L’amour putride

Retour sur un éclair féminin qui embrasa le ciel de Paris du temps de Dumas, éclairant d’une lumière crue une société malade de désir et de moins en moins capable de le sublimer dans les relations ordinaires et extraordinaires. Que lui ferait la vulgarité contemporaine, qui croit forcer les tabous en forçant les corps, si la Dame aux camélias lui passait entre les mains ?

Alfred Agache, "Énigme", 1888 (musée des Beaux-Arts de Rouen) Alfred Agache, "Énigme", 1888 (musée des Beaux-Arts de Rouen)

« En amour
, écrivait Marcel Proust, il est plus facile de renoncer à un sentiment que de perdre une habitude. » Dans nos mouroirs urbains et ruraux, l’affection se corrompt en infection à force de mauvaises habitudes. S’aimer revient à pourrir ensemble. Pour conjurer cette fatalité, nous avons développé une contre-courtoisie de la goujaterie et de l’obscénité, un art du rentre-dedans et du parler cru qui, à défaut d’être subversifs, nous donnent l’impression de garder la main sur le processus. Le XIXe siècle, un des plus rétrogrades en Occident sur le chapitre des mœurs, nous en a peut-être soufflé l’idée. Sa locomotive a roulé en marche arrière sur Marie Duplessis, la Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils.

Dumas connaissait bien la Duplessis. Comme nombre de ces freluquets à gilets écarlates qui s’invitaient, par goût du lucre, dans les salons aristocratiques, il s’était épris de cette femme sortie de rien devant laquelle le Paris mondain déposait son fumier d’hommages avec ses millions. Lui aussi avait voulu approcher le phénomène (et les millions). Car Marie Duplessis, Alphonsine de son vrai prénom et Plessis de son vrai nom, était un phénomène. Elle ne guérissait pas des écrouelles, mais, comme transfuge de classe, elle était une manière de sainte.

Alphonsine Plessis commença sa carrière comme blanchisseuse. Elle fut un peu raccrocheuse à ses heures, plus par nécessité que par inclination. Lancée dans le monde à seize ans, elle se rebaptisa Marie Duplessis pour ne pas détoner dans la cristallerie du Faubourg. Elle vainquit par son esprit et par sa culture les réticences que sa grâce naturelle n’avait pas réussi à lever. Ses amants illustres, avec cette fierté des cœurs lâches, ne la visitèrent d’abord que sous le couvert du crépuscule et derrière le paravent de stratagèmes obliques. Comme elle était intelligente, trait pittoresque chez une femme, ils s’enhardirent bientôt à lui rendre visite en plein jour. On imagine volontiers ces muscadins se donnant, dans l’antichambre, force accolades viriles, comme s’ils avaient triomphé de la vouivre. Pour Marie, la victoire fut temporaire. Caressez la verge d’un homme et il perd jusqu’au souvenir de l’honorabilité. Si le sexe abolit les classes, la famille se charge de rappeler à l’ordre l’amnésique qui a dérogé. L’ancienne blanchisseuse ne pouvait se blanchir à si bon compte. Les parents de ses amants, moins soucieux de retenir la semence fourvoyée de leur progéniture que l’argent de leur héritage, s’organisèrent en comités révolutionnaires. Il fallait déposer la reine de Paris.

En ce temps-là, comme dans le nôtre, si une femme avait de l’esprit, on l’en parait comme d’un colifichet agréable à l’œil. On ne le lui reconnaissait que sous cette condition. Un homme avait du génie, une intelligence native, il était d’autant plus génial qu’il était laid, à l’exemple de Socrate, mais une femme n’avait que de l’esprit, une intelligence d’importation, livrée avec la poudre de riz. L’esprit, c’est bien peu de chose, et Marie Duplessis, qui l’avait le mieux formé du monde, était la première à en être consciente.

L’aristocratie restaurée avait gagé son retour en grâce sur l’imitation des boutiquiers qui l’avaient écartée du pouvoir cinquante ans plus tôt. Elle y avait gagné en rouerie mesquine ce qu’elle avait perdu en folle prodigalité. Il n’était plus permis à un homme de se ruiner pour une femme. Là où, autrefois, l’amant eût été blâmé pour sa dépense mais célébré pour son geste, on ne voyait plus que la dépense. La cabale bourgeoise détacha une à une de Marie les ventouses de la faveur mondaine. La reine se fana, se maria et mourut dans sa vingt-troisième année, phtisique, indigente, presque abandonnée.

Dans sa lettre de rupture – car c’est lui qui rompit, sentant le vent tourner – d’août 1845, Alexandre Dumas prend congé de Marie sur cette formule convenue : « Mille souvenirs ». Dumas avait le don de se rendre odieux en aussi peu de mots qu’il lui en faut beaucoup pour se rendre intéressant. Dire « Mille souvenirs » à une jeune femme qui, certes, a déjà bien vécu, mais qui n’a connu que des engagements précaires, dire « Mille souvenirs » comme s’il s’était passé une vie entre le début et la fin de la relation, ramasser ces « Mille souvenirs » dans une pauvre lettre, voilà qui est d’un rustre. Et si Dumas, loin de donner dans l’hyperbole automatique, qui aurait pu lui faire écrire aussi bien « Cent mille », tenait au contraire le compte exact des plaisirs que Marie lui procura ? Il lui compterait alors ses souvenirs comme on compte les sous à la blanchisseuse. Ce ne serait pas d’un rustre, mais d’un mufle. Les « Mille souvenirs » de Dumas visent Alphonsine à travers Marie. Ils disent à la courtisane que la passion qu’elle inspire est un ouragan qui tient dans une boîte et que cette boîte a un prix. L’intéressée dut apprécier. Dumas n’ignorait pas qu’il lui porterait un méchant coup. Coup de pied d’un mulet qui se croyait un étalon.

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