Tout d’abord, précisons une chose : ce qu’on appelle indûment « Prix Nobel d’économie » est en réalité un prix décerné par la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. S’il est bien géré par la Fondation Nobel, ce prix ‒ et c’est le seul dans ce cas ‒ n’a pas été voulu par le testament d’Alfred Nobel. Un détail qui n’en est pas un, car l’inventeur de la dynamite devait bien se soucier des aspects économiques de sa découverte, et pourtant, il n’a pas jugé bon d’élever l’économie au rang de science digne d’être soutenue dans ses œuvres.

L’économiste français Jean Tirole, qui tient les rênes de l’école d’économie de Toulouse, est le dernier lauréat du prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. Il est toujours intéressant de citer la raison pour laquelle un lauréat a été récompensé. En l’occurrence, Jean Tirole l’a été, dans son domaine de prédilection, à savoir l’organisation industrielle, « pour son analyse du pouvoir de marché et de la régulation ».

Tiens, tiens…

Jean Tirole et ses disciples travaillent sur les abus de pouvoir, en matière de fixation des prix, des entreprises en situation monopolistique et sur le moyen d’y mettre bon ordre. Mais quel ordre, au fait ? Un ordre gagnant-gagnant pour l’entreprise et l’État régulateur et partenaire (voire actionnaire), mais toujours sur le dos des consommateurs-citoyens. Nous découvrons par là qu’il n’y a pas d’un côté l’économie libéralisée et autorégulée et de l’autre l’économie planifiée. Les discours idéologiques manichéens entretiennent l’illusion de deux systèmes imperméables et antagonistes, alors que la simple analyse de l’histoire économique de l’URSS démontre que la règle est plutôt l’imbrication des deux systèmes, pour le profit d’une petite élite politico-financière à peine élargie. Une illustration contemporaine nous en est apportée par les « smart grids », ces réseaux dits « intelligents ».

L’idée des smart grids, si chère à Jeremy Rifkin, ludion technolâtre et énergivore, est celle d’une superposition des réseaux informatiques aux réseaux électriques au moyen de la technique CPL (Courant Porteur de Ligne). Le principe de la superposition n’est pas nouveau. Songez aux lignes télégraphiques puis téléphoniques longeant les lignes de chemin de fer ou les routes. Ce qui est nouveau, c’est qu’un même opérateur détienne tous les réseaux superposés. Dans un souci de performance opérationnelle, l’État et les producteurs-distributeurs d’électricité (enfin, surtout un, en France, ERDF) ont décidé ensemble d’exploiter le plus possible les infrastructures existantes, plutôt que d’en créer de nouvelles, trop onéreuses. Leur attention s’est donc tout naturellement portée sur l’amélioration des capteurs et des compteurs-mouchards. À l’avenir, les centres de gestion des DSO (Opérateurs de distribution), plus ou moins automatisés, analyseront en temps réel les données recueillies et décideront dans la foulée d’ajuster les flux, sans que les consommateurs en soient avertis, par exemple pour alimenter en priorité les bornes de rechargement des véhicules électriques, marotte de notre actuelle Ministre de l’Écologie, du Développement durable et… de l’Énergie, Ségolène Royal. Il s’agit bien là d’une planification cybernétique impliquant l’État et les entreprises concernées. Et comme l’État, c’est de moins en moins nous, on peut craindre le pire dès lors qu’il est question d’« écrêter », d’« effacer » ou de « délester » la consommation, pour reprendre les maîtres mots d’une « gestion dynamique ».

Et le pire, c’est Jean Tirole qui le conceptualise et le perfectionne. Sa marotte à lui, ce sont les « marchés biface » (« Two-sided markets »), autrement appelés « néomarchés intégrés » par la « Task Force for Smart Grids » de la Commission européenne, qui est à la pointe sur le sujet. Le principe d’un marché biface est celui d’un double gain, à partir d’un service ordinaire, grâce au trafic de données. Exemple : si vous êtes une plateforme de paiement par carte bancaire, vous gagnez non seulement de l’argent en assurant le bon déroulement des opérations, mais aussi en vendant à d’autres acteurs du marché les données comportementales de la clientèle conservées par le détail des opérations.

