Les Francs parlent aux Français, de la part de Francus et d’Anténor

Ce qu’il y a de fascinant avec l’extrême droite française, s’agissant de son rejet d’un certain autre, est sa propension à ignorer le mythe fondateur de son système de représentation, son enracinement oriental et le statut de réfugié de l’ancêtre putatif des Francs, Francus, dont les belliqueux descendants furent bien heureux de trouver dans l’Empire romain de généreuses conditions d’installation.

En 1453, le sultan Mehmet II, qui vient de prendre Constantinople, envoie au pape Nicolas V deux lettres, l’une écrite en latin, l’autre écrite en français. L’historiographe Jean Chartier a reproduit cette dernière dans sa Chronique de Charles VII, roi de France. Le sultan, dans un style de chancellerie grandiloquent, enjoint au pape de cesser de prêcher la croisade, au nom du droit légitime qu’ont les Turcs, « anciens hoirs »[1] de la lignée du roi Priam, de subjuguer la Grèce. Mehmet II adresse ainsi à la France, par pape interposé, un défi à la fois politique et symbolique : se faisant appeler le « grand imperateur »[2], il retourne contre les Français le vieil argument de l’origine troyenne qu’ils avaient parfois invoqué pour justifier leur propre coup de main contre l’empire byzantin en 1204. En somme, les Ottomans ou Osmanlis, fils de la Troade, où leurs propres ancêtres avaient fait souche, les Italiens, fils d’Énée, et les Français, fils de Francus[3], issus du même sang troyen, pouvaient tous à bon droit présider aux destinées de l’Empire du monde…

On notera le paradoxe apparent qu’il y a, pour ces peuples en plein élan impérialiste ou expansionniste, a fortiori au faîte de leur triomphe, à se chercher des mânes illustres dans le giron d’un peuple antique défait et dispersé, dont l’histoire est rapportée dans la langue du vainqueur grec et dont le territoire est situé en dehors des aires culturelles supposées de chacun. C’est que le mythe, par sa complexité même et par la sagesse qu’il embarque clandestinement – la mort puis la renaissance de Troie prouvent l’éphémérité et l’instabilité de toute royauté terrestre –, est un défi pour les bas du front qui s’y réfèrent et n’imaginent pas qu’on puisse être tour à tour vainqueur et vaincu, qu’au-delà des inimitiés ataviques et des différences culturelles, il est bon de cultiver l’hospitalité, ne fût-ce que par calcul, pour s’assurer, en cas de péril ou de revers de fortune, une voie de retraite. Une voie qui peut passer par le cœur d’un ennemi d’autant plus enclin à la clémence qu’on aura su gagner son respect par sa pugnacité autant que par sa générosité.   

Au début du XIIIe siècle, la quatrième croisade, croisade franco-vénitienne, par son échec même – Constantinople fut prise et mise à sac pour recouvrer une dette byzantine, et l’objectif, la délivrance de Jérusalem, fut oublié –, permit de réécrire la chronique orientale dans un sens plus favorable aux Français, qui avaient perdu la Ville sainte deux décennies plus tôt. Étant bien en peine de trouver dans l’actualité un argument honnête qui justifiât le détour par Constantinople, les croisés alléguèrent le passé légendaire de la nation franque et le vieux contentieux qui attendait d’être vidé avec les Grecs.

Il serait fastidieux de dérouler le long fil qui court de la Troade à la France. Retenons-en quelques nœuds[4]. Avant même les Francs, certaines tribus gauloises avaient gagné, par leur illustration à la guerre ou leur sens du compromis, le droit de se réclamer de la gens des Énéades. Les Éduens étaient ainsi appelés par certains écrivains romains « fratres consanguineique »[5]. S’il faut en croire Lucain, les Arvernes leur disputaient cette consanguinité[6]. L’admiration qu’ils vouaient à Rome et à la culture gallo-romaine conduisit les Francs à en adopter la mythologie confraternelle. Le Liber Historiae Francorum, qui ignore le nom de Francus, raconte comment Anténor et Priam, à la tête de 12 000 rescapés, firent voile vers le nord, franchirent le Palus Méotide (la mer d’Azov), débarquèrent à l’embouchure du Tanaïs (le Don) et, de là, gagnèrent à pied la Pannonie, où ils fondèrent la ville de Sicambre, quelque part dans l’actuelle Hongrie, entre Rhin et Danube[7]. Sicambres était le nom donné dans les sources latines aux Francs établis sur la rive droite du Rhin. Et l’on pense bien sûr aux mots que, selon Grégoire de Tours, Remi, archevêque de Reims, aurait prononcés lors du baptême de Clovis en 496 : « Depone colla, Sicamber ! » (« Dépose tes colliers, fier Sicambre ! »). Après avoir loyalement servi l’empereur Valentinien, qui les baptisa du nom de Francs, « sauvages » en langue attique, pour leur caractère farouche et audacieux (« appelavit […] Francos Attica lingua, hoc est feros, a duritia vel audacia cordis eorum »[8]), ils se brouillèrent avec lui et durent à nouveau émigrer. Ils trouvèrent refuge en Germanie rhénane (Francs ripuaires)[9]. À partir d’ici, la légende se raccroche au wagon de l’archéologie.     

