"Heureux ceux qui sont morts..."

Édouard Detaille, Le Rêve, 1888.

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Édouard Detaille, Le Rêve, 1888. 

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l'appareil des grandes funérailles.

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Car elles sont l'image et le commencement
Et le corps et l'essai de la maison de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet embrassement,
Dans l'étreinte d'honneur et le terrestre aveu.

Car cet aveu d'honneur est le commencement
Et le premier essai d'un éternel aveu.
Heureux ceux qui sont morts dans cet écrasement,
Dans l'accomplissement de ce terrestre vœu.

Car ce vœu de la terre est le commencement
Et le premier essai d'une fidélité.
Heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement
Et cette obéissance et cette humilité.

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
Dans la première argile et la première terre.
Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre.
Heureux les épis murs et les blés moissonnés.

Ce pourrait être du Barrès, dans la veine nauséabonde du Roman de l'énergie nationale, mais ce n'est pas du Barrès. C'est du Péguy, le même qui, un an après avoir écrit ces vers, devait mourir bêtement (la mort est toujours bête à la guerre, puisque la balle qui vous traverse, l'obus qui vous déchiquette obéissent à des lois physiques et ne distinguent pas le héros du salaud), comme bon nombre de ces officiers chevaleresques, de ces hussards noirs, chargeant à découvert les nids de mitrailleuses allemands.

On oublie que les plus grosses hécatombes de la Première guerre mondiale, pour l'armée française, se concentrent dans les huit premiers mois du conflit. 40 % du total des victimes. 27 000 morts pour la seule journée du 22 août 1914. Triste record et prouesse d'incompétence que l'on doit au commandement français, machine à recycler une aristocratie hautaine, impeccablement sanglée dans son uniforme de belle coupe et généralement hostile à la République. Cette aristocratie militaire se vengeait des Sans-culottes en envoyant leurs descendants se faire hacher menu par la guillotine industrielle. Après, de peur de n'avoir plus assez de viande à hacher, on enterra les hommes et la viande se conserva un peu mieux dans ces nécropoles à ciel ouvert qui facilitaient la tâche des fossoyeurs.

Péguy, contrairement à la plupart des fleuristes lyriques, des brouteurs de racines ancestrales, s'exposa à la balle à laquelle il vouait toute une génération. Il s'incluait dans ce devoir de servir qui se garde bien de penser à ce que recouvre ce service. On lui reconnaîtra un certain sens de l'honneur, pour autant qu'être conséquent à ses principes soit un signe d'honorabilité, mais la discipline morale de Péguy ne peut laver l'infamie de ses attaques contre Jaurès, quand celui-ci s'efforçait de mobiliser les travailleurs européens contre la guerre. Si l'on veut s'informer de ce qu'est la guerre, il faut se défier des poètes, que le sang grise comme une pourpre de royauté extraite des entrailles humaines ; il faut se détourner des mémorialistes de guerre, officiers supérieurs pour la plupart, qui furent rarement aux prises avec le matériau de la guerre ; il faut lire, en revanche, la correspondance des simples soldats, ces "outils et moyens" de la guerre. La métaphore ne prend pas lorsqu'on est soi-même l'épi qu'un feu de salve fauche et qu'un bombardement bat de son fléau multiple.

