Monsieur le Président, je n'ai pas envie de m'unir à n'importe qui

Eh bien voilà, il n'aura pas fallu attendre longtemps avant que les cons d'en face, qui attendaient un signal émotionnel puissant, dégainent leur attirail de guerre. Mais qui sont les plus à blamer ? Les viandards de l'extrême droite qui répondent aux viandards de l'extrême Dieu ? Ou ceux de nos représentants et de nos faiseurs d'opinion qui surjouent la compassion et ont consciencieusement balisé, depuis des années, le champ d'expression des passions morbides et déshumanisantes ?

On l'appréhendait mercredi soir dans les cortèges, en imaginant que ce serait Jean-Marie Le Pen, et non sa fille, qui déraperait, et puis c'est la fille qui a dérapé, le lendemain même de l'attentat contre Charlie Hebdo, de la plus insane et irresponsable des façons. Rétablissons la peine de mort de droit étatique en face de la peine de mort de droit divin. L'antique loi du Talion comme horizon de justice. Ouah ! Quelle belle promesse d'avenir ! À ceux qui créditaient encore le Front National d'une rupture avec les vieilles lunes de son fonds de commerce, je dis : énucléez-vous, énasez-vous et essorillez-vous. On vous avait prévenus, ici et ailleurs. La vue, l'odorat et l'ouïe ne vous servent de rien. Dormez et ne nous emmerdez plus avec les ravalements de façade de la xénophobie viscérale. Vous aviez envisagé, Monsieur le Président, que je m'unisse avec Marine Le Pen dans le recueillement ? C'eût été sans moi. Les morts de Charlie lui crachent déjà dessus de dessous leurs tombes. 

On l'appréhendait mercredi soir dans les cortèges, en imaginant que cette fois, ils auraient au moins la décence de se taire, et pourtant, les ténors de la droite dure dite républicaine, bouteurs de feu notoires, n'ont eu de cesse de répéter simultanément qu'il ne fallait pas faire d'"amalgames" et que nous étions "en guerre". Méfions-nous d'un mot de raison repris par toutes les sales bouches qui ont alimenté la machine à déraisonner. Si nous entrons dans la logique de guerre, alors tous les amalgames, précisément, deviennent possibles. L'agresseur du dehors, l'agent du dedans, le critique du dehors, le critique du dedans, l'objecteur de conscience, le pacifiste, l'universaliste, l'anarchiste, le hacker, le marginal, l'anachorète, l'apatride, le sans-papiers, le pas beau, le pas clair, le bizarre, le pas comme nous, tous s'amalgament pour former l'Ennemi. Et hop, par un tour de bonneteau communicationnel, on achève de disloquer le corps social sous prétexte de faire corps autour de valeurs perdues de vue. Vous voudriez, Monsieur le Président, que je m'unisse dans le recueillement avec les arpenteurs maniaques du pré carré, alors que les hommages nous parviennent du monde entier ? Ce sera sans moi. Les morts de Charlie leur crachent déjà dessus de dessous leurs tombes. 

Pour tout vous dire, Monsieur le Président, je n'ai pas envie de m'unir avec vous non plus dans le recueillement. Vous aussi avez contribué à l'évaporation sémantique des valeurs d'égalité, de liberté et de fraternité. L'union sacrée, la cristallisation en peuple ne se décrètent pas, surtout lorsque les liens sociaux, non pas distendus, mais déchirés, sont à retisser. Si vous voulez honorer la mémoire des victimes passées, présentes et futures de la connerie humaine, taisez-vous, au nom de tous les dieux et de leurs caricatures, n'assiégez pas votre propre pays et envoyez les va-t-en-guerre de tout bord combattre les djihadistes comme simples soldats au Mali. Faites-vous Pénélope. Remettez-vous à l'ouvrage sur le métier démocratique. La tâche est herculéenne et réclame toute votre attention. Cela fera peut-être revenir le peuple et les morts de Charlie peut-être ne vous cracheront pas dessus de dessous leurs tombes. La démocratie est une union de cœur, pas un mariage forcé.      

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