Terre de Promission ou Terre de désertion : méditation sur un dépassement de la solution des deux états (I)

Je m’attaque ici à un sujet aussi épineux que la couronne du Christ. Je le fais sous la forme d’une méditation qui s’envisage comme un départ vers le Proche-Orient compliqué avec un bagage d’idées simples mais longuement réfléchies, puisque le premier volet de ce diptyque date de 2009 et qu’il fut composé dans la foulée d’un travail de thèse qui m’aura familiarisé avec un modèle d’imbrication, d’entretissage multimillénaire des religions et des cultures. Ce modèle a connu et connaîtra encore maints accrocs du fait même qu’il réalise l’impensable, à savoir la levée de toutes les barrières d’octroi que certains hommes dépourvus de l’imagination du cœur multiplient à l’envi pour y attacher leur misérable royauté. Juifs, chrétiens et musulmans clament qu’ils n’ont qu’un seul Roi et pourtant tous leurs hommages vont aux chefferies humaines, tristement humaines, qui commandent par la borne frontière et le passeport. Ils se claquent la porte au nez alors que leurs fois respectives ont au moins ceci en partage qu’elles leur font un devoir absolu de laisser toujours leur porte ouverte, au cas où Dieu ou l’un de ses anges se présenterait. Si ce premier devoir est oublié, il n’est pas de musulman, de chrétien, ni de juif. Il n’est plus que des hommes désaccordés encordés les uns aux autres au-dessus de l’abîme.

Lorsque Jérusalem, ombilic du monde, tomba aux mains des soldats du Prophète, en 637, des moines byzantins crurent redorer le prestige du basileus en déclarant que l’ombilic du monde était à présent Constantinople, la Nouvelle Rome. Une confusion malheureuse, par la faute de la pseudo-élite sacerdotale, s’opérait entre la royauté spirituelle et la royauté temporelle, entre la puissance et le pouvoir. Jérusalem perdue et occupée demeurait malgré tout cet ombilic du monde où l’humanité en prière, honteuse de ses lèpres morales, se donnait rendez-vous. Les croisés eux-mêmes, chevaliers ou gueux, partis pour rouvrir la possibilité de se rendre sans encombres à Jérusalem, tombèrent dans le piège du pouvoir et souillèrent Jérusalem d’un sang que, par commodité d’appropriation, ils jugeaient impie, comme si le sang de tous les hommes n’avait pas coulé des plaies du Christ. Quant aux Byzantins, lorsque les croisés franco-vénitiens vinrent mettre deux fois le siège devant leur capitale, en 1203 et en 1204, et finalement la prirent, ils ne purent que se repentir amèrement d’avoir donné à entendre que Constantinople s’était substituée à Jérusalem  

Une méditation n’a rien d’une rêvasserie au fil de la plume ou de la promenade. Elle mobilise toutes les ressources à sa disposition pour investir son sujet, y compris et surtout les plus sensibles. La question de la spiritualité ne peut ainsi être écartée de l’analyse du conflit en Terre sainte, au motif que la foi ne serait qu’un prétexte. La foi prétexte est-elle encore une foi ? Les errements de la caste sacerdotale ne doivent pas jeter un discrédit sur les communautés de croyance, car la foi engage l’individu avant de le soumettre éventuellement et par dévoiement au prêtre.

* * *

La paix avait autrefois son haut lieu, son sanctuaire. Celui-ci est à présent souillé par la licence des prêtres qui se le disputent et l’iniquité des peuples qui l’occupent. Pleurons sur Jérusalem, Jérusalem la mal-aimée des hommes, Jérusalem la trop-humaine, capitale de religions idolâtres d’elles-mêmes, vigne enivrée de ses propres fermentations ! Ta sainteté, ô Jérusalem, s’est cristallisée, tant elle a subi d’affronts et de vexations, dans les pierres que les nations se lancent. Ces pierres construisent Ton tombeau, Jérusalem. On se bat, on crie pour étreindre Ta ruine, pour manger Ta poussière ; on se bat, on crie pour toucher le calcaire pulvérulent de Tes murs, l’or cabossé de Ta menora[1] ; on se bat, on crie pour posséder des œuvres qui, étant vouées à la péremption, ne se possèdent pas elles-mêmes ; on se bat, on crie pour s’étourdir de batailles et de cris. Ainsi omet-on de s’étourdir de Dieu.

