Tchernobyl nous rappelle que le compte à rebours de l'extinction des espèces est enclenché

AVERTISSEMENT : Que celles et ceux qui considèrent que les guéguerres entre intellectuels polygraphomanes sont bien plus intéressantes que le destin du monde passent leur chemin. 

Le 28 avril 2015, à une quinzaine (ou à une vingtaine) de kilomètres de la centrale nucléaire désaffectée mais toujours active de Tchernobyl, en Ukraine (une centrale nucléaire ne meurt jamais à l'échelle du temps humain), un incendie de forêt s'est déclaré, que les pompiers autochtones disent aujourd'hui presque circonscrit, ce qui signifie en vérité qu'il subsiste quelques foyers isolés et que 70 hectares sur les 320 touchés initialement se consument encore. Dormez tranquilles, bonnes gens. Le Monde rapporte que les autorités locales soupçonnent un acte de malveillance. Comme c'est pratique ! J'imagine tout à fait quelque écolo hirsute allumant une bougie dans les sous-bois pour fêter à sa manière les 29 ans de la catastrophe. C'est toute l'ingénierie nucléaire qui est un acte de malveillance, mais chut : le nucléaire, c'est à peu près tout ce à quoi se résume le génie technique français, avec le Rafale. Le "French bashing", cela suffit.

Si l'information a fait peu de bruit chez nous, dans les médias contrôlés et même dans les libres (zéro pointé pour la partie "Journal" de Mediapart), la faute sans doute à l'habitude prise par nos experts hexagonaux de faire barrage aux radionucléides volatiles, notamment le césium 137, avec des propos lénifiants sur les doses en jeu (indémodable croyance en l'adage paracelsien périmé selon lequel c'est la dose qui fait le poison), elle aura au moins provoqué une "vague de panique" sur le Net (ah, l'indigence comique du répertoire métaphorique journalistique...). Cette vague n'a pas peu contribué à l'extinction des feux.

Le problème, pour nos experts, est que certains scientifiques, par peur de voir leurs travaux enterrés fissa après leur publication officielle, les diffusent sur d'autres canaux. Et là, ça fait mal. Il y a bel et bien des raisons objectives de paniquer. L'attitude inverse est au mieux une imbécillité, au pire une complicité de crime contre l'humanité et contre le vivant. Il se trouve que si les forêts autour de Tchernobyl sont très étudiées et très surveillées, ce n'est pas pour rien. Les nucléolâtres prétendent qu'elles sont giboyeuses au-delà de l'imaginable et que la nature y reprend ses droits. Si le gibier semble surabonder, c'est qu'on part de loin et qu'il y a moins de viandards en treillis à l'affût. Ce que les nucléodoules ne disent pas, c'est que tout l'écosystème est malade. La prolifération n'est pas un gage de vie saine, encore moins d'équilibre. La longévité de la faune et de la flore est raccourcie, les cycles de croissance sont perturbés et les mutations accélérées. Au vrai, comme L'Express nous l'apprend (mais les scientifiques et les écologistes ukrainiens savent depuis longtemps de quoi il retourne), les incendies sont fréquents autour de Tchernobyl, surtout en août et en septembre. Les nucléophiles les imputent à un mauvais entretien des sous-bois. Enfumage, si j'ose dire. La nature, quand l'industrie ne se mêle pas de lui imprimer sa marque et ses rythmes de production, fait très bien son œuvre. Si les forêts brûlent, c'est tout bonnement que les feuilles et les aiguilles des arbres ne se décomposent pas normalement au pied des troncs, où la litière peut atteindre, dans les zones les plus radioactives, jusqu'à 16 cm d'épaisseur. La biodiversité est encore là, certes, mais elle est moindre et surtout, elle ne fait plus son office. Les scientifiques qui étudient les micro-organismes de l'humus sont formels : l'humus s'appauvrit. Du coup, la moindre étincelle est susceptible d'annihiler ce paradis maudit et de nous en faire partager au surplus les miasmes. L'ingénierie nucléaire n'avait pas prévu cela. Mais qu'a-t-elle prévu, au fait ? Que les réseaux sociaux paniquent en imaginant le pire, quoi de plus rationnel. C'est parce que les ingénieurs du nucléaire ont systématiquement minimisé les conséquences d'un accident que le pire advient et que nulle superpuissance n'est capable financièrement et techniquement d'y faire face. 

La leçon de tout cela est que le scénario du film Interstellar est peut-être en train de se réaliser. Il se pourrait fort que nous manquions de nourriture avant de manquer de pétrole. Entre l'agro-industrie qui stérilise les terres arables et le radioactivité artificielle qui détruit les cycles naturels, l'humanité se cherche un bon motif pour croquer le globe jusqu'au trognon et passer à la planète suivante. Sauf qu'en s'arrachant à la terre, l'humanité s'arrachera à elle-même, se mutilera d'elle-même : l'homme, homo, est né de l'humus. C'est un trait commun à la plupart des mythologies que de souligner à quel point nous faisons partie, à quel point nous participons de ce monde-ci. 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.