Pour une réactivation des foyers de spiritualité partagée

La Méditerranée se serait-elle asséchée pour que plus rien, pas même l’eau de mer, ne fasse liant entre deux rives qui n’en sont, au vrai, qu’une seule ? Où sont passés ces havres de spiritualité partagée où jadis, quel que fût leur Dieu, les naufragés pouvaient se recueillir et se reposer sans crainte des persécutions ? L’esprit des Sept Dormants d’Éphèse nous aurait-il désertés ?

JR, Ellis Island, collage © JR JR, Ellis Island, collage © JR

Étrange comme les desservants des trois grandes religions du Livre sont si prompts à souligner combien, dans leurs fois respectives, l’amour du prochain est à l’honneur, alors que les soufflets ne se sont jamais autant activés sous les braises de haines interreligieuses jamais assez recuites. Étrange comme tous ces hommes, toutes ces femmes de Dieu protestent de leur passion de la paix, alors que Dieu n’a jamais été autant mêlé aux guerres qu’on se livre par le monde. Étrange comme tous ces frères en ceci, ces sœurs en cela se préoccupent si peu d’alimenter les foyers de spiritualité partagée, alors que les champs de bataille voient affluer les missionnaires. Non, cela n’a rien d’étrange si l’on disjoint nettement la spiritualité des Églises qui pensent l’illustrer en faisant commerce de nos égarements. Il faut les comprendre : plus les hommes se retrouvent, moins ils ont besoin d’intercesseurs.

La spiritualité n’a que faire des Églises. Celles-ci lui sont même une entrave, sinon un embarras. La spiritualité est agrégative et non dogmatique. Elle ne trie pas les espoirs, les fatigues et les détresses selon que vous êtes d’ici ou de là-bas. Ses temples, généralement constitués d’un empilement de hauts lieux dont l’origine se perd dans le crépuscule du matin de nos civilisations, autorisent toutes les extases, accueillent tous les voyageurs et offrent un toit même aux sans-dieu qui ont une vie de l’Esprit. Car l’Esprit se nourrit autant comme l’hôte qui reçoit que comme l’hôte qui est reçu. Sa religion est l’échange plutôt que le sermon, la liaison plutôt que le lien. Il ne prend que parce qu’il donne. L’Esprit est aussi facétieux. C’est sans doute lui qui a remis à une famille musulmane les clefs de l’église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, dont les gestionnaires chrétiens, appartenant à des sectes rivales, se calottent et s’anathématisent depuis des siècles au moindre empiétement. 

Le retour du religieux ne garantit nullement un regain de spiritualité. À en juger d’après l’abondance de naufragés dont la Méditerranée est devenue l’anonyme tombeau ou le terminus embarbelé, cette spiritualité semble la chose la moins partagée par des chrétiens oublieux de la via dolorosa de la Passion du Christ, par des musulmans oublieux de la fuite du Prophète à Médine, qui fonde pourtant leur calendrier, par des juifs oublieux de l’Exode et de la déportation à Babylone. Il n’en est pas un pour racheter l’autre.   

Qui se souvient que l’île italienne de Lampedusa, dont le nom de baptême est grec et dérive peut-être du mot lampas, « torche », par référence aux feux de signalement à destination des marins, fut pendant des siècles un territoire neutre, un modèle de tolérance remarqué par Rousseau (Émile et Sophie ou Les Solitaires) et Diderot (Le Fils naturel), où un même sanctuaire côtier était dédié à la Vierge et à un saint musulman ? Lampedusa n’est plus perçue que comme une insupportable brèche dans le mur dont nous nous sommes entourés pour ne pas avoir à regarder en face les conséquences du triomphe de nos standards de vie. Vite, refermons-la. Toutes ces pauvres nefs démantelées, toutes ces périssoires échouées sur ses plages, dont un artiste fait le bois de croix peintes pour d’invisibles stèles, risqueraient de nous rappeler les nefs retournées de nos églises, vaisseaux de pierre échoués au cœur de nos villes, non pour y enraciner la foi mais pour l’engager sur les voies nouvelles de la mappemonde intérieure, la quille plongée dans l’azur. Un temple est un lieu de transport paradoxal où l’on fait relâche. Il n’en reste plus beaucoup qui répondent à cette définition. De mesquins barreaux ont remplacé les colonnes élancées dans nos havres carcéraux. Les projecteurs des miradors et des patrouilles de gardes-côtes se sont substitués aux phares.

Franco Tuccio, croix sculptées dans le bois des bateaux de migrants échoués, collection privée © Manoël Pénicaud/Le Pictorium Franco Tuccio, croix sculptées dans le bois des bateaux de migrants échoués, collection privée © Manoël Pénicaud/Le Pictorium
Lampedusa n’était pas le seul havre de spiritualité partagée. Djerba, Smyrne ou Éphèse offraient aussi des rades hospitalières et bouillonnantes, intolérantes à la seule intolérance. Avant l’ère chrétienne, Éphèse, vouée à Artémis comme Chypre l’était à Aphrodite, était déjà un creuset syncrétique propice à l’innutrition spirituelle. On venait de loin à l’Artémisium, le grand temple d’Artémis construit sous Crésus et incendié par Érostrate, pour faire « incubation », pour explorer ses rêves et en tirer l’empreinte de l’avenir. L’Onirocritique d’Artémidore, compendium antique de la divination par les rêves, ouvrage très étudié par Sigmund Freud et Karl Gustav Jung, fut composée là, à partir de récits d’incubations. L’exil de l’apôtre Jean à Patmos, juste en face d’Éphèse, ressemble fort à la perpétuation d’une tradition ancienne de mise en condition spirituelle susceptible de faire émerger des visions apocalyptiques. On trouvera également naturel qu’Éphèse, métropole consacrée à Artémis, la chaste et vierge Artémis, soit associée par Ignace d’Antioche, dans son Épître aux Éphésiens, au premier cri poussé par une autre Vierge, scandaleusement grosse du Fils de Dieu. Un nouveau mystère à méditer.

