Quel avenir pour l’église Saint-Nicaise, bastion rouennais des luttes sociales?

Avant la catastrophe Lubrizol, qui en a rajouté une couche, Rouen, la « ville aux cent clochers » chantée par Hugo, en pionnière de la grande braderie patrimoniale, s’était distinguée par la mise en vente de quatre des siens, dont l’emblématique église Saint-Nicaise, épicentre de la lutte contre la loi Travail en 2016. Son avenir se joue fin novembre : église-brasserie ou opération immobilière ?

Église-brasserie Saint-Nicaise (projection). © Caroline Bazin & Maxime Jouet, pour Ragnar Église-brasserie Saint-Nicaise (projection). © Caroline Bazin & Maxime Jouet, pour Ragnar
L’affaire est exemplaire et suivie de très près, non sans appréhension, par l’ensemble des acteurs du patrimoine. L’opération, dans la « belle endormie », ainsi qu’on surnomme Rouen, a été lancée en mai dernier et s’est achevée, avec le dépôt des dossiers, le 30 septembre. Cinq petits mois, sans compter la morne plaine des vacances, avec des visites techniques contingentées, des informations au compte-gouttes. La ville a voulu aller vite avant les municipales. La chose s’est décidée entre le maire Yvon Robert et deux adjoints, sans passage préalable par une délibération en conseil municipal, ni même une consultation des riverains. Son intitulé, suivant un procédé d’inversion sémantique typique du novlangue communicationnel, a fait grincer des dents dans toutes les associations locales de défense du patrimoine : « Rouen réinvente son patrimoine ». Il s’agit là, au vrai, une fois la cuticule publicitaire ôtée, d’un appel à projets sur quatre anciennes églises rouennaises mises en vente, d’époque et de style divers, Saint-Paul, Saint-Pierre-du-Châtel, Sainte-Croix-des-Pelletiers et – le plus gros lot, le plus complexe et le plus riche – Saint-Nicaise. Le seul inédit, là-dedans, c’est le nombre et la qualité des édifices concernés. Depuis la Seconde Guerre mondiale, jamais une « ambition » semblable ne s’était déployée à Rouen, avec l’aval de la DRAC Normandie qui plus est, qui a validé les cahiers des charges (le général et les spécifiques), tolérant d’incompréhensibles lacunes pour l’église Saint-Nicaise, dont l’association de défense, la Boise, adossée aux inventaires réactualisés, a pourtant documenté la richesse, en plus de demander le classement MH (l’église est seulement inscrite MH).

Pour la transparence, on repassera : à ce jour, près d’un mois et demi après le dépôt des dossiers, hormis un projet d’église-brasserie sur Saint-Nicaise, que ses porteurs, deux jeunes entrepreneurs tombés amoureux des lieux, ont eu l’intelligence de construire avec l’association référente et de présenter aux Rouennais alors que rien ne les y obligeait, personne ne connaît la nature exacte des 11 autres propositions, même s’il se murmure que des promoteurs sont de la partie. La composition du jury de sélection, qui se réunira fin novembre, n’est toujours pas publiée. Une fois les choix arrêtés, peut-être demandera-t-on leur avis aux Rouennais, qui sont pourtant copropriétaires des biens engagés. Politique du fait accompli, qui n’est pas une politique. Nihil novi sub sole.

Un tel signal, envoyé par une grande ville dont l’un des principaux faire-valoir touristiques est précisément son patrimoine religieux, si prisé des poètes, des peintres et des photographes, est d’autant plus désastreux qu’il risque de faire ailleurs des émules parmi les édiles en panne d’inspiration. Ces derniers, pris dans la boucle de rétroaction négative d’une gestion court-termiste, obsédés par une densification au rabais qui fait surtout l’affaire des rentiers de l’immobilier, voient trop souvent une charge dans un potentiel – vu ce que les sociétés y ont investi, les édifices religieux, forums couverts, sont des écoles gratuites du regard pour une éducation artistique populaire – et laissent se détériorer un bâti monumental pourtant protégé par la loi, induisant de fait un surcoût à la restauration, essentiellement supporté par les collectivités. Les associations, fédérations et fondations nationales de défense du patrimoine sont atterrées, et même Stéphane Bern, interpellé directement sur le sujet, a dû convenir qu’il n’avait pas pris la mesure de la détresse du patrimoine rouennais qu’une telle opération illustre.   

