Saint-Nicaise, un an après

Nous vous entretenions ici même des enjeux patrimoniaux et démocratiques du sauvetage de l’église Saint-Nicaise de Rouen. Un an après, nous nous retrouvons dans une configuration inédite, où une municipalité socialiste en faillite morale et financière dit merde à l’expertise de l’État et à un projet de restauration et de reconversion d’intérêt général porté par ses propres administrés.

Rouen, église Saint-Nicaise, nef et clocher art déco, par Pierre Chirol et Émile Gaillard © L.A-M Rouen, église Saint-Nicaise, nef et clocher art déco, par Pierre Chirol et Émile Gaillard © L.A-M

Les derniers feux du fabiusisme, à Rouen, ressemblent à ces feux follets provoqués par les gaz montant des matières en décomposition. Ils illustrent la fin d’une époque dont les acteurs principaux ont décidé de partir sous les huées, car c’est toujours du bruit fait autour de leur néant. L’opprobre absolu serait qu’on ne parlât plus d’eux. Nous les évoquerons, cependant. Il ne sera pas dit que nous ne leur aurons pas tendu la main jusqu’au bout. Brossons rapidement le tableau. 

Yvon Robert, actuel maire PS de Rouen, ville surendettée, entame à peine la seconde moitié de son mandat que son discrédit est à peu près complet aux yeux des acteurs de la vie civile, associations en tête (et il y en a plus de 2 000 à Rouen), et, plus généralement, de la population. Les Rouennais n’ont que des motifs de se plaindre et Monsieur le maire leur oppose une croyance stratosphérique en sa bonne étoile, ne voyant – sans rire – aucun point noir dans son bilan et se vantant d’avoir posé les bases, avant même qu’elle ne fût à la mode et réglementée, de la « démocratie participative » (traduite de la novlangue, l’expression, a priori redondante, signifie : « strapontin déployé pour la roture au bas bout de la table des princes »). Si quelqu’un trouve à redire à sa manière de faire, il n’a qu’à attendre les prochaines élections pour l’exprimer par son vote (déclaration de l’intéressé à l’adresse d’un jeune Rouennais qui l’interpellait en plein conseil municipal). Ainsi, un élu de la République ne serait comptable de ses actes qu’à chaque élection. Dans l’intervalle, il serait le roi, il serait Dieu.

Les derniers événements politiques ont porté le coup de grâce à l’improbable alliage municipal PCF-EELV-PS, et les adjoints un brin critiques (un brin vaut félonie), repoussés dans leur petit secteur et court-circuités dans toutes leurs initiatives, en sont à présent réduits à se regarder les pouces, dans l’attente qu’au sommet les fruits desséchés se décrochent un à un de l’arbre mort. Cela a commencé avec la démission de Valérie Fourneyron, ancien maire de Rouen et ancien ministre de François Hollande, de son poste de conseillère, après sa défaite aux législatives. Robert perd là son parèdre, mais c’est tout à l’honneur de Fourneyron d’avoir pris acte du rejet d’un système qui ne vit plus que pour se donner l’illusion qu’il vit encore. Plus rien ne bouge à l’hôtel de ville et cette catatonie politique a un effet glaçant sur tous les projets d’intérêt général portés par les associations non partisanes, qui font de la politique au sens noble du terme. 

