Hommage à Du Bartas et à Garnier

Guillaume Du Bartas, Robert Garnier : ces noms ne vous disent sinon rien, du moins pas grand-chose. Ces deux météores de la poésie humaniste, l’un dans l’épopée chrétienne, l’autre dans la tragédie, ont fulguré sans trop se soucier de leur gloire, alors qu’ils ont laissé tous deux un vrai régal de langue baroque, du genre qui effarouche les académies.

Guillaume Du Bartas (1544-1590). Guillaume Du Bartas (1544-1590).

Ronsard parla beaucoup de lui, de ses amours,
Se tressant des lauriers bons à toutes les cours
Où l’on vit pour flatter. Ainsi, quand la mort passe,
Vers contre vers, le nom, gravé, point ne s’efface

Du livre-cimetière. Autre difficulté,
Pour assurer sa gloire et sa publicité,
Que de se confronter à la biblique histoire !
La mémoire de Dieu prime toute mémoire.

Il serait indécent qu’au registre du Ciel
Vous louiez le Seigneur tout en vous croyant tel.
Du Bartas en son œuvre, aux accents fantastiques,

Ne fit pas son Ronsard. Loin des pompes antiques,
Il éleva l’image, ainsi qu’on s’offre entier,
Au rang d’illustration de son humble métier.

Mais jugez donc.

Adam voit Dieu déchaîner le déluge (mais ceci vaut pour d’autres cataclysmes, dont l’homme est cette fois responsable) :

« Il ouvre d’une main les fenêtres des cieux,
D’où tombent mille mers sur les chefs vicieux
Des rebelles humains. De l’autre poing il serre
L’épongeuse rondeur de l’exécrable terre,
La met dans le pressoir et lui fait peu à peu
Regorger tous les flots que jadis elle a bu.
Dans chaque creux rocher un grand torrent s’avive.
La neige à son secours des montagnes arrive.
Les cèdres et sapins ne montrent que les bras.
Les fleuves se font hauts et leurs bords se font bas.
Las ! que d’arrière-fils je perds dans les abîmes
Pour ne savoir nager ! Et sans les âpres cimes
Des monts plus élevés sur qui les plus gaillards
Pour se sauver du flot grimpent de toutes parts,
Je serais sans neveux. Mais quoi ? Las ! Mais quoi ? L’onde
Fait jà moindres les monts. La surface du monde
Devient un grand étang. Enfants, où fuyez-vous ?
Las ! vos pieds sont partout talonnés du courroux
Du Dieu croule-univers. Le flot jà tout ravage.
Les fleuves et la mer n’ont déjà qu’un rivage,
Savoir : un ciel noirci, un ciel qui, chargé d’eaux,
Veut produire, irrité, des océans nouveaux. »

Guillaume Du Bartas, Seconde semaine (1584)

Rappelez-vous : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » Les vers ci-dessous n’eussent pas déparé dans La Légende des Siècles de Victor Hugo :

« Ô fratricide aveugle, ô tigre, penses-tu,
Pour te voir d’un monceau de pierres revêtu,
Chef de quelques paysans, roitelet d’un village,
Échapper la rigueur du ravageur orage
Qui jà gronde sur toi ? Quand tu serais campé
Sur le plus haut sommet d’un mont droit escarpé,
Quand l’airain t’enclorrait d’une triple muraille,
Quand, fier, tu rangerais l’univers en bataille,
Et quand ta peau serait de fer, d’acier ton cœur,
Tu ne fuirais ta peine et moins encor ta peur. »

Guillaume Du Bartas, Seconde semaine (1584)

* * *

Robert Garnier (1545-1590). Robert Garnier (1545-1590).
Le théâtre français, sous Corneille et Racine,
Perdit en art ce qu’il acquérait en rigueur,
En dépouillant le vers jusques à la racine,
Au prétexte de prendre une auguste hauteur.

La langue s’appauvrit sous les ors de Versailles ;
Le vice emperruqué parla plus chastement.
Comme on boute en hiver le feu dans les broussailles,
On crut nourrir le fond en brûlant l’ornement.

Mais qu’on remonte donc, à quelques ans de là,
Aux pièces de Garnier, où l’âme des mystères
Persiste à nous parler depuis leur au-delà,

Et l’on mesurera combien nobles manières
Et forme policée assèchent l’émotion,
Procurant un plaisir qui n’est pas sensation.