Étonnante « réinvention » celle qui consiste à se passer de l’avis des habitants, informés comme en passant de la mise en vente par le magazine municipal en début d’année, avant que la presse locale ne s’en empare, sans trop s’attarder sur les modalités. Le patrimoine est exclu du champ de la « démocratie participative » si chère au maire, qui s’en estime un des premiers promoteurs en France : parole de l’adjoint chargé du… patrimoine. Stupéfiante « réinvention » celle qui consiste à dire – parole du même adjoint – qu’on sacrifie quatre églises pour dégager l’embryon d’un budget de restauration – 20 à 30 millions d’euros – destiné à une autre église aux dimensions cathédralesques, l’abbatiale Saint-Ouen, haut lieu de l’histoire johannique, dont la pierre s’effeuille, attaquée par la pollution.

Si le principe d’un appel à projets sur des églises exécrées et désaffectées n’est pas en soi une mauvaise idée, encore devrait-il se faire dans les règles de la consultation et de la délibération démocratiques, après épuisement de tous les autres recours et en tenant compte enfin du contexte sanitaire propre à chaque ville. L’association La Boise de Saint-Nicaise a déposé à deux reprises un dossier auprès de la Mission Bern pour amorcer la chaîne vertueuse des aides à la restauration pour l’église Saint-Nicaise. Par deux fois, à la grande stupéfaction de la Fondation du patrimoine, la mairie a refusé de l’appuyer. Même chose pour la demande de classement MH, qui signifie un engagement massif de l’État (jusqu’à 40 % du montant des travaux de restauration), à laquelle la ville n’a pas donné suite, alors qu’un dossier de classement du seul ensemble campanaire nicaisien, un des plus lourds et des mieux-sonnants de Normandie, moisit depuis 2015 dans un tiroir de la DRAC et que les organistes de la ville demandent aussi le classement des grandes orgues néoclassiques, uniques en France.

La Boise, depuis plus de deux ans, en lien avec le département de Seine-Maritime et la région Normandie, travaillait sur un projet de reconversion de l’église, en vue de la maintenir dans le domaine public, l’idée étant de faire de l’église proprement dite un espace polyvalent, avec une dominante musicale, qui aurait pu servir d’annexe au conservatoire voisin, surpeuplé, et d’aménager dans ses dépendances un centre de formation aux techniques de restauration du patrimoine bâti (taille de pierre et ingénierie béton), en partenariat avec les Compagnons du devoir, qui ont signalé la pénurie de main-d’œuvre qualifiée en France juste après l’incendie de Notre-Dame de Paris. La ville n’a pas tenu compte de cette offre associative, pas plus qu’elle n’a saisi l’occasion de la catastrophe de Lubrizol pour s’attaquer à la pollution chronique au soufre, liée aux activités pétrochimiques et portuaires, qui dégrade ses monuments depuis plus d’un siècle[*]. Seule la Boise s’en est inquiétée, qui, à la demande de la sénatrice Catherine Morin-Desailly, a envoyé une contribution à la commission d’enquête sénatoriale pour que le volet patrimonial ne soit pas oublié de la gestion post-Lubrizol. Entre autres propositions avancées, celle-ci : la création d’une taxe métropolitaine « Agression chimique des monuments », pour que les collectivités ne soient plus seules à supporter le coût exponentiel et permanent des restaurations et que le principe pollueur-payeur, en la matière, soit appliqué strictement, le phénomène étant identifié depuis longtemps, aux activités émettrices de soufre.

Quand on prétend se soucier du patrimoine, on ne balaie pas d’un revers de main de telles initiatives, on les accompagne plutôt et l’on y apporte la compétence municipale. On ne peut pas affirmer d’une part manquer de fonds pour la restauration du patrimoine municipal et rejeter d’autre part les aides publiques ; on ne peut pas déplorer d’une part le peu d’investissement des citoyens dans la vie de la cité et repousser d’autre part une proposition des citoyens qui déroge à la sinistrose ambiante.  

