Peuple cherche Bastille

La macronie acculée et ses mercenaires empruntent à Orwell et à Kafka pour terroriser les révoltés. S’il n’y a pas d’issue dans les fictions imaginées par ces deux auteurs, il en est une dans la réalité, fondatrice pour notre République, célébrée chaque année sans que l’oligarchie actuelle mesure bien ce qu’elle fut et ce qu’elle représenta : la prise de la Bastille, un certain 14 juillet 1789.


Chaque 14 juillet, le monarque républicain, avec pompe et droit dans ses pompes, sort, escorté de sa garde, d’un ancien claque avec sa clique et célèbre, sans y voir l’once d’une contradiction, une émeute qui scella le sort d’un autre monarque, de sa clique et de ses mercenaires. Il semble que, pierre de touche de l’engagement, la révolte actuelle, sous des formes diverses, d’une partie considérable du corps civique nous conduise inexorablement vers la réédition d’un scénario qui, à la fin du XVIIIe siècle, aboutit, pour la plus grande épouvante d’une oligarchie qui se croyait bien établie et bien défendue, à une révolution, à la Révolution. Combien de rapprochements ont été tentés, avec plus ou moins de pertinence, dans l’enthousiasme ou dans une peur panique, selon le secteur social qu’on occupe, entre l’insurrection des gilets jaunes et les nombreuses révoltes qui ont émaillé l’histoire française, brèches pour la respiration trop souvent et trop vite refermées, mais dont la récurrence aura fini, à force, par ébranler une aristocratie de plus en plus parasitaire ?

Il en est un, toutefois, auquel on n’ose pas penser immédiatement, sans doute parce que ce serait trop beau, parce que c’est trop évident, parce qu’il est rare que l’histoire repasse exactement les plats d’un menu révolutionnaire dans le même ordre et avec le même assaisonnement. Alors on réprime son espérance ou sa terreur, on refoule son rêve ou son cauchemar. On met à distance tous ces symboles réappropriés par ceux-là même auxquels ils parlent le mieux et qui leur redonnent une force de frappe que le novlangue politicien avait cru conjurer en en altérant ou en en biaisant le sens.

Un simulacre de guillotine surgit sur un rond-point, une effigie présidentielle est décapitée, soudain la gauche caviar et la droite cassoulet, ne craignant pas de mélanger leurs écœurantes cuisines respectives pour défendre un homme et un régime de paille dont la nature est ainsi parfaitement révélée, poussent des cris d’orfraie, parlent de haine, de violences insupportables, de menaces pour la République, d’atteintes, à travers la personne du président, à la dignité de l’État et de ses représentants, lesquels, pourtant, impénitents trafiquants d’offices, apportent chaque jour la preuve de leur indignité et de leur inconséquence. Comme si la prise de la Bastille, prison politique, et l’exécution de Louis Capet au nom de la République n’avaient pas cassé l’identification automatique du corps de l’État avec le corps sacré du souverain. Les mêmes raillaient quelques semaines plus tôt l’accès de colère égotique qui avait fait dire au député Jean-Luc Mélenchon que sa personne était sacrée, qu’il incarnait à lui tout seul la République. Impayables tartuffes.

Et que dire de La Marseillaise ? Cet hymne que la plupart des partis politiques massacrent mécaniquement dans leurs conventicules agace les oreilles lorsque ce sont les citoyens qui l’entonnent et semblent réinvestir d’une énergie vraie ce vers terrible comme un roulement de tambour sous l’échafaud : « Aux armes, citoyens ! » C’est pourtant sous cette bannière sonore que le palais des Tuileries, dernier réduit d’une monarchie discréditée, a été attaqué et pris, le 10 août 1792. Sans doute faudrait-il en réécrire le texte, le mettre à jour, mais en l’état des ressources dont disposent les insurgés modernes, la lancer brute, telle qu’elle nous a été léguée, à la face des gouvernants, comme une pierre de fronde, est une manière de leçon d’histoire infligée à une caste aussi rogue qu’inculte, à l’image de son porte-parole Benjamin Griveaux, qui voit des fascistes partout en embuscade et déclare la « Maison France » assiégée, reprenant une expression de la « révolution nationale » pétainiste. Ce grossissement dantesque de la violence populaire est un classique de la haine de classe, une révolte d’ouvriers du textile à Rouen au XVIIe siècle – révolte qui ne fit aucun mort – étant par exemple qualifiée par les bourgeois de « descente de reîtres ». C’est d’ailleurs ce terreau historique qui est remué par les gilets jaunes de la capitale normande.  