Mais jugez donc.

L’enflure politique, quand tout pouvoir rend fou… Ici, c’est Nabuchodonosor qui parle :

« Pareil aux dieux je marche, et depuis le réveil,
Du soleil blondissant jusques à son sommeil,
Nul ne se parangonne à ma grandeur royale,
En puissance et en biens, Jupiter seul m’égale :
Et encores n’était qu’il commande immortel,
Qu’il tient un foudre en main dont le coup est mortel,
Que son trône est plus haut et qu’on ne le peut joindre,
Quelque grand dieu qu’il soit, je ne serais pas moindre.
Il commande aux éclairs, aux tonnerres, aux vents,
Aux grêles, aux frimas et aux astres mouvants,
Insensibles sujets : moi je commande aux hommes,
Je suis l’unique dieu de la Terre où nous sommes.
S’il est, quand il démarche, armé de tourbillons,
Je suis environné de mille bataillons,
De soudards indomptés, dont les armes luisantes
Comme soudains éclairs brillent étincelantes.
Tous les peuples du monde ou sont de moi sujets,
Ou Nature les a delà les mers logés. »

Robert Garnier, Les Juives (1583)

Ce tableau de la prise de Jérusalem est peint de rehauts plus vifs que le sac de Troie sous le pinceau de Racine dans Andromaque :

« Déjà le grand flambeau, qui court perpétuel,
Avait fait dessur nous un voyage annuel,
Et déjà retraçait une course seconde
Ayant par deux saisons retournoyé le monde,
Depuis que votre armée, effroyable en soudards,
Notre ville assiégeait, close de toutes parts.
Vos balistes avaient sa muraille percée,
Jérusalem était à demi renversée :
La plus grand’ part du peuple et des chefs étaient morts.
Nous avions soutenu mille sanglants efforts,
Résolus à la mort, plus que lionnes fières
Défendant leurs petits qu’on force en leurs tanières.
La faim, plus que le fer, pâles nous combattait,
Et la férocité de nos cœurs abattait.
Le peuple alangouré, sans courage, sans force,
Décharné se traînait, n’ayant rien que l’écorce
Qui lui couvrait les os, et cette maigre faim
Étouffait les enfants en demandant du pain.
Nous ressemblions, errant par les places, dolentes,
Non des hommes vivants, mais des larves errantes,
Et jà cette fureur tellement nous pressait
Que de son propre enfant la mère se paissait.

[…]

Or le sac de Sion et sa captivité
Prédits étaient venus à leur temps limité :
Jà le mal nous touchait (telle était l’ordonnance
Du grand Dieu qui voulait châtier notre offense),
Et comme lors qu’il veut nous punir rudement,
Il fait que nous perdons tout commun jugement,
Nous en fûmes ainsi : car n’ayant corps de garde,
Sentinelle ni ronde, et sans nous donner garde,
Comme si retirés fussent nos ennemis,
En nos couches sans peur reposions endormis,
Quand (ô cruel méchef !), lors que la nuit ombreuse
Vers le jour sommeillant cheminait paresseuse
Dans le ciel ténébreux, que le somme enchanteur
Versait dedans nos yeux une aveugle moiteur,
Qu’en la Terre et au ciel toute chose était coie,
Tous animaux dormant, fors la plaintive orfroie,
Le camp de Babylon’, sans crainte des hasards,
Avec grands hurlements échelle les remparts,
Donne dedans la brèche et ne trouvant défense,
Rangé par escadrons dans la ville s’élance,
Gagne les carrefours, s’empare des lieux forts,
Et sur le Temple saint fait ses premiers efforts.
Tout est mis aux couteaux, on n’épargne personne,
À sexe ou qualité le soldat ne pardonne :
Les femmes, les enfants et les hommes âgés
Tombent sans nul égard, pêle-mêle égorgés.
Le sang, le feu, le fer coule, flambe, résonne,
On entend les tabours, mainte trompette sonne,
Tout est jonché de morts, l’ennemi sans pitié
Meurtrit ce qu’il rencontre et le foule du pied.
Or le roi, qui soudain entendit cet esclandre,
Troublé saute du lit et va ses armes prendre,
Mais retenu par nous et ayant entendu
De ses gens effrayés que tout était perdu,
Descend secrètement, avecques sa famille,
Et par une poterne abandonne la ville. »

Robert Garnier, Les Juives (1583)

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