Avant que d’évoquer le retour des Francs, devenus entretemps les Français, en Troade, nous nous arrêterons sur une revendication vénitienne que formule la Cronaca di Marco (fin du XIIIe siècle) : Venise aurait été fondée elle aussi par les Troyens. Ceux-ci se seraient installés sur l’île de Castellum[10], qui a donné son nom au plus grand des sestieri vénitiens. Comme le précise malicieusement l’auteur anonyme de la chronique, la fondation de Venise est antérieure à celle de Rome par Romulus et Remus, cette Rome avec laquelle la Sérénissime eut souvent maille à partir[11] – les Vénitiens étaient même sous le coup d’une excommunication au commencement de la quatrième croisade, un comble pour des croisés. Les Estoires de Venise (1267-1275), rédigées en ancien français par le Vénitien Martin da Canal, confirment l’implantation troyenne mais voient dans le choix du site une conséquence des invasions hunniques[12]. La Cronaca di Marco et Les Estoires de Venise sont certes postérieures à la quatrième croisade, mais elles réactivent un fonds « autostéréotypique » (Barrera-Vidal) dont la plus vieille attestation connue remonte à la fin du XIe siècle et se rencontre dans l’Origo civitatum Italie seu Venetiarum. Mais Venise n’est pas la seule à se prévaloir de ses origines orientales. Toutes les villes des environs seraient des colonies troyennes. Ainsi de la rivale de Venise, Padoue (l’antique Patavium), dont Anténor serait le fondateur. En 1273, on mit au jour à Padoue les ossements d’un guerrier médiéval (peut-être un Hongrois) qui fut immédiatement assimilé à Anténor. Les Padouans s’empressèrent de leur bâtir un écrin digne de la Chambre des Beautés. En 1285, la Tomba di Antenore était achevée. Elle est toujours visible.

Padoue, Tomba di Antenore (XIIIe s.), monument en l'honneur d'un réfugié troyen. Padoue, Tomba di Antenore (XIIIe s.), monument en l'honneur d'un réfugié troyen.

On remarquera la même ignorance au-delà des Alpes de l’extrême droite ligueuse xénophobe vis-à-vis des origines mythiques exotiques, pourtant fièrement revendiquées au Moyen Âge, de sa Padanie fantasmée. Il y aurait ainsi de l’Oriental dans le Vénète. Pas de chance pour Matteo Salvini : s’il veut se réclamer d’un héritage proprement occidental, il lui faut se rapprocher d’urgence des Napolitains et des Calabrais, qui portent en eux le souvenir de la Grande Grèce et du Catépanat byzantin, se fondre dans ce Sud détesté et méprisé.

En 1203, Français et Vénitiens avaient donc ensemble d’impérieuses raisons de remettre à plus tard l’accomplissement de leur vœu de croisade : le sang troyen criait vengeance. Oublié le sang du Christ. Aussi, l’étape de la flotte croisée à Abydos (« Avie »), en Asie Mineure, prend-elle un relief particulier. Abydos est certes un grand port où l’on peut se ravitailler en blé, mais la ville est surtout située en Troade. Le chroniqueur Robert de Clari, témoin et acteur des faits, n’hésite pas à contracter la carte : « … estoit chis pors la ou Troies le grant sist. »[13] S’y arrêter, c’est, sans se l’avouer encore en termes explicites, poser les pieds sur un sol ancestral. L’attraction de Troie est cependant à ce point irrésistible que les croisés ne peuvent se résigner tout à fait à passer d’Asie en Europe. Constantinople les fascine, mais Troie les enchaîne. Aussi s’attardent-ils en Bithynie, à Chalcédoine, à Scutari. Là, les palais impériaux leur offrent des agréments raffinés qui ne dépareraient pas dans les riches demeures de Priam ou d’Hector[14].

