Contre le harcèlement courtois, par Christine de Pizan

L’amour courtois est un des plus grands efforts de discipline du désir qu’une société rude comme la société française médiévale ait pu accomplir. Mais pris en charge le plus souvent par des hommes, il a continué de brutaliser la femme en lui confisquant sa voix. Chose rectifiée par Christine de Pizan, notre première femme de lettres, dans «Cent ballades d’amant et de dame». Voici les 4 premières.

"Christine et son fils", Christine de Pizan, "Livre de la reine", British Library, Harley 4431, fol. 261v, 1410-1414. "Christine et son fils", Christine de Pizan, "Livre de la reine", British Library, Harley 4431, fol. 261v, 1410-1414.
L’amant

Plus ne vous puis celer la grant amour
Dont je vous aim, belle, plus qu’autre nee,
Qu’ay longuement portee, sans clamour
Faire, ne plaint, mais or voy la journee
Que ma vigour est du tout affinee
Par trop amer qui m’occit et cueurt seure,
Se de vous n’ay reconfort sans demeure.

Et contraint suis, tout soit ce en grant cremour,
Du dire, afin que garison donnee
Me soit par vous, car sanc, vie et humour
Me deffaillent, et quoy que mainte annee
Aye souffert, adés est destinee
Sans reschaper ma mort, il en est l’eure,
Se de vous n’ay reconfort sans demeure.

Si vous requier, tres belle, en qui demour
Entierement mon cuer fait, qu’ordenee
Me soit mercy, lonc n’en soit le demour,
Car plus ne puis, ne soir ne matinee,
Ce mal porter ; si soit adés finee
La grant durté dont fauldra qu’en dueil pleure,
Se de vous n’ay reconfort sans demeure.

Ha ! tres plaisant, en bonté affinee,
Vo doulce amour soit a moy assenee,
Car mon cuer est ja noircy plus que meure,
Se de vous n’ay reconfort sans demeure.

L’amant(*)

Je ne peux plus cacher que je vous aime en grand
D’amour, ô belle plus que toute autre ici née,
D’un amour que depuis longtemps je vais portant
Sans gémir ni crier ; mais je vois l’arrivée
Du jour où ma vigueur s’éteint, exténuée,
À trop aimer qui fond sur moi pour me tuer,
Si je n’obtiens de vous réconfort sans tarder.

Je suis contraint de vous l’avouer en tremblant
Fort, pour que guérison m’en soit vite donnée
Par vous, car ma substance et ma vie et mon sang
Me désertent, et bien que durant mainte année
J’aie enduré cela, ma mort est décidée,
Aucune échappatoire, il est temps d’y passer,
Si je n’obtiens de vous réconfort sans tarder.  

Aussi, très belle en qui se loge entièrement
Mon cœur, je vous requiers, que me soit accordée
La merci que j’attends, le plus rapidement,
Car je ne peux le soir, pas plus qu’en matinée,
Supporter un tel mal ; que s’arrête d’emblée
Le supplice bientôt qui me fera pleurer,
Si je n’obtiens de vous réconfort sans tarder.  

Ah ! Très plaisante dame, exemple de bonté,
Que votre doux amour vers moi soit dirigé,
Mon cœur plus noir que mûre est en train de virer,
Si je n’obtiens de vous réconfort sans tarder.

* * *

La dame

Onques ne sceu qu’est amer, ne apprendre
Encor n’y vueil, alieurs suis apensee,
Par quoy en vain vous y pourriez atendre ;
Je le vous dy, ostés en vo pensee,
Car ne m’en tient
Ne telle amour a dame n’appartient
Qui ayme honneur, si ne vous en soit grief,
Car vous ne autre je ne vueil amer brief.

Et me quid bien de telle amour deffendre,
La Dieu mercy, ne seray enlassee
Es las d’amours dont aux autres mal prendre
Communement je voy et ja passee
– Bien m’en avient

M’en suis long temps, encores ne m’en tient,
Qui que m’en parle, escripse lettre ou brief,
Car vous ne autre je ne vueil amer brief.

