Éloge de Kénodoxe

La « principale » information de la matinée au journal de 8 heures sur France Culture, ce n’est pas le franchissement de la barre du million de Yéménites atteints du choléra, c’est la mort de Kénodoxe, un des derniers académiciens fréquentables, sacré prince des news, en une belle subduction du monde sous le mondain. Chapeaux bas, mesdames messieurs, très bas !

En France, on a des principes, paraît-il : on ne tire pas, fût-ce au pistolet à bouchon, sur le corbillard des gloires nationales, même si la basse politique ne se fait pas un scrupule de trafiquer des restes illustres pour éclairer sa nullité d’un rayon de leur nimbe. On ne tolère pas même un pétard d’enfant sous le dais du catafalque. Faut-il que l’illustration, dans notre République Grand Siècle, tienne à peu de chose, à un rien qu’un zéphyr pourrait emporter, pour qu’on l’entoure de telles précautions ! Les décorations qu’on suspend aux poitrines méritantes tout au long de leur carrière courtisane sont des lests ante-mortem.

Pourtant, de Sénèque dans l’Apocoloquintose à propos de l’empereur Claude à Léon Bloy dans Le Désespéré à propos de Victor Hugo, en passant par le pseudo-Goncourt dans le Gil Blas à propos d’Ernest Renan, les exemples ne manquent pas d’oraisons canonnées droit dans les parties vives de la vanité des morts et de coups de pompes funèbres bien sentis. Pourquoi nous retiendrions-nous ?

Tenez. Passe le fraîchement trépassé Kénodoxe*, académicien télégénique, pamphlétaire mondain. Un morceau un peu maigre – et cryptique – pour se mettre en train un mardi matin, mais bon, puisque la Coupole considère cette momie encore verte – et déjà moins cryptique – des lettres françaises comme un de ses meilleurs éléments – ce qu’elle fut, indéniablement, rapportée au gabarit académique du Génie –, il serait fort incivil de repousser une cible si gracieusement offerte. Après tout, Kénodoxe nous a quittés un mardi, jour de Mars. Alors, feu sur ce phare éteint des lettres françaises ! À chacun sa manière d’entretenir la flamme.

Débiteur de plates vachardises, Kénodoxe n’a jamais eu la tripe de sa méchanceté, ni la noblesse de ses dédains, ni le cœur de son indignation, ni la sympathie de ses amours. Lui qui aimait à évoquer son enfance au château, son adolescence à l’ambassade et sa maturité dans les cabinets ministériels et les institutions internationales, aura fréquenté dans sa vieillesse, avec une assiduité plus grande encore, les estaminets médiatiques. La vulgarité est rendue à elle-même en ces mauvais lieux. Le ci-devant qu’il était eût dû craindre de poser ici son derrière.

Kénodoxe n’a jamais trouvé en face de lui qu’un parterre de révérences, aussi avait-il pris l’habitude de s’y essuyer les pieds, pour y laisser ici la marque d’un conseil éclairé, qui avait au moins cette vertu de n’éclairer pas trop loin, là l’empreinte d’une épigramme anecdotique qui prétendait au trait mais ne blessait pas assez pour qu’on en voulût au tireur. Car ce monsieur refaisait le plein d’amis et d’éloges après chaque publication, dont on disait pourtant qu’elle avait égratigné tout le monde. Justement, Kénodoxe ne pratiquait que l’égratignure. On lui pardonnait d’égratigner, comme on pardonne au matou qui se fait les griffes sur le mollet de belle-maman.

Notre matou, académichat parmi les académichiens, toutes vibrisses dehors, les yeux noyés d’un tapioca pétillant, s’érigeait en oracle du goût, du bon goût français, lui dont l’œuvre n’a aucun ragoût, sinon celui, fade et poisseux, de la poussière, cette poussière du je qui recouvre uniformément tous les meubles littéraires de style Chateaubriand chers à l’Académie. Les Mémoires d’outre-tombe sont le viatique des Immortels qui se découvrent périssables. Même les momies finissent en poudre. Kénodoxe, qui, embaumé de son vivant, ne se voyait pas finir, faisait bon marché du bon goût dont il se parait en acceptant, à ses heures perdues, de s’asseoir entre deux baudruches siliconées, caryatides obligées des émissions de variété qui peinent à se porter elles-mêmes. Saint Pierre, quand l’académicien comparaîtra bientôt devant lui, sera bien empêché de lui compter ses qualités et ses vices, ce client-là étant passé maître dans l’art d’épicer les unes avec les autres. 

Pour notre part, nous nous interdisons l’épice et le liant. Nous cuisinons à vif, la salière à portée de la main. C’est aussi cela, « l’esprit français ».

Un toast à Kénodoxe.

La momie peut gagner son sarcophage et le monde retrouver son axe.
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* Nom forgé, dans le style de La Bruyère, sur kenos, « vide » et doxa, « opinion, réputation ».

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