Tous les signaux convergent dans une série de correspondances historiques qui devraient alarmer le pouvoir en place, apparemment affairé à reproduire les erreurs de ses devanciers. Les slogans violents et/ou injurieux de certains gilets jaunes, tout en semblant modérés par comparaison, rappellent les libelles incendiaires, voire obscènes qui couraient sur la famille royale et les cercles aristocratiques dès avant la Révolution et qui firent florès ensuite dans une multitude de journaux engagés, propageant l’insurrection dans le beau langage par un décorsetage lexical. Des porte-parole improvisés, boutefeux rhétoriques, la Révolution en eut également à ses prémices, comme Camille Desmoulins haranguant la foule au Palais-Royal et l’incitant « à prendre les armes contre le gouvernement du roi ». Le ciblage précoce par les gilets jaunes de la place de la Concorde, ancienne place Louis XV, fait d’autant plus sens que les Parisiens révoltés mais désarmés s’y firent sabrer un 12 juillet 1789 par le régiment Royal-Allemand. Les autorités avaient battu le rappel des mercenaires, peu confiantes dans les régiments français pour des opérations de maintien de l’ordre. Pareillement « notre » gouvernement a bien soin d’envoyer des compagnies de CRS du sud de la France à Paris pour éviter les fraternisations ou du moins la grève du zèle. Les mêmes émeutiers, qui eussent été traités d’« imbéciles » par l’inénarrable Christophe Castaner si celui-ci avait servi le roi au lieu de Jupiter, brûlaient le 14 juillet 40 des 50 barrières d’octroi de Paris, équivalent de nos péages ou de nos parcmètres. Le jour même, comme un fait exprès pour achever d’enrager le peuple de Paris, le prix du grain battait un nouveau record. Une « milice bourgeoise » se forme alors à l’instigation de la « municipalité insurrectionnelle » de Paris, se choisit un insigne d’origine militaire, la cocarde (d’abord rouge et bleu, couleurs de Paris), comme un pied de nez à toute la soldatesque rameutée par le régime dans la capitale, et marche sur les Invalides pour s’armer de fusils, les régiments étrangers pouvant intervenir à tout instant. Manque la poudre, qui est à la Bastille.

A priori, le rapport des forces est inégal. La Bastille, qui s’attend à recevoir une visite, est défendue par un détachement de Suisses (des mercenaires) et d’Invalides, des vétérans, qui servent plusieurs canons. En face, ou plus précisément au pied, une foule bigarrée, mal armée mais résolue à renverser la table. La sociologie de cette milice bourgeoise est aussi variée que celle des gilets jaunes. On y trouve tous les métiers. La petite bourgeoisie y est aussi représentée. La plupart des futures grandes figures révolutionnaires sont là, malgré les risques encourus. Des élus de la nouvelle municipalité accompagnent et encadrent le mouvement. On y trouve aussi tous les tempéraments, de simples curieux, des tièdes qui en veulent plus au gouvernement qu’au roi, des chauds bouillants désespérés, des agités du bocal vindicatifs, des provocateurs, des opportunistes, des escarpes faubourgeoises, sans doute aussi des policiers infiltrés, la cour n’ignorant pas ce qu’il se passe, beaucoup de femmes, mais surtout des gens ulcérés qui se découvrent nombreux et solidaires dans leur rejet d’un régime en banqueroute financière et morale, qui les lamine et les méprise.

Faute de poudre, tandis que les négociations avec le gouverneur de la forteresse, le marquis de Launay, s’enlisent, il est décidé d’en appeler à l’armée – horresco referens, les gilets jaunes ont eu la même idée, même s’ils sont allés chercher maladroitement une baderne peu recommandable, pantouflarde, lancée dans un combat de coquelets avec un président immature –, en l’occurrence le régiment des Gardes françaises, qui s’était interposé entre les émeutiers et le Royal-Allemand le 12 et dont cinq compagnies font défection. Sans l’intervention de ces compagnies, noyau de la future Garde nationale, il est douteux que les insurgés eussent pu s’emparer de la Bastille avant que le pouvoir royal ne se ressaisît. Les gilets jaunes savent ainsi très bien ce qu’ils font quand ils incitent les CRS et les gendarmes mobiles à les rejoindre. C’est le dernier rempart de la caste et il n’est pas si solide qu’il y paraît. Quelques brèches et il se désagrège.

La prise violente de la Bastille, le massacre de son gouverneur et du prévôt des marchands de Paris ne furent pas des événements prémédités. Les atermoiements du gouverneur, l’impatience de la foule, une série de quiproquos et d’actions téméraires, du genre de celle qui a permis l’intrusion éclair d’un groupe de gilets jaunes dans un ministère, enclenchèrent les hostilités. Leur dénouement rapide, avec une victoire nette des insurgés, aurait pu n’être qu’un succès local sans lendemain. Ce n’est pas comme cela que le comprit la caste. Elle découvrait subitement qu’une forteresse surarmée ne décourageait pas un peuple poussé à bout, que la particule et le titre ne protégeaient pas non plus du jugement collectif, fût-il expéditif. La peur avait changé de camp. Dès le 15 juillet, une première vague massive d’émigration avait lieu. Le 16, c’était au tour du comte d’Artois et du prince de Condé de se débiner, abandonnant le roi leur parent (dans la caste, on est solidaires jusqu’à un certain point). En réalité, cet épisode fondateur de notre République démontre à quel point un pouvoir d’accapareurs est faible sous ses dehors de machine implacable. Il est des choses qu’il ne peut acheter et quand il en est réduit à soudoyer, à mercenariser ses fonctionnaires et à esquiver son peuple par des portes dérobées, c’est qu’il est mûr pour la chute. Reste à savoir quelle Bastille devra tomber pour que l’oligarchie s’effondre et s’il sera nécessaire de verser le sang. Une grève des forces de l’ordre, sinon une défection, suffirait à nous épargner une boucherie.             

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