Adam Smith ou le dernier recours des pense-petit

Adam SMITH (1723-1790)

R.I.P.[1]

Il est toujours amusant et triste à la fois de constater à quel point les médias français se plaisent, dans les matières économiques comme dans d’autres, à accorder une prime au retard mental, à la glaciation de la pensée, en ayant recours à l’expertise de personnages dits « clivants », comme si nous devions nous attendre à une joute d’idées digne du quodlibet de l’université médiévale. Ces personnages, bien loin de déranger en profondeur nos certitudes, arrivent tout au plus à se rendre odieux, tant ils sont prévisibles. J’écarte d’emblée la télévision, que je ne regarde plus, et me concentrerai plutôt sur un service radiophonique de qualité que j’aurais voulu exemplaire : France Culture.

Beaucoup a déjà été écrit sur l’un des chroniqueurs phares de la Matinale, Brice Couturier pour le nommer, qui sort assez souvent, fort heureusement, de sa lubie antiétatique pour qu’on se surprenne, parfois, à être profondément d’accord avec lui. Il est en revanche un monolithe de mauvaise foi et de malhonnêteté intellectuelle dont on aimerait bien voir l’éviction, ne serait-ce que parce qu’il fait un tort considérable à la pensée libérale elle-même, qu’il caricature à longueur de propos : Philippe Manière. Éviction ? Le mot est fort et pue l’anathème. Et la liberté d’expression, alors ? La liberté d’expression des chroniqueurs, en l’occurrence, est contrainte par la ligne éditoriale de l’émission. Il m’avait semblé que la Matinale de France Culture visait un pluralisme exigeant. Le problème, avec Philippe Manière, c’est qu’il ne m’apprend rien, ne nous apprend rien et détruit, par son psittacisme, la cohérence du projet radiophonique dans lequel il s’insère. Rien n’empêche le service public de revenir sur cette erreur de casting. L’intéressé, en plein accord avec ses idées, y applaudirait lui-même. Puisque le type d’économie qu’il promeut, sans pâtir aucunement des « petits » désagréments qui l’accompagnent, est un état permanent de guerre vicinale, où le plus fort, pardon, où le meilleur l’emporte, il ne trouverait pas scandaleux qu’on lui préférât un libéral un peu mieux renseigné. Il n’aurait aucune difficulté à se refaire une santé ailleurs, sur une fréquence « concurrente » (le service public libéralisé ne craint plus pour son âme en se mesurant à la concurrence). Les perroquets ne manquent jamais d’audience.  

Philippe Manière me hérisse, oui. Plus exactement, son aplomb de basse continue me hérisse, me porte même sur le cœur. Il fait partie de ces gens qui se pensent savants parce qu’ils savent, alors qu’un savant, si l’on en croit Socrate, sait qu’il ne sait rien, ou pas grand-chose, et se soumet à l’obligation d’inventaire, d’aggiornamento épistémologique. Vous me direz qu’il me suffit de couper le son, le temps qu’il débagoule sa chronique. Le problème, avec les rabâcheurs monolithiques, c’est qu’ils projettent une ombre funeste sur la séquence qui suit la leur. Les énormités que Philippe Manière, chroniqueur clivant, aura lâchées sur les ondes, je les sens peser si lourdement ensuite sur les échanges que mon écoute en est dérangée de toute façon. Je pourrais autrement ne pas écouter du tout la Matinale le jour où il officie, mais parfois le thème retenu par l’équipe de Marc Voinchet m’intéresse trop pour que je m’en prive. Il me faut donc de temps en temps souffrir Philippe Manière.

Dans sa chronique du mardi 9 décembre 2014, comme dans nombre de ses chroniques passées et à venir, Philippe Manière s’est acharné sur le « tabou » des 35 heures. Son argument pour le liquider ? Admirez la force de frappe de sa pensée : on travaille plus d’heures ailleurs qu’en France. Rien sur la productivité française ‒ la productivité, cela devrait parler davantage encore à un libéral que le temps de travail, non ? ‒, une des plus élevées au monde, devant même celle des États-Unis. Rien non plus sur les nombreux dépassements, y compris dans la fonction publique, de ce seuil des 35 heures.

Retenez bien cela : on travaille plus d’heures ailleurs qu’en France. L’exception française est sans doute à nuancer, comme le concède Le Figaro lui-même, mais peu importe, n’est-ce pas ? On meurt plus ailleurs qu’en France. Il serait temps que la France s’aligne sur la tendance générale. Non, je plaisante.