Las ! L’appel à projets est clos, désormais, et l’opacité qui entoure ses suites nourrit les inquiétudes des riverains, rendus plus suspicieux encore par la gestion défaillante de la catastrophe industrielle qui a bouleversé leur quotidien et anéanti une décennie d’efforts de tous les acteurs économiques et culturels pour rendre son lustre à la capitale normande. La Boise de Saint-Nicaise, invitée à candidater, n’a pu aller jusqu’au bout de l’appel, faute de temps, de moyens, de « business plan ». Impossible en cinq mois, avec en sus l’interruption des grandes vacances, de mobiliser les administrations et les élus de la région et du département pour apporter des garanties publiques à une éventuelle cession de propriété. L’association a pu néanmoins veiller presque jusqu’au bout sur l’édifice et son mobilier (maître-autel, statuaire, orgues, ensemble campanaire), dont elle a fait estimer les coûts de restauration dans la perspective d’un maintien sur place. Ce travail n’aura pas été inutile. Peu avant les grandes vacances, deux jeunes brasseurs au parcours original, Pierre-Marie Soulat et Benoît Rousset, qui commenceront leur activité en janvier 2020 sur un premier site au Houlme, dans la banlieue rouennaise, ont pris contact avec la Boise pour que celle-ci borde leur dossier sur le plan patrimonial, le cahier des charges de la ville et ses annexes ne permettant pas une appréhension complète des enjeux et de la configuration des lieux. Très vite il est apparu que leur projet, atypique, ouvert et exigeant pouvait fusionner avec celui de l’association, pour que son insertion dans un quartier historique et populaire, économiquement atone, se fasse dans le respect du patrimoine mobilier et immobilier, comme du cadre de vie des riverains, et qu’une restauration soignée, en connaissance de cause, redonne 200 ans de vie à ce lieu exceptionnel, pour lequel les communeux de 2016, dont quelques anars purs et durs, s’étaient pris de passion.

Le projet d’église-brasserie Ragnar, le seul à s’être dévoilé, est l’exemple même de ce qu’on peut faire de mieux en matière de reconversion quand tout le monde s’écoute, y met du sien, sans a priori et en ne quittant pas des yeux l’objectif : la sauvegarde de la maison commune, ce qui écarte d’office les prédateurs immobiliers. Ce collectif rassemble deux entrepreneurs sensibilisés aux enjeux patrimoniaux et environnementaux, fins connaisseurs de leur métier, des associations non complaisantes, des citoyens de tous âges, investis dans une cause – le patrimoine – souvent jugée perdue d’avance et étiquetée, par confort, « de droite », « réactionnaire », alors que Saint-Nicaise appartient au patrimoine ouvrier, des artisans d’art impatients d’œuvrer sur un chantier requérant le meilleur du génie humain, et des élus de tous bords qui ont su surmonter leurs préventions à l’égard d’un temple des luttes sociales. Voilà un attelage rare, sinon miraculeux, eu égard aux conditions dans lesquelles il s’est constitué. Ce qu’il propose l’est plus encore et pourrait servir de modèle, à l’avenir, pour repenser l’habitabilité monumentale, au-delà des servitudes comptables et idéologiques, trop souvent invoquées par paresse d’esprit dans un pays où l’argent et les talents ne manquent pas, mais où la décision de leur affectation a été confisquée par une oligarchie criminelle qui épuise et assèche les meilleures volontés.

Les points forts du projet Ragnar pour Saint-Nicaise :

- Le projet Ragnar répond en tous points au cahier des charges général de l’appel à projets ; il va bien au-delà des exigences du cahier des charges spécifique à l’église Saint-Nicaise.

- Le projet Ragnar – fait exceptionnel lorsqu’il est question de réaffectation d’un édifice religieux, surtout si l’on songe aux exemples nordiques ou anglais – conserve l’essentiel du patrimoine mobilier et immobilier, et des vestiges extérieurs que la Boise a signalés à ses porteurs, et non content de les conserver, il leur redonne une seconde vie.

- Le projet Ragnar crée une dizaine d’emplois pérennes (CDI).

