Mais de qui se moque-t-on ?

Pour qu’on se soit senti le besoin d’accoler l’adjectif « participative » au substantif « démocratie », il faut vraiment que cette dernière soit amoindrie, dévitalisée, comme une dent malade, car une démocratie saine ne se retient pas de mordre ; elle se reconnaît même à son mordant. La démocratie, à moins de méconnaître l’homme et ses faiblesses, impose un contrôle amont et un contrôle aval de l’activité politique. Voir un ancien maire se plaindre dans une lettre, avant de se suicider symboliquement avec une arme de chasse, d’être la victime d’une « chasse au politique » qui en aurait voulu à son honneur, comme s’il n’était pas le principal artisan de sa déchéance morale, entendre le monde (le « milieu » conviendrait mieux) politique français se déclarer « sous le choc », comme si le suicidé avait été un parangon de vertu républicaine en butte à quelque odieuse cabale démagogique, voilà qui démontre spectaculairement la gravité des dysfonctionnements de notre démocratie, plus représentative (pompes et décorum) que participative, où l’élu d’un jour se croit l’élu toujours. Cahuzac, à ce compte-là, aurait dû intenter un procès pour harcèlement moral à Mediapart. La démocratie implique la reddition des comptes et si le politique pense pouvoir s’y dérober et mettre des entraves à la justice, c’est qu’il ne craint plus la marche des fourches, c’est qu’il ne craint plus le peuple, c’est qu’il ne sait plus ce que c’est que le peuple. Qu’il me soit permis d’illustrer par un droit de suite qui me touche de près le bal des fantoches qu’est devenue la démocratie locale, si tant est qu’elle ait jamais été autre chose. 

Dans un précédent billet, j’évoquais la désaffectation d’une église d’un quartier populaire unilatéralement décidée par le conseil municipal de Rouen, ville socialiste. Mais le conseil municipal est l’autre dupe (volontaire ou involontaire, je ne sais) de cette affaire, après le corps civique. Comme le révèle un article du Paris-Normandie qui aborde le sujet, cette décision est un fait du Prince mûri de longue date : avant même que le conseil municipal ne se réunît pour statuer sur le sort de la parcelle, le maire avait depuis longtemps fait une croix (!) sur cette église, au profit d’un projet privé qui semble étrangement bien avancé, avec des architectes déjà sur le coup et rompus aux reconversions patrimoniales juteuses (« l’église attire déjà des professionnels de l’immobilier »). Monsieur le maire de Rouen verrait bien des logements : « [s]on souhait serait de trouver une utilisation qui ne soit pas publique ». Il y aura donc des logements, puisque le Prince en a décidé. Le souhait du conseil municipal ? C’est le Prince qui l’oriente, apparemment. Il dit « je » pour « nous ». Le souhait des riverains ? Le Prince s’en contrefiche. Il y a un non-dit éloquent dans les protestations de respect du « génie des lieux » : l’église n’est pas exploitable en l’état, même après de menues réparations (les 10 millions d’euros de travaux de restauration, il faut les décaisser). En vérité, c’est l’aumônerie qui la jouxte qui intéresse les promoteurs. Cette aumônerie, on aurait pu en faire à moindres frais quelque chose de socialement utile. On la démolira et on en fera un immeuble BBC. La culbute financière à la vente permettra peut-être de s’attaquer plus tard au gros morceau d’à côté, lequel, dans l’intervalle, aura continué de se dégrader et prêtera davantage le flanc à une démolition pure et simple. La (non-)politique du (mé)fait accompli. À quoi servent donc les conseils de quartier, si leur rôle consiste à régler les micro-problèmes de voirie et à entériner les marottes du Prince ? Nous serions, paraît-il, au XXIe siècle ? Il me semble que nous ne sommes pas sortis du XXe siècle et que ce XXe siècle ressemble férocement à quelques autres qui l’ont précédé. 

Apostille : J’ai interpelé le 6 mai dernier l’archevêque de Rouen, Monseigneur Descubes, lequel avait prononcé la désacralisation de l’église Saint-Nicaise au début des années 2000. Il a paru s’étonner que l’affaire ne soit pas encore pliée. Il ignorait que le Conservateur régional des monuments historiques et le préfet dussent donner chacun leur autorisation avant toute désaffectation. Assez étrangement, en contradiction avec les résultats de l’audit, il était persuadé que toute restauration était empêchée par la trop grande proximité de l’armature avec la surface abîmée du béton. Si l’on ne peut pas réparer la nef moderne, quelle autre fin lui réserver que la destruction ? L’opacité et la confusion sont trop savamment entretenues pour qu’il n’y ait pas anguille sous roche.  

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