Le Moyen Âge inclusif

En matière de langue, rien n’est oiseux, pas même un point médian, car la langue, d’un usage quotidien, informe notre quotidien, nous informe sur le quotidien. Elle est à la fois révélatrice et prescriptrice de la place réelle accordée aux femmes dans nos sociétés. L’exemple médiéval devrait nous faire réfléchir.

"Recueil des règlements et arrêts des fabricants de draps d'or et de soie", Rouen, XVIe siècle "Recueil des règlements et arrêts des fabricants de draps d'or et de soie", Rouen, XVIe siècle

Preuve que le combat dans la langue n’est absolument pas séparable des autres combats féministes, que le genre de certains mots n’est pas indifférent, il est des préfètes qui apprécient qu’on les appelle « Madame le préfet », car elles craignent autrement de ne pas être pleinement respectées de leurs subordonnés. Et tant pis si sous-préfète existe depuis le XIXe siècle. Cette crainte, parfaitement légitime, de ne pas être considérée sous l’appellation féminisée entretient cependant une dérive sexiste du français pour les noms de métiers, dérive datable, dans une première phase, du milieu du Moyen Âge, avec l’abaissement de la condition féminine lié à la redécouverte du droit romain, et dans une seconde phase, du XVIIe siècle, l’âge classique, cet âge tellement merveilleux où quand une femme se mêlait de langage, elle s’attirait le sobriquet de « précieuse ridicule ». Lorsque le raffinement, comme à l’ère courtoise, est le fait des hommes, on y trouve moins à redire, étrangement. Mais attention, si les hommes sont par trop raffinés dans l’expression, on les décrète efféminés.

Il y a donc bien un enjeu de pouvoir entre les genres dans les pratiques langagières, avec des secteurs réservés à chacune et à chacun, et des sanctions sociales pour qui s’aventure au-delà des bornes. Cela apparaît nettement dans l’hostilité, teintée de mépris raciste, les innovations venant le plus souvent de la Belle Province ou de Belgique, dont l’académie française ne se lasse pas de témoigner à l’égard de la féminisation des métiers et fonctions prestigieuses (accord de proximité en usage pendant six siècles dans notre langue[1]). La liste des termes les plus protégés par la Coupole des « contorsions féminisatrices » (Maurice Druon, 20 septembre 1998, dans Le Figaro) est révélatrice de la volonté de ce cénacle déplumé de plumitifs réactionnaires (« rien dans la cafetière, tout dans la coupole », lançait Desproges à d’Ormesson en 1982) de maintenir un plafond de verre : ambassadeur (on trouve cependant ambassadrice au sens plein de « dame envoyée en ambassade » dans la version de 1798 du dictionnaire de l’académie…), auteur (autrice, de formation régulière, tout autant qu’écrivaine, fut pourtant employé jusqu’au XVIIe siècle, y compris par certains… académiciens), chef, député, docteur, ministre, président, professeur, garde des Sceaux, ingénieur, maître (de conférences), préfet, proviseur, recteur, chancelier, maire, médecin, officier, poète, procureur, proviseur, sénateur[2]. La hantise de ces habits verts plutôt moulus que galants ? L’avènement de la « clitocratie » (Jean Dutourd, 20 mars 1984, dans France-soir), rien de moins.

La prétendue « neutralité du masculin », fait de culture et non de langue contesté par Mme de Sévigné en son temps à propos du pronom le[3], est démentie par de nombreuses études sur les discriminations qui montrent que les femmes interprètent une annonce formulée au masculin comme leur étant adressée en second lieu. Considérant que leur candidature aura moins de chances d’être retenue, elles renoncent à postuler[4]. L’hypersensibilité de l’académie sur ce point est très récente et probablement liée aux remugles de la droite la plus rance qui y stagnent depuis l’entre-deux-guerres. Au XIXe siècle, en effet, siècle pourtant peu tendre avec les femmes, des brèches s’étaient ouvertes dans la terminologie sans que cela provoquât l’ire du Quai Conti, occupé à d’autres querelles. Les premiers postes créés dans la haute fonction pour des femmes furent ceux de déléguée générale des « salles d’asile » (ancêtres des écoles maternelles) et d’inspectrice générale des prisons. Le premier échut à Eugénie Chevreau-Lemercier en 1837, le second à Antoinette Lechevalier en 1843. Le plus amusant est que ces « monstres » lexicaux sont sortis de la cervelle du ministre Achille Salvandy, académicien… La violence faite aux femmes est aussi une violence dans les mots, et quand la loi contraint de plus en plus sévèrement les gestes sexistes, c’est dans les mots qu’elle instille et concentre son poison. La langue n’est nullement un terrain de lutte secondaire.   