Le compteur « intelligent » Linky d’ERDF[*] apparaît comme un facilitateur idéal des « marchés biface ». On ne s’étonnera donc pas que l’école de Toulouse contribue, entre autres tâches essentielles, à l’optimisation de la tarification électrique. Dans le monde néolibéral du marché conçu comme automate programmable (théorie néoclassique), on ne mise pas sur l’intelligence des consommateurs, qu’on aurait pu impliquer dans la gestion de leur consommation d’énergie, mais sur celle des agents électroniques de surveillance des consommateurs. L’intelligence du compteur Linky est donc à comprendre dans le sens que les Anglais donnent à intelligence dans « Intelligence Service ». Imaginons un instant que les données collectées par ERDF soient fournies à un assureur. Gageons que ce dernier comptera le nombre de jours où M. un tel n’est pas chez lui et ajustera ses tarifs en conséquence. Cette manière inquisitrice de procéder, en multipliant, grâce au trafic de données, les rappels à l’ordre (ordre que les acteurs du marché définissent entre eux), s’appelle « smart building ». Et comme les promoteurs de ce smart building n’aiment rien tant qu’affubler leur cauchemar de beaux atours lexicaux, à la façon des novlinguistes orwelliens, ils ne parleront jamais de contraintes mais d’« incitations ». Cela tombe bien, Jean Tirole est the specialist des incitations.

Nous pourrions individuellement snober les compteurs-mouchards, si nous avions le choix. Las ! La collusion entre l’État et les producteurs-distributeurs d’énergie nous interdit de choisir. Nous ne sommes pas censés être intelligents, veaux que nous sommes ! Nous nous acheminons donc à grand train vers une généralisation forcée de ces compteurs. Si ce n’est l’État français, l’UE poussera à la roue. La directive relative aux services énergétiques (troisième paquet énergie), qu’il reste à transcrire nationalement, exige que les consommateurs soient tous équipés de compteurs intelligents. Certaines lois, déjà oubliées, ont préparé le terrain en France, comme la loi Brottes du 15 avril 2013, « visant à préparer la transition vers un système énergétique sobre et portant dispositions sur la tarification ». Le Conseil Constitutionnel a censuré le titre 1 de cette loi, qui prévoyait un « bonus-malus sur les consommations domestiques d’énergie », au risque de pénaliser les clients les plus pauvres, incapables de se mettre aux normes environnementales. L’article 14, lui, a échappé à la vigilance des sages. Il concerne l’effacement de la consommation d’électricité. Qu’est-ce au juste qu’un effacement ? Cela consiste, « en cas de déséquilibre offre/demande d’électricité, à provisoirement (en période de pointe journalière et/ou saisonnière de consommation électrique) réduire la consommation physique d’un site donné ou d’un groupe d’acteurs (par rapport à sa consommation « normale »), l’effacement étant déclenché par une stimulation extérieure ». « Site », « groupe d’acteurs », tout cela est bien flou et peut justifier qu’on coupe le courant à des quartiers en révolte ou à des associations dérangeantes. On ne soupçonnera évidemment pas François Brottes, député socialiste et président du directoire de RTE (Réseau de transport d’électricité), de servir par cette loi d’autres intérêts que ceux de la collectivité.

Comment échapper à ce piège ? Par la création de coopératives d’énergie ? Mais elles-mêmes devront se plier aux diktats des « néomarchés intégrés », sous peine d’être hors la loi. Il ne nous reste plus qu’à ruser, à être plus intelligents que les réseaux intelligents, plus ingénieux que les ingénieurs. Ou bien nous produisons notre électricité nous-mêmes, sans passer par le réseau existant, en bricolant une génératrice, voire apprenons à nous en passer, ou bien nous achevons d’installer Big Brother à domicile. Mais il n’est pire lâcheté que le consentement. Le lâche qui fuit se donne encore une chance de résister.             

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[*] Linky, ce n’est pas seulement un compteur, c’est une architecture communicationnelle. Cette merveille de mouchardise comporte trois niveaux : un système central de programmation et de supervision ; un système décentralisé (piloté à distance), le compteur et son logiciel, le concentrateur et ses logiciels ; un centre d’opération qui gère les échanges entre le centre de supervision et ses périphériques. 

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