Nul ne se bat pour préserver l’éternel silence de Ton sanctuaire, ô Sainte Paix, Hagia Eirênê, Jérusalem. Ton sanctuaire, à l’origine, était tout sauf un sanctuaire. Il n’abritait rien, en dehors des objets du culte, rien qu’une roche affleurante, autel improvisé de l’impossible sacrifice, assiette vide de l’impossible festin. Ici Isaac triompha d’Abraham ; ici le fils triompha du père ; ici Dieu devint le Fils et le Père ; ici Dieu triompha de Dieu. Autour du Temple, la divinité se répandit dans l’air, tel un gaz inflammable, et réclama à l’humanité le briquet d’une prière. Les cœurs brûlaient pour elle dans les chants. Elle n’avait autorisé que ces seuls holocaustes. Les prêtres gardaient une caisse vide. Se refusant à prendre forme dans l’enceinte du Temple, la divinité, dès lors, pouvait être partout, pouvait être le monde, pouvait être tout le monde. Elle n’appartenait plus à personne. Elle n’était plus cette royauté écrasante dont l’insolente éternité vous fait regretter d’être une créature, cet éteignoir de toute joie de vivre vendu avec la vie même. Sa réalité avait l’extensivité de ces rêves qu’on respire, de ces rêves qui éveillent. Le Dôme du Rocher commémore le même rêve éveillé, le voyage nocturne de Mahomet à Jérusalem, l’isra, mais aussi le décollage du Prophète pour le paradis et sa descente aux enfers, miracle et mirage du miraj. Le Rocher est rampe de lancement et toboggan.

Dieu, à Jérusalem, a cessé d’être cette puissance fixe de justification en libre-service. Infidèle à Son Temple, Il l’est tout autant à Sa mosquée, baptisée « La Lointaine », Al-Aqsa. À proximité du Temple vide, la basilique du Saint-Sépulcre sert de châsse aux reliques enfuies du Christ. Jérusalem est une ville sainte désertée par Dieu et saturée des hommes. Elle est devenue l’arche immobile de la mésalliance, l’ombilic paradoxal où tout diverge, la Cène morbide où le disciple dévore son prochain, croyant festoyer de Dieu. Ressortons Isaïe de sa grotte :

Lève-toi, Jérusalem, et couvre-toi d’un sac ! Car l’ombre paraît,
Et la honte de Yahvé descend sur toi, brouille ta face de marais.

Voici que l’incendie fait une aurore à la terre,
Voici que son brasier éclaire les peuples frères.
Mais vers toi Yahvé chasse la cendre,
Et sa honte sur toi continue de descendre.
Les nations se mettent en marche à l’appel de tes ténèbres ;
Les rois aussi s’ébranlent quand tombe ton crépuscule funèbre.

Abaisse tes regards, Jérusalem, et vois :
Tous, autant qu’ils se détestent, se rassemblent, ils viennent à toi ;
Tes fils viennent de loin pour étudier l’homicide et l’adultère,
Tes filles sont portées sur les bras vers les lieux où leurs fils seront portés en terre.

Tu verras cela, oui, et tu seras confondue ;
Ton cœur tressaillira et se flétrira, telle une vieille mue,
Car les vipères de la terre ramperont vers toi,
Les immondices des nations entreront par tes portes, se rangeront sous ta Loi.

Des multitudes de maux te couvriront ainsi qu’un eczéma.
Les incendiaires de Madian et d’Épha,
Ceux de Saba, ceux d’Édom, tous viendront.
Ils apporteront de l’or, de l’encens, du sang à profusion,
Ils publieront des louanges qui feront pleuvoir la nuit sur Sion.

Qui aura jamais le courage de bouter les Églises hors du Temple, d’évacuer la charogne avec les charognards ? Quand nous débarrassera-t-on de tous ces moinillons, imaminets et rabbinicules, de cette tribu de coquelets aptères, d’ergoteurs à ergots qui, pour que nous leur ressemblions, nous rognent les ailes, nous en comptent le moindre battement ? Les seules mesures susceptibles de rendre Jérusalem à elle-même consisteraient 1) à la purger de sa prêtraille, 2) à l’ériger en capitale de l’Humanité, en ville ouverte, et 3) à y installer le siège et les institutions de l’ONU. À moins qu’un séisme de magnitude biblique ne mette d’accord toutes les parties… 

Il n’y a pas de Proche-Orient compliqué. Le pays de la guerre levante souffre des maux conjugués de la passion de la terre et de la passion d’un Dieu infusé dans la terre. Quelques millions d’hommes s’ensevelissent vivants, au nom d’un droit ancestral invérifiable, dans une glèbe de moins en moins féconde, mais de plus en plus avide de leurs cadavres.

Le grès du désert de Pétrée, pierre cruentée, tavelée, croûteuse, cloquée par endroits, comme un épiderme brûlé, témoigne de la malédiction qui est attachée à ce fief de la divinité. Pétra, c’est Reqem, « La Bigarrée », un requiem pour hématomes et déchirures. L’ancienne capitale des Nabatéens gouverne un enchevêtrement de vallées, tout en festons et dentelures, qui ouvrent leurs monstrueuses gueules pourpres sous un azur blanc à force d’être bleu. Faites un chiffon de l’aurore et du crépuscule et vous aurez une idée du spectacle qui s’offre aux regards surplombants.