L’académie et ses relais éditocratiques ont deux bêtes noires, le point médian et la féminisation des noms de métier. Nous laisserons de côté la première, qui ressortit à la passionnante zoologie de la ponctuation, et nous intéresserons à la seconde en remontant le temps jusqu’à une époque où les efforts de féminisation méritoires de la francophonie outre-hexagonale n’eussent pas incommodé grand monde, quoiqu’il se trouvât déjà, alors, quelques mâles alpha, frottés d’humanisme et inquiets pour leur magistère, fort empressés à brocarder ces « artienne » (étudiante de la faculté des arts), « astronomienne », « theologienne », « escoliere » (étudiante), « legiste », « decretiste » (juriste), « advocate » et « maistresse ès arts » (diplômée des arts libéraux) qui venaient leur disputer les lauriers intellectuels (Femmes qui apprennent à parler latin, farce du Recueil de Florence imprimé à Paris vers 1515).

C’est un fait maintenant bien connu, hormis au Quai Conti, qu’au début du Moyen Âge, les femmes avaient accès à quasiment tous les métiers exercés par les hommes[5], jusqu’aux fonctions les plus prestigieuses, et ce de plein exercice. L’ancienne langue poussa l’audace jusqu’à inventer un féminin à (h)om(m)e (h)om(m)esse. L’(h)om(m)esse désignait une femme dotée des mêmes prérogatives qu’un seigneur. Le suffixe en [-esse] est un suffixe noble, qu’on retrouve dans abbesse ou doctoresse (femme enseignant la doctrine). Comme nous l’avons écrit plus haut, la redécouverte du droit romain au milieu du Moyen Âge commença à grignoter sérieusement les marges de manœuvre professionnelles des femmes, ravalées au rang de mineures. Il est toutefois un endroit en France où ce processus fut enrayé jusqu’à la Révolution : Rouen.

Pourtant, ce n’était pas gagné. La coutume normande refusait en effet la communauté des biens, semblant interdire la coopération financière des époux, et en même temps instituait le mari en administrateur des biens de sa femme. Cependant, dans la pratique, nombreuses étaient les femmes à participer activement aux échanges économiques. Dans le cadre de l’entreprise familiale, surtout dans les métiers de la laine, auxquels Rouen devait sa prospérité, elles étaient étroitement associées à leur mari, quitte, devenues veuves, à poursuivre son activité sans avoir suivi d’apprentissage ni accédé à la maîtrise. Elles pouvaient même conserver son apprenti·e ou en prendre un·e. Ainsi, à Rouen, en 1396, une fille fut confiée à sa mère, veuve de drapier, pour cinq ans, afin qu’elle lui apprît le métier[6]. Notons qu’au Moyen Âge, les femmes pouvaient comme les hommes entrer dans la carrière d’un métier, commencer apprenties (apprentisses dans les sources[7]), continuer en compagnes et finir en maîtresses. Les grades étaient féminisés, sans que cela prêtât le flanc à aucune polissonnerie.

L’incapacité juridique des femmes était d’ailleurs levée quand elles appartenaient à des métiers, des professions organisées (le terme corporation n’apparaît qu’au XVIIIe siècle) régies par des statuts et s’acquittant de la hanse, une taxe d’abord versée au maire de Rouen, puis après la révolte de la Harelle et la suppression de la commune en 1382, au roi. En dehors de Rouen, Paris et Cologne, les professions organisées féminines sont absentes des sources. Du reste, même si la tendance est à une division genrée du travail, dans le registre du maire et dans les quittances de la chambre des comptes, il n’est pas rare de voir hommes et femmes se côtoyer au sein d’un même métier qu’on penserait plutôt dévolu à un sexe en particulier. Dans le registre du maire de 1365, on trouve des hommes à côté des filassières (fileuses), lingères et rubanières. Les gardes du métier (gardiennes des statuts) étaient présentes lors de la prestation de serment, ce qui signifie que ces professions étaient non seulement organisées mais leur hiérarchie ouverte aux deux sexes, quelle que fût la dominante. Inversement, dans les métiers majoritairement masculins et valorisants, on rencontre aussi des femmes : tisserandes en toile, maîtresses du métier de taillanderie (tailleurs), tavernières, « brasseresses », pelletières, barbières et « orfaveresses »[8].

Les femmes n’hésitent pas à renforcer leur position en se constituant en métier quand leur ouvrage est majoritairement féminin. En 1410, les lingères en vieux (« de vieille œuvre ») se regroupent sous la houlette de quatre gardes féminines. En 1422, elles acceptent d’avoir pour gardes deux femmes et deux de leurs maris ou de leur métier, afin que la profession soit mieux gardée dans un monde conduit par les hommes, mais en 1519, elles secouent le joug patriarcal et les gardes sont de nouveau quatre femmes.