Mais le mystère éphésien le plus fameux, sans doute, est celui des Sept Dormants. Ces sept officiers du palais, convertis au christianisme sous l’empereur Dèce, se réfugièrent dans une caverne près de la ville en 250. Ils y furent découverts curieusement endormis par leur persécuteur, qui les fit emmurer. Bien des années plus tard, en 418, sous Théodose II, un maçon abattit le mur et aperçut sept hommes allongés, qui se réveillèrent peu à peu de leur long sommeil cataleptique, comme si une seule nuit s’était écoulée. Entre-temps, l’empire était devenu chrétien. Théodose II vit dans ce miracle la preuve de la possibilité de la Résurrection au jour du Jugement, la preuve que la Résurrection serait le Jugement. L’autre miracle est que ce premier miracle est aussi reconnu par le Coran, dans la sourate 18 dite « de la caverne ». Tous les vendredis depuis près de 1 400 ans, les musulmans, lors de la prière publique, commémorent le séjour des Sept Dormants dans la grotte d’Éphèse.

Si l’on considère la mort comme un sommeil qui s’attarde ou un emprisonnement dans le sommeil, on comprend que la légende des Sept Dormants soit elle-même sortie des catacombes pour parler à tous les hommes confrontés à leur fin prochaine, appréhendant d’entendre les premiers clapotis de la barque mortuaire. Au XVIe siècle, les noms des Sept Dormants étaient peints en figures de poupe des navires de l’amirauté ottomane, avec la même fonction apotropaïque que les yeux peints à la proue des trirèmes grecques. Il y a en effet une correspondance entre la « prière d’abandon absolu », l’ikhlâs, prononcée par les Dormants à leur entrée dans la caverne et celle qui est requise par le Coran pour déclencher le miracle, kun, le salut des marins « emmurés » dans la tempête. Inversement, quand cet emmurement était celui du calme plat, de la mer étale, on promenait sept fois autour du navire immobilisé un radeau artificiel aux cierges allumés.

À des milliers de kilomètres d’Éphèse, les Sept Dormants veillent pareillement sur un bateau, plus exactement sur une maquette de bateau, dans la crypte de la chapelle des Sept-Saints, à Vieux-Marché, dans les Côtes-d’Armor, patrie de marins. La maquette, qui porte l’inscription « L’abandon à Dieu », fut offerte par l’orientaliste Louis Massignon, qui créa en 1954 un « pardon greffé d’islam », un pèlerinage islamo-chrétien à l’image des cohabitations et superpositions fécondes que les croisades et la colonisation étaient parvenues à occulter. Qu’en reste-t-il ? Pas grand-chose, une fumée, un songe. Mais la voie a été frayée avec courage par un chrétien arabophone, plus fin connaisseur de l’islam et de ses philosophies que bien des islamologues autoproclamés, ancien compagnon d’épopée de Lawrence d’Arabie et défenseur de la cause palestinienne. Il l’a frayée au nom d’une hospitalité dont même nos hôpitaux peinent à réaliser la promesse.

Aurons-nous le courage de lancer des jetées sur écueils, de rétablir les hauts lieux de la spiritualité méditerranéenne qui, pendant des siècles, défièrent les Églises ? Que nous devions poser cette question donne la mesure de notre avilissement, de notre rétrécissement, comme s’il y avait matière à tergiversation. « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », disait Mark Twain. Le Vatican s’inquiète du sort des réfugiés ? Qu’il désarme donc ses Suisses, ouvre ses portes et ses coffres, qu’églises et monastères aux trois quarts vides donnent asile et consolation aux naufragés contre la loi d’airain qui leur interdit l’accès à nos Champs-Élysées. Les États-Unis, en réaction à la politique migratoire du président Donald Trump, ont vu fleurir des villes ouvertes. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’ONU, dans son premier plan pour la Palestine, avait envisagé de faire de Jérusalem une ville ouverte internationale. Plan irréaliste ? Louis Massignon y avait cru, pressentant l’abcès purulent et la honte éternelle que deviendrait la « Cité de la Paix et de l’Accomplissement » pour une diplomatie occidentale trop pressée de se racheter une conduite après tant de lâchetés et de compromissions. À l’impossible nous sommes tenus, où nous ne nous réveillerons jamais du sommeil de plomb d’une conscience éteinte, recroquevillée sur elle-même, noyée sous la chape d’un futur sans lendemain.
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Les lieux saints partagés ont fait l’objet d’une très belle exposition au Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, au palais de la Porte Dorée, du 24 octobre 2017 au 21 janvier 2018.  

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