Pour achever de dissiper le mirage épique, on écoutera un extrait des propos recueillis par Étienne Monin auprès des soldats français chargés de nettoyer les derniers refuges d'AQMI dans le nord du Mali. Son reportage a été diffusé dans "Le choix de la rédaction" de France Culture, le 25 mars 2013, à 7h30. La parole est d'abord donnée à un 1ère classe du 2e RIMA : "Je sais pas comment vont mes parents, je sais pas comment vont mes amis, je sais pas du tout. Pour moi, il faut rester concentré car si, mettons, je commence à penser à tout le monde, je pense que j'aurais un petit coup de moral à zéro, et ce serait pas bon pour ici." Le journaliste tend ensuite le micro à un capitaine, qui détaille à gros traits le plan d'action : "L'action a été menée du nord vers le sud. On redescend progressivement pour vraiment contrôler tous les endroits qui pourraient paraître suspects ou que le renseignement pourrait nous laisser supposer occupés par l'ennemi." Un sergent-chef décrit l'ennemi : "Les mecs, ils ont vraiment la foi. Ils ont beau se prendre plusieurs balles, les mecs continuent. Ils sont quand même debout. Alors là, il faut vraiment allumer pour qu'ils se couchent, les mecs, et là, il n'y a que la drogue qui fait ça. C'est pas la foi. C'est la drogue, et en avant jusqu'à la mort, quoi." Un général deux étoiles, confondant champ de bataille et cour de récréation, explique la manière dont on vient à bout de pareils zombies : "On leur a cassé la gueule parce qu'on a forcé le passage, qu'on est passés par des zones où ils ne s'y attendaient pas et qu'on a réussi à les surprendre, à les cloisonner, à les enfermer et à les détruire les uns après les autres. Donc là, on a rempli la mission, qui était de détruire AQMI ici, dans le massif." Un témoignage de soldat pour trois témoignages d'officiers.

De ces quatre témoignages, le premier est évidemment le plus honorable, parce qu'il est le plus humain. En évoquant ce à quoi il ne doit pas penser, le soldat dit exactement ce à quoi il pense. Penser à ses proches, pour un soldat, c'est faire du sentiment, or ce n'est pas avec du sentiment qu'on "casse la gueule" de l'ennemi. Pourtant, ce 1ère classe y pense et il y a comme un appel d'air dans l'habitacle surchauffé du VAB. Penser à ses proches, c'est aussi penser à l'arrière et l'arrière ne voit pas de gaieté de cœur ses enfants partir à la guerre, surtout quand celle-ci n'a été décidée que par quelques hommes de pouvoir plus préoccupés de redorer leur blason défraîchi que d'instaurer la paix universelle. Avec la pensée de l'arrière viennent inévitablement les questions que l'arrière se pose. L'implicite, ici, transporte beaucoup de choses.

Les officiers, comme on s'y attendait, n'ont pas ce genre d'états d'âme. Le sergent-chef, en soulignant l'endurance de l'ennemi, qu'il impute dans un premier temps à la foi, se reprend tout de suite, par crainte de lui attribuer une forme de courage qui le réévaluerait. Les "mecs" carburent à la drogue et pas à la foi. À quoi sont-ils drogués, les jihadistes ? Au haschich, aux méthamphétamines ? Mais quelles armées ne tolèrent pas ces drogues, quand elles n'en encadrent pas elles-mêmes la consommation sous de jolis noms tels que Pervitine, Méthédrine, Philopon ou Simpamina ?

Réduire les jihadistes, ce n'est pas seulement les acculer dans un réduit, c'est les réduire ontologiquement : ce ne sont que des camés qui se prennent les pieds dans leur keffieh. Facile de leur "casser la gueule" dans ces conditions. On se demande même quelle gloire on peut retirer d'une entreprise qui relève de toute évidence de l'abus de faiblesse (avis au juge Gentil). Sans doute vous vient-il du dégoût, à la longue, mais chut, intime la Grande Muette. L'ennemi n'est pas évoqué par le 1ère classe, qui, en dehors des combats, ne sait sans doute pas très bien en quoi cet ennemi constitue une menace pour la Mère Patrie et pour lui-même. L'ennemi, par contre, semble l'obsession des officiers. Sur leurs propres hommes, pas un mot, mais sus à l'ennemi, sus ! Normal, me direz-vous, puisqu'ils lui font officiellement la guerre par troufions interposés, sauf que l'insistance qu'ils mettent à le disqualifier, à le réduire à rien est moins destinée à décrire une situation réelle (AQMI a de beaux restes) que la situation rêvée par le commanditaire de l'action en cours, le président Hollande.

