La banque Lazard ne serait-elle pas la botte secrète d'Alexis Tsipras ?

Le samedi 31 janvier 2015, le tout nouveau et sémillant ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, infligeait un camouflet sévère et pour ainsi dire définitif à la Troïka (FMI, Commission européenne, BCE) en choisissant pour conseil la banque Lazard. Ce choix, paraît-il, fit bondir le ministre des Finances français, Michel Sapin, qu’on eût aimé voir aussi réactif sur d’autres sujets. Songez donc : le vice-président de Lazard Europe, Matthieu Pigasse, osait préconiser la veille une réduction de moitié de la dette détenue par les créanciers publics de la Grèce ! L’hérétique ! Comment une idée pareille a-t-elle pu germer dans la tête d’un banquier ? Et Sapin d’ironiser sur le coût d’un tel conseil de la part d’un homme d’affaires forcément intéressé, alors que lui prodigue les siens, de conseils, gratuitement (enfin, le contribuable français le paie, mais c’est là un détail insignifiant). Il est des conseils gratuits qui coûtent fort cher à la collectivité, surtout quand ils viennent d’un apôtre de la rigueur qui fait du pied aux gras jouisseurs de la finance. En vérité, on doit se demander comment un ministre des Finances prétendument socialiste, dont le bilan est à peu près nul en matière de désendettement, peut reprocher sans rougir à un banquier d’avoir une idée un peu moins inepte que l’ordinaire des solutions d’experts imposées aux états du sud de l’Europe. On doit se demander aussi pourquoi le même ministre tient absolument à ce qu’il n’y ait pas de remise de dette, alors que l’argent, de toute façon, a déjà été sorti, comme l’explique Matthieu Pigasse. Quel intérêt a-t-il à faire croire que le contribuable va payer ? À vos conjectures !

Le nouveau gouvernement grec est bien seul. Il ne peut même pas s’appuyer sur les autres gouvernements de gauche européens, dont l’élan de sympathie forcée aura vite tourné court. Le front de l’intransigeance n’a pas été pulvérisé. Il a reculé et revient déjà à la charge. Alors, que restera-t-il à Varoufakis comme marge de manœuvre si sa main tendue est finalement repoussée ? Sa botte secrète pourrait bien être la banque Lazard, car celle-ci, en matière de réduction de dette, n’est pas seulement hérétique, elle est relaps. En 2013, j’écrivais pour le Blog de Paul Jorion un projet d’article encyclopédique sur la dette de l’État. Je le reproduis ici, avec quelques ajouts :

« DETTE (DE L'ÉTAT)

Artifice par lequel le gouvernement mal élu d’un État prétendument souverain masque à son peuple le tribut qu’il verse à un Empire insaisissable, celui de la finance internationale, dont le triomphe tient moins à des victoires éclatantes qu’à la faible combativité de ses adversaires déclarés. Payer sa dette, si possible sur une durée tendant vers l’infini et par le biais d’un service dit "de la dette" mis sur le même plan que les dépenses nécessaires du budget de l’État, cela s’appelle, dans la novlangue ministérielle, "honorer ses engagements", comme s’il s’agissait d’un règlement entre gens d’honneur où la cupidité n’eût aucune part. Autant organiser vos obsèques avec des vautours en feignant de croire qu’ils attendront que vous soyez tout à fait mort pour passer à table. Puisque la lâcheté, dans les cercles décisionnaires, distingue l’homme d’honneur, décrétons que le défaut sur la dette signale l’homme de qualité. 

Des hommes de qualité, il s’en est trouvé et il s’en trouve encore heureusement quelques-uns. Ils se sont glissés parmi les acéphales ectoplasmiques qui incarnent la politique pour leur rappeler que ce n’est rien de l’incarner si on ne l’anime pas. La liste est longue des hommes et femmes politiques animés qui ont dénoncé les "dettes odieuses" (Alexander Nahum Sack), autre nom des ardoises laissées par les dictatures, friandes de projets pharaoniques et de matériels létaux dernier cri (d’agonie) dont l’utilité ne saute aux yeux du citoyen qu’en les lui arrachant. 

À côté des dettes odieuses, on rencontre - bonjour, désenchanté de vous connaître - les dettes illégitimes, qui ne sont pas forcément des dettes à taux variables usuraires, mais le plus souvent des dettes qui n’en finissent pas de rouler et d’amasser mousse. Cette mousse amalgame la dette publique (prêts contractés pour faire tourner les services publics et en financer de nouveaux) et la dette privée, aussi appelée dette commerciale (émission de global bonds pour aider des entreprises privées à se renflouer ou à réaliser des projets au mieux inutiles, au pire nuisibles). Pour prendre un exemple récent et exotique qui nous changera de l’Islande chère aux commentateurs européano-centrés, le président équatorien Rafael Correa[*], s’appuyant sur les résultats d’un audit général de la dette, décida en 2008 de découpler dette publique et dette privée, et suspendit le remboursement de cette dernière, constituée de titres arrivant à échéance en 2012 et en 2030. Stupéfaction chez les agioteurs, qu’un silence radio gouvernemental savamment entretenu devait maintenir longtemps dans l’expectative ; stupéfaction chez les vampires de la Banque Mondiale, qui ne pensaient pas que Correa leur retirerait si vite son peuple de la bouche. Avec la complicité de la banque Lazard, qui fit bien les choses comme représentant officieux, l’État équatorien racheta à prix cassés sur le marché secondaire la quasi totalité des titres de cette dette : avec 900 millions de dollars, il s’offrit pour près de 3,2 milliards de titres, économisant par là même 7 milliards d’intérêts. Ce tour de maître eut pour conséquence immédiate d’assécher le service de la dette et de décorseter les budgets des postes essentiels. Correa ne s’arrêta pas en si bon chemin. Il fit inscrire dans la nouvelle Constitution de son pays l’interdiction d’étatiser les dettes privées (article 290-7). Comme pour achever de rendre sa dignité à la fonction politique, ce président, réélu deux fois, et bien réélu, en 2009 et en 2013, n’a pas hésité, dernièrement, à faire un généreux cadeau aux expatriés équatoriens revenus de l’eldorado dédoré espagnol : il leur a garanti que les dettes contractées auprès des banques espagnoles ne les suivraient pas. Manière de dire qu’on a le droit de se tromper de rêve sans que cela vire au cauchemar. »

Difficile d’imaginer qu’on puisse abuser les vautours une seconde fois avec le même procédé, mais l’impéritie dont les experts troïkesques et leurs singes gouvernementaux ont fait preuve jusqu’à présent donne peut-être une chance au collège d’hérétiques de la banque Lazard d’élaborer avec Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis une entourloupe magistrale de même nature, dès après que l’audit de la dette grecque aura identifié la part légitime et la part illégitime, la qualité des créanciers important peu.

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[*] En mai 2010, Rafael Correa rencontra George Papandréou, qui dirigeait alors le gouvernement grec, et lui suggéra de répudier la dette de son pays. 

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