O tempora ! o mores !

La manie politique contemporaine qui consiste à se réclamer de figures illustres du camp adverse, au métatarse desquelles on n’arrive pas, pour mieux en dévitaliser le message nous incite à faire parler les mânes de Cicéron sur la commune indécence des candidats Marine et François. Le Cicéron des Catilinaires, chef de file du parti patricien à Rome.

Quo usque tandem abutentur, Marina Franscisceque, patientia nostra ? Jusques à quand abuserez-vous, Marine et François, de notre patience ? Combien de temps encore serons-nous le jouet de vos fureurs ? Jusqu’où s’emportera votre audace effrénée ? Quoi ! Ni la garde des juges, qui veillent jour et nuit au respect des lois, ni ce poison du soupçon d’une corruption généralisée répandu dans tout le pays, ni ce concours de batteries de cuisine à chacun de vos déplacements, ni le siège médiatique de vos QG de campagne et de vos biens mal acquis, ni les regards indignés de vos collègues parlementaires, rien n’a pu vous ébranler ! Vous ne voyez pas que vos projets d’enrichissement personnel perpétuel sont découverts ? que votre conjuration contre l’intérêt général est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts ? Pensez-vous qu’un seul d’entre nous ignore ce que vous avez fait hier et avant-hier, ce que vous ferez demain, si d’aventure vous accédiez à la présidence, à quelles pratiques délictueuses vous vous êtes livrés, quels complices vous vous y êtes faits, quelles résolutions vous avez prises pour ne rien changer ?

Ô temps ! ô mœurs ! Toutes ces fautes requalifiées par auto-absolution en simples erreurs ou par cynisme en expédients nécessaires pour survivre financièrement, le Parlement les connaît, le peuple les voit, et vous vivez encore politiquement ! Vous vivez, que dis-je ? Vous plastronnez à la tribune, vous vous trouvez forts d’être moralement lâches, vous vous trouvez grands par l’empilement de vos petitesses et, pris en défaut sur vos protestations de probité, vous choisissez déjà et marquez de l’œil pour les immoler ceux d’entre nous qui ont dévoilé l’imposture. Et nous, citoyens pleins de courage, nous croyons assez faire pour la République en votant pour la concurrence ? Depuis longtemps, François, Marine, le peuple, qui devrait se sentir déshonoré d’être pris à témoin d’une grandeur nationale déchue par de tels nains, aurait dû vous descendre du piédestal où vous vous mettez et vous administrer l’intraitable correction qu’avant que les vôtres ne fussent publiées, vous réserviez aux turpitudes des autres. Combien de têtes sont tombées, par le passé, pour avoir seulement conspiré en esprit contre la République ? Votre innocence présumée est démentie par vos propres indiscrétions et par cent autres affaires du même genre qui tendent à montrer qu’une détestable coutume s’est établie contre la loi dans l’enceinte même de sa fabrique.

Il n’est plus, non, il n’est plus, s’il a jamais été, ce temps où le peuple se faisait une gloire et un principe d’être plus intransigeant avec les ennemis issus de son sein qu’avec ses ennemis extérieurs. Nous manquons tous à nos devoirs en nous contentant de compter les jours qui nous séparent de l’échéance électorale à laquelle nous pensons pouvoir faire le ménage. Nous devrions nous maudire d’attendre jusque-là, car votre entêtement, Marine, François, dégrade les ambitions de renouvellement que vous proclamez et que d’autres portent, au risque d’être amalgamés avec vous. Si une majorité de représentants du peuple, frondeurs aux servitudes partisanes, demandait votre déchéance civique, une bonne partie d’entre nous y applaudirait, la jugeant même trop tardive. Cependant, alors que vous-mêmes attisez les violences dans ce pays et appuyez sur les fractures, alors que chaque minute supplémentaire que notre indulgence vous laisse semble vous fortifier et nous affaiblir, il serait stupide de vous frapper tout de suite d’indignité. La République se perdrait d’obéir aux mêmes impulsions qui vous font éructer contre elle. Elle veut être entraînée tout entière à vous vomir. Vous serez déchus lorsqu’on ne pourra plus trouver un homme assez méchant, assez pervers, assez semblable à vous pour ne pas convenir que votre châtiment fut juste. Tant qu’il en restera un seul qui vous ose défendre, vous vivrez, mais vous vivrez comme vous vivez maintenant, entourés d’enquêteurs, de journalistes et de citoyens en colère. Vous serez tellement serrés de près que tous les coups que vous voudrez porter contre les institutions de la République resteront comme suspendus en l’air.

Continuez donc, François, Marine, sur votre pente. Le dernier degré de l’abjection est vite arrivé et à moins que notre République n’ait perdu son peuple, elle vous y cueillera bientôt, tel Oreste gisant exsangue au milieu d’un essaim de mouches. C’est toute la gloire qu’on vous souhaite. Et toi, Renommée, ces persécuteurs des gens de bien, ces ennemis de la patrie, ces dévastateurs de nos institutions qu’une affreuse société de forfaits a réunis par un pacte abominable, tu les livreras, et pendant leur vie et après leur mort, à des supplices qui ne cesseront jamais. Tu, Fama, homines bonorum inimicos, hostis patriæ, latrones institutionum scelerum fœdere inter se ac nefaria societate coniunctos, æternis suppliciis, uiuos mortuosque, mactabis.                   

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