L'officier, comme le politique au-dessus de lui, est un homme de pouvoir et, à ce titre, un homme qui cherche à plaire avant tout, un amour-propre à la parade en toute circonstance. L'ennemi et l'homme de troupe n'existent à ses yeux qu'en tant qu'ils peuvent l'aider à gagner du galon, qu'en tant qu'ils peuvent l'aider, dussent-ils tous y laisser leur peau, à se distinguer du vulgum pecus. Comme l'écrit le philosophe Alain, qui, simple brigadier durant la Première guerre mondiale, refusa d'être promu au grade supérieur bien qu'il s'en fût rendu digne, le soldat fait la guerre à l'ennemi, quand il l'a en face de lui ; l'officier, lui, fait la guerre au soldat, qu'il ravale plus bas que terre, comme il ravale l'ennemi plus bas que terre, parce qu'il se flatte par là d'être différent des esclaves sur lesquels il règne et qui le surpassent en tout. En un sens, l'ennemi n'est pas tant celui qu'on désigne au soldat comme tel que celui qui le lui désigne et qui le tuera sans hésiter s'il refuse de tirer.               

Le 19 mars 2013, dans l'émission 28 Minutes d'Arte, un petit point - trop petit, mais le format de l'émission interdit de toute façon aux Gulliver de la pensée de prendre leurs aises - était fait sur la guerre civile en Syrie et le projet d'armement des rebelles qui démangeait alors les gouvernements anglais et français. L'analyse était confiée à trois invités de marque : "mon général" Vincent Desportes, Antoine Sfeir, journaliste et politologue franco-libanais, et Xavier Baron, journaliste "spécialiste" du Proche-Orient. Vincent Desportes s'était assigné ce soir-là la mission de défendre seul contre ses deux voisins la proposition présidentielle de livrer massivement des armes. Ce serait, selon lui, la condition d'un renversement du rapport des forces. Sfeir et Baron avaient beau lui dire, avec toute la douceur et toute la déférence dues à son grade et à sa grise toison, que la région est exsangue, que les populations n'aspirent qu'à une désescalade militaire, qu'il est malaisé, quelque précautions qu'on prenne, de trier sur le volet les destinataires des armes ; ils avaient beau lui expliquer qu'il y a déjà largement de quoi armer tout le monde, vivants et morts, que les états limitrophes de la Syrie en ont leur claque de ramasser le déchet d'une diplomatie occidentale mêle-tout, arrogante et intéressée ; ils avaient beau suggérer que nos géostratèges de cabinet, au lieu de tirer des plans sur la comète, se secouent plutôt les méninges pour convaincre les Russes, qui n'ont pas de sympathie particulière pour Bachar el-Assad, de lui enlever leur soutien militaire ; ils avaient beau même ouvrir une piste intéressante, ni plus ni moins irréaliste que d'autres initiatives, celle d'un embargo strict sur les livraisons d'armes, les "amis" et "ennemis" du régime s'engageant ensemble, sous l'égide onusienne, à n'en livrer aucune ; ils avaient beau rappeler, en désespoir de cause, le gâchis libyen, qui, à lui seul, devrait suffire à étouper les clairons, rien n'y fit. Desportes, à l'énoncé de tous les détails connus ou moins connus que donnaient les invités sur la situation, a répété plusieurs fois qu'il ne savait rien, mais qu'il était de "notre" devoir (noussoiement de majesté ou noussoiement d'enrôlement forcé de l'opinion ?) de livrer des armes, que la France s'honorerait, se grandirait à le faire. La France, ce faisant, grossirait surtout les profits de Panhard, fabricant de véhicules militaires, dont le président a pour conseiller spécial, Vincent Desportes. La boucle de ceinturon est bouclée. Notre général Vorwärts a plein de joujoux qui tuent à refiler. Allez hop, on y va, en route pour l'aventure ! C'est de la même farine que le "à Dieu vat" de Pierre Moscovici à propos de la faillite de Chypre : pourvu que vous abouliez les milliards, je vous laisse le choix des moyens pour les extorquer.