Constantinople prise et saccagée, Troie vengée, les Français peuvent plastronner : ils n’ont pas démérité de leurs ancêtres. Cela donne cette conversation extraordinaire, véritable leçon de civilisation, entre des Bulgares (« Blak ») et le chevalier picard Pierre de Bracheux, qui a été fieffé par le nouvel empereur, latin, dans la région de l’Espigal, en Phrygie troyenne :

« “Sire[, font li Blak], nous nous merveillons molt de vo boine chevalerie, et si nous merveillons mout que vous estes quis en chest païs, qui de si longtaines teres estes, qui chi estes venu pour conquerre tere. De n’avés vous […] teres en vos païs dont vous vous puissiés warir [prendre soin] ?” Et mesires Pierres respondi : “Ba ! […] de n’avés vous oï comment Troies le grant fu destruite ne par quel tor ? – Ba ouil ! […] nous l’avons bien oï dire, mout a que che ne fu. – Ba ! […] Troies fu a nos anchiseurs, et chil qui en escaperent si s’en vinrent manoir la dont nous sommes venu ; et pour che que fu a nos anchisieurs, sommes nous chi venu conquerre tere.” »[15]   

La familiarité de l’échange, marquée par la répétition de l’interjection « Ba ! », ne doit pas masquer la fermeté d’un propos qui ne souffre aucune contestation. Le syllogisme est massif, comme celui qui l’énonce : « Troies fu a nos anchiseurs », or, « chil qui en escaperent si s’en vinrent manoir [en France] », donc, « [nous] sommes […] chi venu conquerre tere ». Qu’un simple chevalier, certes l’un des meilleurs de l’armée, récite son catéchisme frédégarien avec un tel aplomb, voilà qui ne manquera pas d’étonner plus d’un lecteur. Pierre de Bracheux avait-il seulement conscience d’être ce nouvel Hector français dont Clari chante en maints endroits l’invincibilité et le courage à toute épreuve ? À supposer que le dialogue soit authentique – et sa franchise plaide en ce sens –, nous tiendrions là une preuve de la popularité de l’un des piliers mythiques de la monarchie française.

Comme ce n’est pas assez d’une seule preuve, accueillons le renfort de Henri de Valenciennes, qui rapporte en ces termes la harangue que Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne, aurait adressée à ses hommes juste avant la bataille de Philippopoli (1208) : « Por Diu, souviegne vous des preudomes anciiens qui devant nous ont esté, qui encore sont ramenteu es livres des estores. »[16] Le maréchal ne se serait pas payé le ridicule de relever la lyre homérique s’il n’eût été certain de pincer une corde sensible. De Troyes en Champagne, où il avait des propriétés, à Troie en Phrygie, il n’y avait qu’un petit pas (pour un demi-dieu).  

L’interpolation mythologique finit toutefois par se retourner contre les croisés. Comme jadis la coalition achéenne, la coalition franco-vénitienne ne fut pas en mesure d’empêcher la dispersion de survivants coriaces de l’aristocratie byzantine, qui lui menèrent, par la suite, la vie dure, précisément en Troade, plaque tournante d’intérêts idéologiques concurrents. L’empereur Baudouin dut dépêcher en catastrophe son frère Henri dans la région pour redresser la situation face aux Grecs de Nicée (victoire d’Adramyttion, le 19 mars 1205)[17]. Devenu empereur, Henri redescendit en Phrygie en novembre 1211, poussant même jusqu’à Pergame. Abandonner le terrain aux Nicéens eût signifié la ruine de cette légitimité des origines recouvrée à la seule force de l’épée. Grâce à l’entêtement de Henri, Philippe Auguste, trois ans plus tard, à Bouvines, face aux Impériaux (du Saint-Empire romain germanique), pouvait à bon droit stimuler ses troupes par ce cri : « En avant, magnanimes descendants des Troyens ! »[18]

Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski, dans un conte en forme de parabole raconté par Ivan Karamazov, imagine le retour du Christ en plein déchaînement de l’Inquisition espagnole. Jésus, reconnu, est immédiatement arrêté sur ordre du Grand Inquisiteur et condamné au bûcher. Sa venue gêne une Église qui a accepté du diable le sceptre impérial pour gouverner par la terreur des hommes qui ne se soumettraient pas autrement. Le message d’amour et de désintéressement du Christ constitue pour elle une menace vitale, un scandale à circonscrire au plus vite.