Si le destin d’Israël a commencé dans ce chaos, où les patriarches ont semé leurs fossiles comme à plaisir, alors il est écrit, pour ainsi dire gravé qu’Israël finira où il a commencé. Pétra est une impasse à laquelle on accède par une gorge à biseaux, aiguisée pour la découpe subtile. Une mission d’exploration, menée par des religieux déguisés en bédouins, y fut surprise par une crue soudaine du Wadi Moussa, du « Ru de Moïse ». Les hommes de Dieu, montés sur leurs mulets, furent emportés par la même vague qui, quelques millénaires plus tôt, au lieu dit de la Mer de Roseaux, engloutit les chars de Ramsès. Ils n’eurent pas le temps de goûter l’ironie ; c’est l’ironie qui les goûta.

La Palestine est tellement gorgée d’histoire qu’elle la sue par tous les pores, qu’elle la régurgite à toute heure, à tout propos, dès qu’on fore un puits, dès qu’on perce une route, dès qu’on franchit un seuil, dès qu’on frappe un homme, dès qu’on spolie un peuple. L’esprit, dans cet enfer, ne peut pas se distraire sans que sa distraction lui soit retournée avec une levure d’angoisses surgies du fond des âges.

La Palestine ne connaît pas de printemps, mais un hiver historique renouvelé qui s’épanouit en fleurs, se dissémine en fruits, vaporise sa propre rosée, suscite ses propres averses, de façon que le renouveau même contribue à l’imprégnation toujours plus poussée de ce qui est par ce qui a été. Gaza, métonymie de la Palestine, n’est pas qu’une prison physique pour les centaines de milliers de gueux qui s’y reproduisent de moins en moins, le nombre étant un piètre bouclier et plus sûrement une entrave. C’est aussi une prison temporelle, un panoptikon[2] d’un genre particulier auquel n’avait pas songé Bentham. Pour survivre et se ravitailler, les Gazaouis, sous la surveillance constante et lointaine des drones et des satellites israéliens, fouissent le sol, creusent des tunnels et remontent à la surface des tonnes de cette terre maudite, qui est remployée dans la construction d’abris de fortune, quand elle n’est pas laissée là, en tas, comme un cône de sablier qui attend d’être retourné ou un déblai de fosse commune qui attend d’être reversé. La souricière de l’histoire se referme sur une Gaza troglodytique, condamnée à s’étendre à la verticale, dans le sens du temps retrouvé. La ville trois fois millénaire est un paillasson qui n’aura connu que la semelle des peuples qui lui sont passés dessus sans lui laisser d’autre nourriture à mâchouiller que le souvenir de sa ruine réitérée. Elle est le symptôme le plus manifeste d’une dégénérescence collective qui confond bourreaux et victimes dans la recherche d’une identité topographique.

Terre Promise, la bonne blague ! Terre démise plutôt, organe retranché du grand corps du monde qui se régénère par sa gangrène. Savez-vous bien, peuples élus, ce que l’élection signifie ? La faveur de Dieu est révocable. L’élection ne confère pas à l’élu un droit de propriété éternelle. La longue errance des Hébreux dans le Sinaï, marathon a priori absurde, ne trouve pas sa justification dans l’établissement en Palestine, établissement brutal et contesté, mais dans l’exil babylonien, âge d’or du judaïsme prophétique. L’Hébreu ne se confond pas avec le colon israélien. Le principe même de la colonisation l’eût horrifié. L’Hébreu, c’est l’homme qui traverse, le migrant par excellence. Il n’a d’attaches qu’en Dieu. Il ne possède rien sinon en usufruit. Il est un bédouin de l’âme. Il est grand dans le passage. L’exode est sa genèse. La route est sa demeure. Quant aux Palestiniens, gardiens malgré eux des Lieux Saints, ils pâtissent de l’enracinement contre nature d’une piété dévoyée, ils paient un tribut de famine et de sous-développement à des esclavagistes qui veulent mettre une chaîne à la divinité, qui veulent la retenir comme un ballon captif au-dessus de leurs minarets.

N’invoquez pas Allah, Yahvé ou Jésus, peuples du Proche-Orient, ils ont levé l’ancre depuis longtemps. S’il vous reste un peu de foi dans le cœur, levez l’ancre à votre tour, aimez le lointain comme votre prochain. Égorgez votre vanité et non vos enfants. C’est le seul sacrifice qui agrée au Tout-Puissant.

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[1] Menora : chandelier sacré à sept branches en or dont le vol répété en dit long sur la pénurie de luminaires dans l’Antiquité.

[2] Panoptikon ou panoptique : cauchemar prékafkaïen rêvé par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham. Michel Foucault le dépeint froidement en ces termes : « C’est un projet de construction avec une cour centrale qui surveille toute une série de cellules disposées circulairement, à contre-jour, dans lesquelles on enferme les individus. Du centre, on contrôle toute chose et tout mouvement sans être vu. »

(à suivre)

          

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