Vincent Desportes, en tant qu'officier supérieur, se caractérise par son esprit de finesse. Finesse ne signifie pas perspicacité. L'esprit de géométrie, pour reprendre le distinguo de Pascal, se situe du côté de la matière, d'après laquelle celui qui en est doué règle son opinion. Il est industrieux ; il observe, il pèse, il discerne, il invente. L'esprit de finesse est tout entier du côté de l'intrigue. C'est sur ses désirs que l'homme fin règle son opinion. Il est ambitieux ; il espère, il prie, il fait des phrases, il promet beaucoup, il menace encore plus ; il élève au plus haut degré de raffinement l'art d'observer et d'agir par procuration. De là vient qu'il commet des erreurs bêtes autant que coûteuses.

C'est un enfantillage dangereux que d'encourager la livraison d'armes sans avoir réfléchi préalablement à leur traçabilité, sans s'être interrogé sur les moyens d'étrangler diplomatiquement le régime qu'elles visent. Desportes enseigne à Sciences Po. Il y forme la relève politique des lanceurs et fournisseurs de guerres aux marchands de canons. Il est écouté et respecté de nos princes, qui s'imaginent peut-être qu'un va-t-en-guerre est de bon conseil pour épargner des vies. Les médias apprécient son ton égal et lui offrent souvent une tribune complaisante. L'honneur et le devoir commandent que la France s'implique. C'est l'idée. Une telle constance dans la rigueur de l'analyse mérite bien un hommage. Képi bas, mon général. On n'est jamais si prompt à mettre en avant l'honneur et le devoir que quand c'est à d'autres que soi que revient l'honneur de devoir se sacrifier.

Arrêtons-nous un instant sur la proposition de Sfeir. Selon lui, il y a assez d'armes en circulation (ne pas oublier que les minorités syriennes, outre la minorité alaouite, sont armées ou en train de se réarmer). En armant davantage les rebelles, on incitera les Russes à réarmer davantage l'armée régulière. On peut aller loin comme cela, jusqu'à épuisement des arsenaux. Les nôtres seront écumés avant ceux des Russes. C'est la raison pour laquelle Sfeir souhaite la mise en place d'un embargo strict sur les armes qui soit ratifié par toutes les parties impliquées à des degrés divers dans la guerre civile syrienne. Pour notre part, nous nous sentons un moindre pincement au cœur en soutenant cette idée que si nous devions appuyer une action militaire directe ou indirecte. Notre empathie va d'abord aux civils, dont la résistance au régime ne fait pas toujours le choix des armes ; elle va à ceux d'entre eux qui sont partout en première ligne et qui se réjouiront, gageons-le, de ce que la probabilité qu'ils meurent dans d'atroces souffrances soit multipliée par dix à chaque vague de réarmement, car les haines se renforcent de ce qu'elles peuvent s'exprimer plus implacablement.

Si on livrait des systèmes de défense antiaérienne sophistiqués et des armes non létales aux belligérants, ce serait différent. Mais on hésite. S'agissant des matériels sophistiqués, il y a certains secrets à ne pas ébruiter. Quant aux armes non létales, elles n'existent pas encore, sinon dans Science et Vie, pour amuser les farceurs. Pas assez spectaculaires sans doute pour intéresser les grands enfants attardés de l'état-major.

Car la guerre est une activité d'esprits-enfants dont le principal moteur n'est pas l'intérêt, l'intérêt premier étant pour tout homme normalement constitué de se conserver entier et en bonne santé, mais la colère, alliée au besoin d'être admiré. S'il est bien un lieu où l'honneur et le devoir ne se trouvent pas, c'est le champ de bataille. Le devoir, l'honneur, c'est une affaire entre l'individu et sa conscience. Comment voulez-vous que les sens du devoir et de l'honneur se développent sur commande ? C'est à l'individu de juger ce qu'il doit à la France et, en l'occurrence, rien ne justifie qu'en défenseur automatique de son honneur, il soutienne des opérations extérieures sur lesquelles il n'a pas été consulté, qui sont menées en son nom et qui exposent sa personne, dès lors qu'il voyage, en plus d'exposer celle du soldat.