Du fait du transfert de la plupart des compétences à la pieuvre métropolitaine, pilotée par une autre relique du fabiusisme, Frédéric Sanchez, il ne restera bientôt plus au maire de Rouen que la seule compétence de nuire à l’intérêt général par simple obstruction. Ce transfert de compétences est, du reste, très mal vécu par les personnels municipaux, qui se trouvent condamnés à gérer la pénurie, à administrer la disette et à faire provision de sparadraps et de rustines. Ils aimeraient bien avoir autre chose à faire qu’à poser du contreplaqué pour fermer une église et à nettoyer des squats sous les injures et les crachats des occupants. Et il y aurait beaucoup à dire, également, sur les choix du président encore vaguement socialiste de la métropole, qui considère comme prioritaire d’être la première communauté d’agglomération européenne à faire rouler des voitures sans chauffeur ou à posséder un panorama XXL assurant une rente facile et scandaleuse à un artiste monoconceptuel, qui a flairé là le bon filon et le bon gogo. La communauté d’agglomération de Dunkerque a fait, elle, le choix d’être le premier grand ensemble urbain à instaurer en 2018 la gratuité totale et permanente des transports en commun. C’est vrai que cela laisse moins de traces qu’un gadget pour geeks voiturolâtres ou qu’une énorme boîte à meuh bleuâtre sur un quai de Seine. Une partie des millions jetés par les fenêtres et les vitres Sécurit au profit de projets dispendieux et pharaoniques manque cruellement à la ville centre. Or, Rouen, avec Paris et Nancy, et en dépit des destructions de la Seconde guerre mondiale, possède en France la plus grande densité de monuments inscrits ou classés au kilomètre carré. La guéguerre autour du partage des prérogatives entre mairie de Rouen et métropole a même accouché, durant les législatives et en pleine saison touristique, d’un projet de restriction à deux ou trois jours par semaine des temps d’ouverture des quatre phares de la ville, les églises Sainte-Jeanne d’Arc et Saint-Maclou, le beffroi du Gros-Horloge et, dans le quartier Saint-Nicaise, l’abbatiale Saint-Ouen. C’est encore trop coûteux de payer des étudiants au lance-pierre pour garder les lieux. Face au tollé et à l’indignation des guides-conférenciers, la mairie a reculé. Reculé, seulement. Et Fourneyron y a perdu quelques centaines de voix précieuses.     

C’est dans ce contexte de déliquescence des politiques publiques locales que se situe le combat de l’association La Boise de Saint-Nicaise pour le sauvetage et la reconversion de l’église du même nom, inscrite à l’inventaire supplémentaire du patrimoine, et de ses annexes. Cette association, dès juin 2016, a repris dans les formes légales ce que les occupants de Nuit debout-Rouen avaient commencé à faire avant leur évacuation par la police : sortir un monument unique en France de l’oubli et le faire revivre autour d’un projet de maison commune. Un an a passé. La Boise a beaucoup œuvré, en contact permanent avec la mairie, la DRAC et les associations partenaires, pour informer les Rouennais sur ce patrimoine méconnu, en embellir les abords et en exhumer les trésors, inaccessibles depuis des années. En lien toujours avec la DRAC et avec le soutien amical de Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture, elle s’est battue pour le classement de tout l’édifice, cloches et orgues inclus, et la protection de la parcelle attenante du presbytère, dernier lambeau d’un des plus grands cimetières médiévaux intra-muros de la ville, jamais fouillé à ce jour et plein de vestiges de la nef du XIIIe siècle. 

Las, sans prévenir personne, la mairie propriétaire, qui a interdit aux experts de la DRAC d’expertiser l’église, a déposé en mars un permis de démolir visant le presbytère, en vue de l’érection d’une grue qui servirait à extraire les quatre cloches par l’extérieur, après éventration du clocher inscrit. En 2015, un expert campaniste du ministère de la culture avait demandé le classement de cet ensemble de 16 tonnes de bronze, d’une grande pureté de timbre (absence de gravures). Depuis le 15 juin, l’arrêté de permis de démolir est exécutable. Tous les milieux du patrimoine, jusqu’aux experts du ministère, sont furieux qu’un tel arrêté ait pu être émis sans même réfléchir à une dépose par l’intérieur des cloches, qui ne nécessiterait pas de raser un bâtiment encore bien assis (le presbytère), qui plus est implanté sur un terrain historiquement sensible, et qui n’entraînerait pas la mutilation d’un chef d’œuvre de l’art déco.