L’Église piétinant son mythe fondateur… Ainsi procède l’extrême droite française (comme son homologue italienne, du reste), par ignorance ou en connaissance de cause, vis-à-vis du mythe fondateur de l’ethos français, qui, durant une bonne partie de son histoire, avant la cristallisation sur « nos ancêtres les Gaulois », fut le récit du grand déplacement, depuis l’Asie Mineure jusqu’au Rhin, d’une caravane de réfugiés troyens, sur l’un des principaux et des plus anciens axes migratoires de l’humanité, de leur errance en Germanie, puis de leur intégration à un Empire romain spectral mais encore attirant, peu avant qu’il ne se désagrège. Dans notre mémoire collective, c’est cette histoire-là qui se rejoue sans cesse à chaque vague migratoire, dont les motifs varient peu à travers les millénaires (guerre, bouleversement climatique…), nous obligeant, nous sédentaires nantis, à nous projeter, malgré nos réticences, malgré nos répugnances, dans cet Autre nu qui risque sa vie en franchissant notre seuil ou en tentant de le gagner. Cet Autre qui fut nous, si du moins nous poussons jusqu’au bout la logique généalogique, si nous interrogeons le sens profond du mythe.
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[1] « Anciens héritiers ». Jean Chartier, Chronique de Charles VII, roi de France, éd. Vallet de Viriville, Paris, P. Jannet, 1858, t. III, 267, p. 37.

[2] Ibidem, p. 36.

[3] La Chronique du pseudo-Frédégaire, écrite dans le royaume burgonde au VIIIe siècle, a popularisé le mythe de l’ascendance troyenne des Francs. Jean Lemaire de Belges, Jean Bouchet et Pierre de Ronsard dans sa Franciade devaient lui donner, avec quelque retard, son plein retentissement littéraire.

[4] Nous nous inspirons ici, pour les grandes lignes, de l’excellente synthèse de J. Poucet, « Le Mythe de l’origine troyenne au Moyen Âge et à la Renaissance : un exemple d’idéologie politique », Folia Electronica Classica, Louvain-la-Neuve, n° 5, janvier-juin 2003.

[5] César, Guerre des Gaules, I, 32, 2 ; Cicéron, À Atticus, I, 19, 2 ; Tacite, Annales, XI, 25, I.

[6] Lucain, Pharsale, I, 427-428. Le Troyen Anténor passe pour être le fondateur de Clermond-Ferrand (Clarus Mons).

[7] Liber Historiae Francorum, éd. B. Krusch, MGH, Script. re. Merov., t. II, Hanovre, 1888, 1-2, p. 241-242.

[8] Ibidem, 2, p. 243.

[9] Ibid., 3-4, p. 243-244.

[10] Cronaca di Marco, 14-15. Ladite chronique a été reproduite dans La Storiagrafia Veneziana fino al secolo XVI. Aspetti e problemi, A. Pertusi (éd.), Florence, 1970, p. 121-126.

[11] Cronaca…, 42-44 : «… scitur aperte quod prima constructio Rivoalti precessit constructioni Romane [civitatis] » (« … il est bien connu que la première construction du Rialto précéda celle de la ville de Rome »). 

[12] Martin da Canal, Les Estoires de Venise, éd. F. L. Polidori, Archivio storico italiano, t. VIII, 1845, III, p. 272-274.

[13] Robert de Clari, La Conquête de Constantinople, éd. J. Dufournet, Paris, Champion Classiques, « Moyen Âge », XL, p. 106.

[14] Geoffroi de Villehardouin, La Conquête de Constantinople, éd. J. Dufournet, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, XXVII, p. 134-136, p. 63.

[15] Robert de Clari, op. cit., CVI, p. 200 et p. 202.

[16] Henri de Valenciennes, Histoire de l’empereur Henri de Constantinople, éd. J. Longnon, Paris, Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1948, p. 42.

[17] Geoffroi de Villehardouin, op. cit., LXXI, 323, p. 122.

[18] J. Poucet, art. cit.

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