Il faut être bien naïf pour croire qu'on fait la guerre pour quelque noble cause que ce soit. Si l'on écarte le sadique, le soldat fait la guerre pour se prouver à lui-même, pour prouver à ses compagnons qu'il n'est pas ce moins que rien sur lequel ses supérieurs aboient des ordres. Il met sa vie en jeu, il tue à l'occasion pour prouver rageusement qu'il existe à l'institution qui le broie exprès, car cette colère sourde et montante est une formidable réserve d'énergie dont peut dépendre le succès d'une offensive. Si le bétail humain se rebiffe, ce n'est pas contre le berger et sa houlette, mais contre l'ennemi, à l'endroit duquel il finit toujours, à la longue, par éprouver la haine que lui prête la propagande, du simple fait qu'il se trouve en face de lui. Le soldat n'est pas pour rien obsédé par sa dignité. La discipline militaire, régime de l'absolu et de l'arbitraire calculé, la lui dénie à tout instant. Quant aux chefs, s'ils courent à la guerre, c'est pour y retâter du pouvoir discrétionnaire que le plein et libre exercice de l'intelligence en temps de paix leur ôte.

L'infantilisation politique opérée par les Assad père et fils a préparé d'une certaine manière la régression guerrière de la révolution syrienne. Les Assad avaient mis en place un système de surveillance de chacun par chacun, avec des primes d'intéressement à la dénonciation. C'est ce système-là que les jeunes syriens ont bravé dans un premier temps. Ils bravaient aussi, ce faisant, leurs propres parents, qui avaient fini par s'accommoder du système, quand ils n'en étaient pas devenus les complices par le jeu des alliances familiales et des dépendances économiques. En s'émancipant massivement et à découvert, les jeunes syriens forçaient leurs proches, quel que fût leur degré de compromission, à serrer les rangs pour exiger avec eux un changement qui s'est cristallisé sur le départ de Bachar el-Assad.

Cette cristallisation explique le basculement dans la guerre, comme elle explique en grande partie l'enlisement des autres révolutions arabes. La statue du tyran est déboulonnée mais les structures de la tyrannie demeurent car on ignore par quoi les remplacer. Y a-t-on seulement songé, y compris parmi les exilés ? Plutôt que de neutraliser leurs officiers, soutiens de la structure, qui leur ordonnaient d'abattre leurs concitoyens, les soldats syriens ou bien ont obéi, par zèle, par discipline, par "devoir" ou par peur d'y passer eux-mêmes, ou bien se sont mutinés, ont déserté et pris le maquis. Ce que les manifestations avaient commencé à faire, à savoir démanteler la structure, la guerre civile l'a annulé. Les factions se sont reformées et elles se réfléchissent à présent dans les autres conflits qui déchirent la région. On y lirait presque un enchaînement fatal.

La fatalité de la guerre est un argument puissant contre le pacifisme intégral. Quand la guerre n'est pas là, elle est quand même là parce que notre positionnement diplomatique, plus sûrement nos choix économiques nous créent des ennemis qui nous harcèlent par des voies détournées. Quand elle est franchement là, autant nous y engager à fond parce que c'est eux ou nous. La guerre assure si bien sa prise que l'envie de la combattre nous quitte bientôt au spectacle de ce qu'elle est. Raisonner en termes de fatalité ou d'invariant anthropologique revient à inscrire la guerre dans le plan divin du châtiment éternel. Après tout, la guerre a son dieu dans de nombreuses mythologies. Adonaï lui-même ne dédaigne pas de se faire Sabaoth pour assister les Hébreux dans leurs querelles de bornage avec l'Égypte.