On travaille plus d’heures ailleurs qu’en France. Là, ça y est ? Vous êtes convaincu(e)s ? Les Français, en gros, à la louche, au pifomètre, au doigt mouillé, tous secteurs et tous niveaux de qualification confondus, doivent donc se bouger le train. Exit la souffrance au travail. Cette souffrance est pourtant un fait observable par tout un chacun, car elle induit une souffrance sociale qui nécessite une prise en charge psychiatrique croissante. Philippe Manière se moque des faits observables. Il n’a d’yeux que pour les chiffres, toujours les mêmes, avec lesquels il jongle, et il n’a d’oreilles que pour s’écouter lui. Le plus drôle, avec les apôtres de la dérégulation, c’est qu’ils demandent un assouplissement des règles toujours dans le même sens, s’agissant du temps de travail. Il faut que les salariés soient libres de travailler plus. ‒ Et s’ils étaient vraiment libres de travailler moins ? ‒ Vous n’y pensez pas ! Cela flanquerait tout le système par terre. Et puis, d’abord, ajoute Philippe Manière, on disait que les 35 heures allaient aider à la résorption du chômage. Voyez le résultat. ‒ Voilà un argument qui vaut son pesant de tartes à la crème ! Comme cette réforme a été mal orchestrée et mal suivie par l’État, qu’il n’y a pas grand monde, depuis son instauration, qui fasse réellement 35 heures, que beaucoup d’entre nous ne comptent même plus leur temps, que d’autres vivotent de quelques heures grappillées ici et là, l’effet sur le chômage est négligeable, c’est vrai. Réduisons drastiquement, par la négociation, le temps de travail, en tenant compte des particularités de chaque métier, et appliquons réellement cette réduction dans le cadre d’une économie du partage qui, du reste, est déjà là. La vertu d’une telle réforme, Monsieur Manière, vous paraîtra alors beaucoup plus manifeste.

Sans doute conscient de l’inanité de sa démonstration, le démolisseur de tabous ressort en fin de chronique un vieux totem défraîchi : Adam Smith. Adam Smith est ce philosophe moraliste qu’on définit rapidement comme le fondateur de l’économie moderne, comme si Aristote n’avait pas dit des choses fondamentales sur le sujet deux mille ans auparavant et tant d’autres dans la foulée. On le croyait enterré, nous dit Philippe Manière, mais il n’a jamais été autant d’actualité. En effet, il se confirme partout dans le monde que « l’âpreté au gain », si elle est libérée, sert l’intérêt collectif, grâce à la fameuse « main invisible ». C’est vrai, ça ! La planète se porte comme un charme et la pauvreté recule. Oui, enfin, tout cela vu de l’espace sans doute. Pendant qu’on s’extasie, une main invisible nous fait les poches. 

Monsieur Manière a-t-il lu Adam Smith ? A-t-il seulement parcouru, en essayiste pressé, les extraits publiés sur Wikipédia qui évoquent la « main invisible » ? A-t-il seulement pris connaissance de ce qu’écrivaient les contemporains d’Adam Smith sur l’économie et sur le système d’Adam Smith ? Prenons la « main invisible ». Elle apparaît dans trois textes de Smith. Retenons les deux dernières occurrences, qui sont davantage dans le sujet. Vous les trouverez ici. Dans la première (Théorie des sentiments moraux), un portrait peu flatteur des riches est brossé : « égoïsme », « rapacité naturelle », « vains et insatiables désirs ». Comment faire société avec des gens pareils ? C’est là qu’intervient la « main invisible » :

« Ils sont conduits par [elle] à accomplir presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu si la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants. »

Notons que Smith écrit « presque », comme si le vice rhabillé en vertu ne pouvait prétendre se substituer à la vertu vraie, comme si la nature vicieuse de l’enrichissement empêchait qu’on se fie tout à fait aux bénéfices sociaux qui en découlent. C’est que le moraliste se refuse à évacuer toute considération morale de l’économie. Philippe Manière en rêve peut-être, mais Adam Smith lui-même ne l’a pas fait. Dans la seconde occurrence (Richesse des Nations), Smith se montre prudent :

« [L’individu] est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société […]. »

« Pas toujours ce qu’il y a de plus mal » : Smith n’est pas d’un optimisme béat.

« Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. »

Smith écrit « souvent », il n’écrit pas « toujours ». Du reste, s’il constate que les marchands qui ont le souci du bien commun, souci qu’il qualifie de « belle passion » (à comparer aux vices des riches énumérés plus haut), arrivent rarement à « faire de bonnes choses », il s’empresse d’ajouter que de tels marchands sont des perles rares. Faut-il comprendre que la prédominance du vice, dans les échanges commerciaux, nous masque les bénéfices de la vertu ? Réparons immédiatement cette lacune, bien que les vicieux accaparent la devanture de Mediapart. Signalons, par exemple, le cas de Gabriele Diamanti, jeune designer industriel italien qui a imaginé en 2005 un dessaleur d’eau de mer bon marché, l’Eliodomestico. Trouvant moralement intenable de le vendre, quand 2,4 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, Diamanti refuse de breveter son système et en propose les plans en open source. Diogène cherchait un homme ? Voilà un homme. Philippe Manière le qualifierait sans doute d’imbécile.