Si ne vous sçay autre response rendre,
Plus n’en parlez, et desja suis lassee
De l’escouter ; aillieurs vous alez rendre
Car cy n’iert ja vo requeste passee.
Et qui y vient
Fait grant folour, car point ne me revient
Si faicte amour, nul n’en vendroit a chief,
Car vous ne autre je ne vueil amer brief.

N’y pensez plus, le vous dy derechief,
Car vous ne autre je ne vueil amer brief.

La dame

Je ne sais pas ce qu’est l’amour ; quant à l’apprendre,
Je ne le veux pas plus. J’ai l’âme ailleurs fixée.
Aussi, ce serait vain pour vous que de m’attendre.
Je vous le dis : ôtez-le-vous de la pensée ;
Je n’en vois l’intérêt.
Pour une dame, un tel amour n’a pas d’attrait,
Si l’honneur la conduit. N’en soyez pas penaud,
Car pas plus vous qu’un autre en mon cœur ne prévaut.

Et contre un tel amour, j’entends bien me défendre.
Je ne courrai pas, Dieu merci, tête baissée
Enfiler le collet où d’autres vont se prendre,
Comme on le voit souvent. Je m’en suis bien passée
– Le bien que cela fait ! –,
Et ce depuis longtemps, et je m’en passerai,
Qu’on m’en parle par lettre ou dans un petit mot,
Car pas plus vous qu’un autre en mon cœur ne prévaut.

Cette réponse est tout ce dont je sais me fendre.
Plus un mot là-dessus. Vous me voyez lassée
De votre bavardage. Allez donc entreprendre
Quelqu’un d’autre. Requête à jamais repoussée.
Et qui s’enhardirait
Ferait grande folie. En effet me déplaît
Cette façon d’aimer. Nul ne me prend d’assaut,
Car pas plus vous qu’un autre en mon cœur ne prévaut.

N’y pensez plus, je vous l’affirme de nouveau,
Car pas plus vous qu’un autre en mon cœur ne prévaut.

* * *

L’amant

A vous est du refuser
Assez, et de m’estre fiere,
Mais non pas de me ruser
De l’amour, ma dame chiere,
Qu’ai a vous, tout me soit chiere,
Sans ja departir, plevye,
Car c’est a mort et a vie.

Et m’agree d’y user
Mes dolens jours, quelque chiere
Que me faciez. Sans ruser
Le vous dy : plus tost en biere
Seroie qu’en fusse arriere
N’estre n’en pourroit ravie,
Car c’est a mort et a vie.

Et s’en vain y puis muser
Et que d’œil ne de manière
Ne de bien dont puisse user
Chose n’aye que je quiere
De vous, par qui fault qu’acquiere
Mort, n’ay d’en retraire envie,
Car c’est a mort et a vie.

Prince, est ce droit qu’on me fiere
A mort pour amour entiere
Porter ? Fault que j’en devie,
Car c’est a mort et a vie.

L’amant

Non contente de me refuser
Votre cœur, de vous montrer sévère,
Voilà que vous voulez m’éloigner
De l’amour, dame qui m’êtes chère,
De cette foi, précieuse matière,
Que je vous ai jurée infinie :
Nous deux, c’est à la mort, à la vie.

Eh bien, je consens d’y consacrer
Mes jours douloureux passés sur terre,
Quoi que vous exprimiez. Sans tricher,
Je vous dis : je serais mis en bière
Plutôt que de faire marche arrière.
Elle ne pourrait m’être ravie :
Nous deux, c’est à la mort, à la vie.

Si c’est là vainement s’amuser,
Si, malgré les regards, la manière
Et les bontés dont je peux user,
Je n’obtiens rien de ce que j’espère
De vous, vous par qui ma fin dernière
Vient, d’abdiquer, je n’ai nulle envie :
Nous deux, c’est à la mort, à la vie.

Est-il juste, prince, le calvaire
Enduré pour ma passion entière ?
Il faut, en mourant, que je l’expie. 
Nous deux, c’est à la mort, à la vie.