La guerre partout, toujours ? Superstition qui arrange bien les chancelleries défaillantes et les stratèges sanguinaires. Certains pacifistes s'y rallient au premier bruit de bottes. La guerre arrive, faisons avec, comme si la solution de la guerre était dans la guerre, comme si nous n'avions pas assez de deux guerres mondiales pour comprendre que toute guerre en appelle une autre, non par engrènement providentiel, mais par renoncement collectif à penser hors du cadre de la guerre la sortie de la guerre. Il y a de la vanité à considérer qu'on peut raisonner en temps de guerre, qu'on peut manœuvrer à sa guise des masses d'hommes si divers, qu'on peut atteindre un objectif précis en instaurant un régime de terreur qui met tout le monde sur les nerfs. La guerre relève de l'anecdotique et non du catastrophique. Son scénario n'est pas écrit. Un rien vous transforme une charge victorieuse en déroute. Il s'est vu des vainqueurs résolus que quelques coups de feu de vaincus pas tout à fait morts effarouchaient autant qu'un feu roulant. Les grands généraux le savent, qui préfèrent vaincre sans avoir à combattre.

Pour discréditer le pacifisme intégral et l'expédier ad patres, on aura vite fait de dire qu'il relève de l'éthique de conviction définie par Max Weber dans Le savant et le politique, laquelle ne veut pas tenir compte des faiblesses humaines et ne veut rien rabattre des principes qu'elle a posés, comme on aura vite fait de dire que le pacifisme militant, parce qu'il n'hésite pas à faire la guerre pour l'empêcher ou pour arriver plus vite à la paix, relève à l'inverse de l'éthique de responsabilité, laquelle tient compte des faiblesses humaines et ne répugne pas à mettre à contribution le pire pour accoucher du meilleur. Au vrai, une telle répartition est à nuancer - et Weber lui-même nous y invite, du reste. La croyance (éthique de conviction) ne guide-t-elle pas également les tenants de la guerre comme fatalité ? Les pacifistes intégraux ne bêtifient pas sur une nature humaine qui serait foncièrement bonne ; ils voient tout autant nos faiblesses mais ils observent que nous avons aussi des vertus, que nous pouvons surmonter par elles nos faiblesses, que nous y réussissons même, puisque nous faisons plus souvent société que nous ne faisons la guerre. Vouloir sortir du cadre guerrier, ce n'est pas nier que certains hommes aiment à y séjourner, c'est signifier que beaucoup d'autres ne souhaitent pas y être constamment ramenés. Mais l'argument suprême est celui-ci : des gens se sont battus les armes à la main pour me permettre d'écrire ce que j'écris. Suprême, l'argument ? Non, faible, très faible. La violence n'est qu'un moyen parmi d'autres de briser les chaînes. S'en tenir à la violence seule est le plus sûr moyen de les ressouder.

Maintenant, la violence est là, en Syrie. Que faire ? Un afflux d'armes n'ajoutera peut-être rien à une situation déjà paroxystique, mais c'est un pari que nous n'encouragerons pas car, la paix revenue, il sera bien difficile d'obtenir des vainqueurs qu'ils désarment, comme le montre l'exemple libyen. Sans qu'il soit besoin de sortir les grands mots d'honneur et de devoir, d'autant plus vides de sens que la France ne se fait ni un devoir ni un honneur d'accueillir un nombre conséquent de réfugiés sur son sol de manière à soulager les pays voisins de la Syrie, qui n'en peuvent mais, on peut mettre en avant, pour justifier notre ingérence, la souffrance d'un peuple et cette souffrance est infligée par la guerre. On ne fera pas croire à la majorité des Syriens qui subit cette guerre qu'une nouvelle livraison d'armes soit une bonne nouvelle. Plus d'armes présentement, c'est encore trop d'armes pour l'autre guerre qui couve sous l'actuelle et qui réalisera les prophéties de Bachar el-Assad. Si "notre" diplomatie ne trouve rien de mieux, pour s'illustrer, que d'entrer en compétition avec les fournisseurs du camp d'en face, c'est qu'elle ne sert plus à grand-chose. Pour qu'un Tapioca tombe, il n'est pas toujours nécessaire d'armer un Alcazar. Il suffit parfois de faire le vide autour de lui et de ses séides.     