En vérité, depuis 2015, la municipalité espère vendre cet ensemble exceptionnel à un promoteur. Raser sans motif sérieux un presbytère que les Nuit-deboutistes, sans moyens, avaient commencé à restaurer lui permettrait de dégager une parcelle de plus de 600 m2 en plein centre-ville et de supprimer le dernier bouclier du clocher, dont la destruction simplifierait d’un coup un dossier fort complexe. Officiellement, il s’agit de se donner de l’aisance pour consolider l’église et empêcher l’effondrement du clocher. Alors pourquoi aucune étude-structure n’a-t-elle été lancée en ce sens ? Pourquoi les experts de l’État ont-ils été interdits d’expertise ? Pourquoi la mairie n’a-t-elle pas entériné la demande de classement qui lui permettrait, en cas de restauration, d’être aidée au minimum à hauteur de 40 % du coût global par l’État ?

La municipalité actuelle s’est fait une spécialité de brader son patrimoine, sous prétexte d’impécuniosité, à des privés, plutôt que de se concerter avec les habitants pour trouver une solution qui réponde aux besoins de la collectivité en matière de locaux polyvalents. Toutes les conditions sont réunies, dans le cas de l’église Saint-Nicaise, pour en faire un chantier-école pilote et un espace d’échanges et de créativité moteur pour l’agglomération, et pas seulement pour le quartier dont elle fut l’axe dynamique jusqu’au début des années 2000. L’État lui-même a reconnu la richesse patrimoniale rare de cette église des pauvres. Tout cela risque pourtant d’être balayé sur décision d’un principicule aveugle et sourd à l’expertise des agents de l’État et de ses concitoyens, qui lui servent pourtant sur un plateau des propositions concrètes. Les arguties comptables masquent mal un mépris du principe de cogestion sur quoi se fonde la démocratie municipale.

Jean Lecanuet, maire de Rouen à l’époque des grands ravages urbanistiques, dont le quartier Saint-Nicaise porte encore les stigmates, a au moins eu l’intelligence d’admettre son erreur au milieu des années 1970 et s’est pris de passion pour les maisons à pans de bois, élément si caractéristique du décor rouennais. Il a su écouter les cris d’alarme et les raisons de ses concitoyens. Des centaines d’immeubles et de maisons ont ainsi pu être sauvés, qui font aujourd’hui la renommée de la ville, autant que les édifices religieux. Lecanuet, malgré tous ses défauts, a eu des mots très justes pour dire dans quelle estime il tenait le conseil des Rouennais :

« Il est impossible, à un élu, même s’il est pénétré de la justesse de son opinion en matière d’urbanisme, de la faire passer dans la réalité s’il ne reçoit pas le concours et l’adhésion des esprits qui se sentent concernés par ses actions d’urbanisme. Je crois d’ailleurs qu’il faut se féliciter de cette nécessité. Pourquoi ne pas vous confier que les responsables s’impatientent parfois devant les résistances que rencontrent leurs projets ? Finalement, je crois qu’ils ont tort. Le succès d’un projet ne peut provenir que du dialogue, de la compréhension, du partage de la conception. Cette action ne peut être accomplie que par un concours d’opinion. Mais l’opinion publique ne se met jamais en mouvement d’elle-même. Elle ne progresse que sous l’impulsion de minorités agissantes. Rouen avait besoin de militants de la cause de sa beauté : sa chance est d’en être pourvue. »[*] 

Yvon Robert gagnerait beaucoup à prendre conseil des mânes de son illustre prédécesseur.   

Je vous invite à signer ICI la pétition que La Boise de Saint-Nicaise a mise en ligne le 7 juillet dernier.

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[*] Discours de remise de la croix de chevalier de la Légion d’honneur, le 2 février 1981, à Daniel Lavallée, vice-président des Amis des monuments rouennais. Voir Bulletin des AMR, octobre 1980-septembre 1981, p. 78.

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