* * *

La dame

Vous perdez vostre lengaige,
Je le vous dy plainement,
Pou y arés d’avantaigne
D’y muser plus longuement.
Et qu’y vault le preschement,
Cuidiez vous que me rigole ?
Je n’en feray autrement.
Ne m’en tenez plus parole,
Je vous en pry chierement.

Car amer ne fol ne sage
Ne un ne autre, vraiement,
Ne vueil, ne n’en sçay l’usage,
Croiez le ainsi fermement.
Ne sçay quel alegement
Demandez, n’est que frivole,
Je croy que tout homme y ment,
Ne m’en tenez plus parole,
Je vous en pry chierement.

Et voy ci bien droite rage
Que me cuidiez tellement
Enchanter qu’autre corage
Aye qu’aucommencement.
N’y trouverés changement.
Je n’ay pas pensee mole,
Et se respons rudement,
Ne m’en tenez plus parole,
Je vous en pry chierement.

Dames, respondez briefment
A qui vous prie ensement :
« Ne m’en tenez plus parole,
Je vous en pry chierement. »

La dame

Vous me tenez pour rien ce langage,
Comment le dire plus clairement ?
N’escomptez guère quelque avantage
À vous amuser plus longuement.
À quoi sert de prêcher en amant,
Pensez-vous vraiment que je rigole ?
Je n’entends pas agir autrement.
N’ajoutez plus la moindre parole,
Je vous le demande vivement.

Car aimer le fol ou bien le sage,
L’un plutôt que l’autre, non, vraiment,
Je ne le veux ni n’en sais l’usage,
Croyez-moi là-dessus fermement.
Et j’ignore quel soulagement
Vous réclamez ; c’est chose frivole.
Je crois qu’en cela tout homme ment.
N’ajoutez plus la moindre parole,
Je vous le demande vivement.

Faut-il que vous soyez pris de rage
Pour penser me charmer tellement
Que mon cœur montre un autre visage
Que le sien au premier battement !
Vous n’y verrez pas de changement.
Mon esprit n’est point de pâte molle,
Et si je vous réponds rudement,
N’ajoutez plus la moindre parole,
Je vous le demande vivement.

Dames, répondez brièvement
À qui vous presse pareillement :
« N’ajoutez plus la moindre parole,
Je vous le demande vivement. »

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(*) Ce travail de traduction est inédit. Le poème, alternant plusieurs voix, date du début du XVe siècle et est écrit en moyen français. La traduction la plus récente disponible sur laquelle je me suis appuyé est celle de Jacqueline Cerquiglini-Toulet, parue cette année à la NRF, dans la collection « Poésie » de Gallimard. J’en ai poussé plus loin les intentions, pour réinscrire plus pleinement la démarche dans la restitution de l’élan prosodique médiéval, et plus singulièrement du chant christinien, d’une élasticité et d’une vigueur remarquables, pour ne pas dire modernes, tant il joue, y compris dans l’impair, avec la cadre formel, débordé. Mon entreprise de traduction vise à promouvoir des trouveresses et trouvères peu connus ou promus dans le domaine français, et à favoriser la transmission orale de leurs textes dans une langue moderne qui en respecte la ligne mélodique et le rythme. Dans cet esprit, je ferai paraître bientôt, cet automne, aux éditions Lurlure, une traduction du plus long fabliau – et du plus frappadingue – de notre littérature ancienne, Trubert, de Douin de Lavesne, daté de la fin du XIIIe siècle, et une autre, aux éditions Christophe Chomant, du Ditié de Jehanne d’Arc, dernier texte connu de Christine de Pizan, composé en juillet 1429, et seul poème en moyen français écrit du vivant de l’ascension de la Pucelle, qui plus est en zone anglo-bourguignonne.

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cent-ballades

 

Christine de Pizan,
Cent ballades d’amant et de dame,
traduit du moyen français par Jacqueline Cerquiglini-Toulet, 
« Poésie », Gallimard,
336 pages, 10,20 €

trubert

 

Douin de Lavesne,
Trubert,
traduit de l’ancien français par Bertrand Rouziès-Léonardi,
« Poésie », Lurlure,
224 pages, 19 €

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