Il est une épopée qui dit tout du danger qu'il y a à ne penser la sortie de la guerre que dans le cadre de la guerre. Cette épopée, c'est l'Iliade. L'étrange épopée que voilà, qui rapporte une victoire en célébrant les vaincus dans son titre. L'Énéide célèbre les victoires d'Énée, la Franciade, celles de Francus, la Henriade, celles d'Henri IV, mais l'Iliade ? Ilion, c'est Troie, et Ilion est détruite. Le titre de l'épopée homérique venge Troie de ses vainqueurs. Mais la vengeance ne s'arrête pas au titre. Les histoires nationales s'en mêlent. C'est à un Troyen, Énée, que Rome doit son existence, et Rome subjuguera la Grèce. C'est un Troyen, Francus, que les Francs se donnent pour ancêtre, et les Francs raviront la Gaule aux Romains. C'est un Troyen encore, un certain Anténor, qui fonde Venise, et les Vénitiens contribueront à la prise de la Nouvelle Rome, Constantinople, par les croisés en 1204. La Nouvelle Rome sera prise à nouveau en 1453 par les Ottomans, dont les ancêtres nomadisaient en Troade au début du XIVe siècle. Et ainsi de suite. La raison de cette réitération ? Les Grecs, en prenant Troie, sont allés jusqu'au bout de la guerre et ce bout a été le commencement de la suivante. La guerre aurait pu cesser avec la colère d'Achille, qui faillit en briser le cadre obligé. Achille n'est pas un héros comme les autres. Il réoriente son effort de guerre vers son propre camp, dont il méprise les chefs et les motifs, et il le fait par amour. L'amour a lancé la guerre de Troie et c'est au nom même de l'amour qu'Achille suspend sa participation à la guerre. Méditons ensemble cette leçon de paix qui nous vient de celui qu'on nous présente comme le guerrier modèle.

Pour commémorer dignement le centenaire de la Grande boucherie, osons opposer ces vers à ceux de Péguy :

Le jour se déverse à torrents
Entre les moignons de troncs tors,
Inébranlables vétérans,
Des bois moissonnés du front nord.
La pluie entreprend d’imprégner
Ces labours hurlants que travaille
Le gaz mûri dans les charniers.
La mouche répand ses semailles.
L’obus pétrit tout ce levain.
Le capitaine a la diarrhée.
Il ressasse ces ordres vains
Qui sont la chiasse des armées.
On nous parle du grand pays
Dont nous serions la sauvegarde,
Et nous nous tenons pour maudits
De porter en sus de nos hardes
Le plomb des opprobres passés.
La Nation renaît de sa crasse.
Après qu’on s’est entr’épucés,
On va dézinguer ceux d’en face.
Un type râle aux abattis,
Avec, rond rouge sur sa tempe,
Le sou dont l’honneur l’a nanti
Alors que lui venait la crampe.
On tire au sort un remplaçant.
Le hasard est la providence
Des morts qui s’espèrent vivants,
Et c’est à moi qu’échoit la chance
De crier : « Qui vive ? » au blessé
Qui m’appelle à travers les balles
Qui le cherchent sans se lasser.
La nuit sur l’horizon s’affale.
Je rampe jusqu’à mon guichet,
Poisseux de suint et de pisse.
La lune agite son hochet.
Le général met sa pelisse.
Il a pour nous ces mots fleuris
Qui flattent la nuque des pleutres.
Il promet des galons de prix
À nos sous-offs, qui se calfeutrent.
Les bidasses debout, transis,
L’arme au pied, larme à l’œil, grelottent,
Feignant d’aimer le pain moisi.
L’autre feint d’ignorer leur crotte.
Continuant son inspection,
Il passe au large de ma mire.
« Qui vive ? » À mon cri tout répond :
« Qu’il meure ! », et personne ne tire.

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