Revenons à Smith. Celui-ci fait partie de ces visionnaires-que-tout-le-monde-cite qui étaient déjà dépassés de leur temps. La doxa néo-libérale a réécrit l’histoire de l’économie contre l’histoire elle-même (et pas tout contre, avis aux amoureux de Guitry). Que nous dit-elle, cette histoire ? Que les théories de Smith ont été particulièrement chahutées, et pas seulement par David Ricardo, pourtant de la même école libérale. Un exact contemporain d’Adam Smith, Justus Möser (1720-1794), rangé parmi les libéraux modérés, était par exemple hostile au développement du libre-échange et de la libre entreprise, dont il annonça, entre autres conséquences fâcheuses, celle de l’aliénation des travailleurs par la « simplification des tâches » (l’hyperspécialisation). Mais les deux critiques les plus sévères de Smith se rencontrent sous deux plumes éminentes, celle de l’historien Georg Friedrich Sartorius (1765-1828) et du poète et conseiller du duc de Saxe, notamment pour les questions financières, Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832). Goethe était le parrain du second fils de Sartorius, avec qui il s’entretenait souvent de questions économiques concrètes.

Sartorius commença par s’enthousiasmer pour l’œuvre de Smith, dont il traduisit en allemand la Richesse des Nations. À la différence de Philippe Manière, il en revint assez vite. La faute aux faits. Il avait du mal à retrouver l’harmonie smithienne dans le royaume de la libre concurrence, je veux parler de l’Angleterre au début du XIXe siècle :

« Difficile de savoir si la malheureuse situation de l’immense foule de journaliers inoccupés est plus une conséquence du passage de l’état de guerre à l’état de paix, ou si l’indispensable concurrence et les progrès admirables de la mécanisation et de la science, qui amènent une économie des forces humaines, a provoqué cette surabondance de travailleurs, si la charge insupportable des impôts, la difficulté de vendre des produits ont pesé sur leur misère, et vraisemblablement bien d’autres raisons encore, en sorte que toutes ces causes auraient un effet conjugué. »

Sartorius conclut :

« Si chacun ne cherche que son intérêt personnel, la communauté ne peut prospérer. »[2]

Goethe, quant à lui, n’a rien contre l’enrichissement, mais la main invisible, très peu pour lui. Quand on est riche, pour faire le bien, il faut vouloir le bien et bien le vouloir (petit message perso à l’adresse de Bill et Melinda Gates). C’est ce qui ressort de nombreux passages des Années de voyage de Wilhelm Meister, trop nombreux pour ne pas trahir l’adhésion de l’auteur. En voici un échantillon, tiré du livre I, chapitre 6 :

« Propriété et bien commun ! Ces deux concepts ne s’opposent-ils pas ? […] Que chacun, avec toutes ses aptitudes, veille à respecter, à consommer, à accroître le bien reçu par la nature ou par le sort ; qu’il cherche à aller aussi loin que possible, tout en songeant toujours à la façon dont il pourra en faire profiter les autres ; car le patrimoine sera d’autant mieux protégé que d’autres pourront en jouir. […] L’homme doit conserver chaque sorte de bien, il doit se placer au centre d’où peut rayonner le bien commun ; il doit être égoïste pour ne pas devenir égotiste, conserver afin de pouvoir répandre. Que signifie : donner ses biens aux pauvres ? Il est plus louable de se comporter à leur égard en gestionnaire. Voilà le sens de l’expression « propriété et bien commun » ; personne ne doit attaquer le capital ; les intérêts appartiendront à tous dans l’avenir. »

Et plus loin :    

« La moindre partie du revenu, je la considère comme dépense qui me fait plaisir si je facilite la vie à d’autres. Je n’ai même pas besoin que cette dépense passe par moi ; tout cela revient au même. »[3]

Il y a à boire et à manger dans les réflexions de Goethe, et chaque mot, chaque expression doivent être bien pesés, en allemand comme dans leur traduction française, mais il y a assurément beaucoup plus que dans l’une quelconque des chroniques de Philippe Manière, lesquelles ont généralement pour effet, sur ceux qui se prennent les faits en pleine figure, de leur donner l’envie de mordre tout ce qui ressemble de près ou de loin à un économiste.

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[1] Requiescat in pace, qu’on peut traduire par « Qu’il repose en paix » ou, mieux, par « Ne pas déranger le requin ».

[2] Göttingen, 1820, S. 39. Traduction de Michel Montfort.

[3] Traduction de Michel Montfort.

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