le TRE tombe à 3,8:1[7]. Seule l’hydroélectricité tire son épingle du jeu à 35:1, voire 49:1. Le hic est qu’on a atteint en France un quasi maximum de capacité, comme l’indique la projection de l’ADEME.

Par ailleurs, l’ignorance du TRE est un vice capital de l’analyse courante dès lors qu’on se penche sur l’impact social de la crise énergétique planétaire qui se profile. L’offre de services essentiels à la population dépend en effet du surplus de production dont nous disposons. Or le TRE minimal pour pourvoir à tous nos besoins, dans le cadre d’un état providence de type occidental, se situe dans une fourchette comprise entre 12:1 et 13:1[8]. En deçà de ce seuil, nous serons forcés de réviser et de réduire la liste des priorités existantes auxquelles nous ne sommes pas encore prêts à renoncer. Le 100 % renouvelable cantonné à l’éolien, au solaire et à l’hydraulique, s’il est mis en route au pas de charge par des démocraties égrotantes et inféodées aux lobbies industriels, réalisera le cauchemar de l’écofascisme. Car c’est bien là que le bât blesse. À aucun moment le scénario de l’ADEME n’évoque une réorientation de la politique énergétique concertée avec les populations des territoires concernés. Les ingénieurs décident de tout et le politique suit ou ne suit pas. Rien n’est proposé sur l’amplification nécessaire des économies d’énergie ; rien n’est dit sur la soutenabilité pour la planète d’une multiplication des éoliennes géantes et des panneaux photovoltaïques ; rien non plus sur la microproduction locale simple (le petit éolien, par exemple, d’antique conception, à réétudier de près), économe en matières premières, facile d’entretien, qui se passerait de techniciens hyperspécialisés, d’ingénieurs planificateurs et de centres informatiques[9]. Sous couvert d’écologie et d’interconnexion, la fin désirable du nucléaire se présente comme une course toujours plus poussée à la sophistication d’une machine folle qui sera le tombeau de l’humanité.        

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[1] Science et vie, n° 1176, septembre 2015, p. 95.

[2] N. Gagnon et al., « A preliminary investigation of energy return on energy investment for global oil and gas production », Energies, vol. 2, n° 3, 2009, p. 490-503.

[3] D. J. Murphy et C. A. S. Hall, « Year in review ‒ EROI or energy return on (energy) invested », Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 1185, n° 1, 2010, p. 102-118.

[4] C. S. A. Hall et al., « EROI of different fuels and the implications for society », Energy Policy, vol. 64, 2014, p. 141-152.

[5] P. A. Prieto et C. A. S. Hall, « Spain’s Photovoltaic Revolution : The Energy Return on Investment », Springer, 2013.

[6] C. A. S. Hall et al., 2014, op. cit.

[7] D. Weiẞbach et al., « Energy intensities, EROIs (energy returned on invested), and energy payback times of electricity generating power plants », Energy, vol. 52, 2013, p. 210-221.

[8] J. G. Lambert et al., « Energy, EROI and quality of life », Energy Policy, vol. 64, 2014, p. 153-167. 

[9] Le rapport final de l’ADEME est accessible ici.

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