François Mitterrand et la jeunesse

Cher Edwy Plenel, je vous suis la plupart du temps inconditionnellement dans vos élans et dans vos indignations, mais - et ce mais n’annule pas l’adhésion exprimée par la première proposition -, je ne peux souscrire à votre hymne à la jeunesse, du moins tel que vous l’avez formulé jeudi dernier, dans votre chronique matinale sur France Culture et tel que vous l’avez renouvelé, jeudi soir, sur Mediapart, dans l’édito associé aux débats autour du barrage de Sivens et des violences policières.

Deux raisons à cela. La première est que la jeunesse n’est pas une pierre de fronde compacte et homogène qu’on peut lancer à la face des méchants en disant « ceci tuera cela ». D’abord, je ne sais pas ce que c’est que cette « jeunesse » dont vous parlez en général, même si vous pensez à l’exemple des jeunes zadistes, car j’en vois plusieurs, de jeunesses, et tous les jeunes ne cherchent pas les mêmes solutions au mal du siècle, quand ils en cherchent. Il est même une certaine jeunesse nihiliste qui se fait une arme contre le monde de la violence du monde et dont le voisinage vous effraierait. Vous savez bien ce que sont devenues les jeunesses syriennes dans la débâcle révolutionnaire. Cette épopée sombre est un naufrage générationnel qui ne laissera en legs qu’un désir de vengeance perpétuel. Ensuite, la jeunesse n’a pas le monopole de la lutte sincère pour les idées et vous en êtes d’ailleurs la preuve. C’est à toutes les générations de se mobiliser pour les générations suivantes. Pour sortir du piège relativiste, s’agissant de la morale, nous devons nous entendre sur une définition a minima, dans son empan, mais surpuissante dans ses implications : est morale toute activité réalisée en vue ou dans le souci du bien-être global des générations futures. Vu l’énormité des défis, la participation de toutes les générations présentes et passées - convoquons aussi les morts - est requise.   

La seconde raison de ma désapprobation tient à votre choix d’une citation de François Mitterrand, datée des évènements de 1968, pour conclure votre hymne : « Si la jeunesse n’a pas toujours raison, une société qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort. » Je crois deviner le but de la manœuvre : François Hollande n’ayant jamais fait mystère de son inscription dans le lignage mitterrandien, le persiflage était tentant. Il ne fallait pourtant pas cette fois, cher Edwy, céder à la tentation, au moins par respect pour tous/-tes les militant(e)s de la cause environnementale, au-delà du cas de Rémi Fraisse, qui ont bien vu, lors de l’affaire du Rainbow Warrior, à quelle cause le président socialiste se ralliait et jusqu’où il était prêt à aller pour la défendre. Quant à se gargariser de cette formule, au prétexte qu’elle serait belle et mémorable, c’est faire un peu vite l’économie du droit d’inventaire du mitterrandisme. Avant 1968, Mitterrand n’avait rien trouvé à redire au sacrifice d’une partie de la jeunesse française en Algérie. Après 1968, en 1983 très exactement, à l’occasion du fameux « tournant » ou plutôt de la sortie de route de la rigueur, le même n’eut aucun scrupule à sacrifier l’avenir d’une autre jeunesse sur l’autel de l’économie de marché, variante de l’économie de guerre. Autrement dit, sa défense de la jeunesse relève du sophisme. Elle est bien tapée mais son auteur n’y croit pas un seul instant. Ses agissements antérieurs et postérieurs prouvent assez qu’il aurait pu soutenir avec la même verve l’idée contraire. S’il avait tenu la ligne exprimée en 1968, on aurait pu lui pardonner ses errements précédents. Tel ne fut pas le cas. Aussi, il me semble que c’est un peu plus qu’une faute de goût de convoquer les mânes de François Mitterrand. C’est presque une injure.

Au spectacle des ravages, pour certains irréversibles, causés par les pelles mécaniques sur le site du Testet, on se rappellera peut-être, en y cherchant après coup quelque symbole prémonitoire, ce moment de l’occupation du Larzac où un certain François Mitterrand, venu tâter le terrain par opportunisme, fut victime d’un jeune militant et performeur facétieux qui l’éleva dans la benne d’un engin de chantier. Mes parents, qui assistèrent à la scène, se souviennent parfaitement de sa lividité. L’enthousiaste thuriféraire de la jeunesse en avait, au vrai, une peur panique.

Le combat contre le barrage de Sivens, dans la foulée d’autres combats tout aussi essentiels, illustre, cher Edwy, la nécessité de remettre en chantier le socialisme et d’abandonner toute référence aux faussaires, fussent-ils talentueux, qui l’ont dévitalisé et dénaturé.

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