- Multi-lieu modulable, ouvert aux riverains et, plus largement, aux Rouennais et aux touristes de passage, l’église-brasserie accueillerait aussi un espace muséal dont la Boise est d’ores et déjà en train de poser les bases, dans l’hypothèse (faste) où ce projet serait retenu, avec la réunion des musées métropolitains, de façon à y exposer les trésors restaurés de Saint-Nicaise, présents sur place ou stockés dans les réserves, ainsi que toute pièce aidant à mieux se figurer l’histoire de ce quartier ouvrier médiéval où se confectionnait le fameux drap de Rouen.

- Toute l’installation productive de la brasserie proprement dite est réversible et ne nécessite aucune altération du bâti.

- S’agissant des instruments qui ont fait la renommée de l’église Saint-Nicaise : l’orgue de chœur et l’ensemble campanaire Causard, carillon inclus, restent sur place pour être joués, après restauration ; le grand orgue néoclassique Rochesson ne pouvant plus déployer toute sa puissance dans une église dont le volume et partant l’acoustique seront nécessairement modifiés, la Boise travaille avec la région et des organistes qui le connaissent bien à une solution de transfert à moindres frais dans le vaste auditorium tout proche de la chapelle Corneille, auquel il ne manquait plus qu’un tel instrument pour être achevé. Ainsi resterait-il dans le quartier Saint-Nicaise, là encore pour être joué (partenariat avec le conservatoire de musique), après restauration sur fonds publics, complétés si besoin par le mécénat.

- Le projet Ragnar empêche une privatisation et une dénaturation des lieux. Les brasseurs, loin de s’envisager à tout prix comme propriétaires, ont proposé à la ville la solution du bail emphytéotique, de façon à laisser une chance au maintien de l’église dans le domaine public.

- Le projet Ragnar intègre une salle des associations dans l’annexe discrète qu’il a imaginée à l’emplacement de l’actuel presbytère et agrandit le jardin qui l’entoure en préservant les arbres et les vestiges funéraires et architecturaux qui s’y trouvent. Le jardin resterait accessible à tous en journée.

- Le modèle économique est inédit en France : il consacre 10 % du profit réalisé sur la vente de chaque bière Ragnar en Normandie ou ailleurs dans un premier temps à l’entretien de l’église et au remboursement des aides publiques à la restauration, dans un second temps au soutien à la restauration d’autres édifices normands.

- Enfin, non seulement le projet Ragnar opte pour une restauration d’excellence en y mettant le prix, mais encore ne craint pas de voir évoluer les protections sur l’édifice, souhaite même leur renforcement, s’ajoutant des contraintes.

Ce projet d’église-brasserie, plébiscité par les Rouennais et les associations de défense du patrimoine, très attendu dans un quartier qui se bat pour sauver son bureau de Poste, dernier fantôme d’un service public dont la reconcentration est une désertion, casse, en s’exposant, la logique de l’entre-soi corrupteur et oblige les élus de la ville et la DRAC, en roue libre sur ce dossier, de l’aveu même des experts du ministère de la culture, à réfléchir à deux fois avant de favoriser, comme à leur habitude, les promoteurs, qui ont déjà défiguré le décor des Mystères de Paris. Ce qui sortira de cette lutte d’arrache-pied contre la logique de privatisation des communs, quelle qu’en soit l’issue, sera le gabarit des ambitions à venir en matière de politique patrimoniale. 
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[*] La pollution chimique est même à Rouen une affaire très ancienne, puisque la première usine d’acide sulfurique, appelé « vitriol » à l’époque, vit le jour à la fin des années 1770, contre l’avis du Parlement de Normandie, chargé de la police environnementale, dans le faubourg Saint-Sever, rive gauche de la Seine, face à la ville, à 500 mètres du site actuel de Lubrizol. C’est d’ailleurs là que se produisit le premier accident industriel chimique de l’histoire de France, à la veille de la Révolution. Aux habitants qui souffraient de nausées, de vomissements et de diarrhées, les autorités avaient déjà répondu qu’il fallait dissocier les odeurs pestilentielles de la toxicité réelle…  

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