Les marques du féminin dans les textes officiels sont absolument essentielles à la compréhension des rapports de force à l’œuvre dans la société. Il ne s’agit en aucun cas de gadgets ou de vains artifices, mais d’indices historiques d’un fait social. La plupart des 11 statuts de métier rouennais comportent à la fois des maîtres et des maîtresses. Les hommes peuvent paraître dominer la profession prestigieuse des brodeurs de soie, par exemple, dont les statuts sont fixés et adoptés en deux temps, après consultation de 17 maîtres en 1419 et de 9 en 1458. Or, les articles des ordonnances sont féminisés et visent aussi bien les maîtres que les maîtresses. Les conditions pour accéder à la maîtrise sont presque les mêmes pour les deux sexes : apprentissage de six ans, réalisation d’un chef-d’œuvre et 20 sous tournois de hanse. Seules différences : les femmes doivent payer en sus 50 sous tournois à une confrérie associée au métier et perdent leurs droits si elles se marient à un homme d’une autre profession. Toutefois, en compensation, un membre de la profession qui épouse une maîtresse devient maître tant que celle-ci est en vie[9].

Les femmes organisées en métier n’étaient pas les seules à s’extraire de leur minorité juridique. Il existait également à Rouen des « communes marchandes » (appelées « femmes soles » en Angleterre), qui exerçaient un métier différent de celui de leur mari et devenaient autonomes avec son accord.

Cette spécificité rouennaise à la fois de métiers moins genrés qu’ailleurs et de métiers organisés par et pour les femmes se conserva jusqu’au XVIIIe siècle. D’après l’historienne américaine Daryl M. Hafter[10], au siècle des Lumières, Rouen était la seule ville d’Europe où les femmes avaient leurs propres corporations et pouvaient être à la tête de véritables entreprises. Une telle latitude s’explique sans doute par le fait que ces corporations normandes ne jouaient aucun rôle politique ou militaire, ne prenaient aucune part aux élections ou ne servaient pas dans la milice urbaine, contrairement aux corporations allemandes. Toutefois, à travers les confréries, dont les rivalités reflétaient les conflits de classes, les corporations rouennaises pouvaient provoquer un certain émoi populaire, comme le révèle l’épisode de la boise de Saint-Nicaise. Involution dans la Révolution, la loi Le Chapelier du 14 juin 1791, au nom de la libre entreprise, abolit les corporations et toute forme d’organisation ouvrière susceptible de contrecarrer les plans de l’État et des patrons de fabrique. Sa promulgation ruina le dernier havre d’autonomie professionnelle et financière des femmes. Il faudrait attendre 1965 pour que celle-ci leur soit rendue, avec la restriction que l’on sait sur les salaires…   
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[1] Racine, académicien courtisan, le pratiquait encore (contre la règle académique), qui écrivait « le fer, le bandeau, la flamme est toute prête » (Iphigénie, III, 5).
[2] Les préconisations de l’académie ont suscité l’apparition de hideux solécismes tels que « le bâtonnier est enceinte » ou « le député a été réélue ».
[3] Le pronom attribut le, lorsque qu’il renvoie à un ensemble équivalent à cela (« En vérité, je vous le dis »), est qualifié de neutre. Cependant, son usage, préconisé par Vaugelas, a mis du temps à s’imposer, car il n’était pas senti comme neutre, précisément, puisque décalqué sur le masculin. La langue classique elle-même y est réfractaire, c’est dire ! On trouve dans Corneille (Pompée, V, 2) : « Vous êtes satisfaite et je ne la suis pas. » Mme de Sévigné a même une position féministe sur le sujet. Ménage rapporte que celle-ci, à qui il avait dit : « Je suis enrhumé », lui répondit : « Je la suis aussi. » Ménage de protester : « Il me semble, Madame, que selon les règles de nostre langue, il faudroit dire : Je le suis. » Réponse du tac au tac de l’intéressée : « Vous direz comme il vous plaira, mais pour moy je croirois avoir de la barbe si je disois autrement. »
[4] É. Viennot, M. Candea, Y. Chevalier, S. Duverger & A.-M. Houdebine, L’Académie contre la langue française, Donnemarie-Dentilly, iXe, 2015, p. 58.
[5] Voir la liste dressée par le guide Femme, j’écris ton nom… (La Documentation française, 1999).
[6] J.-L. Roch, « Femmes et métiers dans la région rouennaise au Moyen Âge », dans A. Bellavitis, V. Jourdain, V. Lemonnier-Lesage & B. Zucca Micheletto (dir.), « Tout ce qu’elle saura et pourra faire » Femmes, droits, travail en Normandie du Moyen Âge à la Grande Guerre, Mont-Saint-Aignan, PURH, 2015, p. 22.
[7] On croise encore le féminin apprentisses dans le Tableau de la communauté des maîtresses bonnetières, faiseuses et marchandes de modes, plumassières et coiffeuses de la ville et faubourgs de Rouen, 1787, ADSM, fonds des corporations, 5 Ep. 161/4.
[8] J.-L. Roch, art. cit., p. 24-25.
[9] F. Rivière, « Les femmes dans les métiers organisés à Rouen aux XIVe et XVe siècles : des droits exceptionnels en Normandie comme en Europe », dans A. Bellavitis, V. Jourdain, V. Lemonnier-Lesage & B. Zucca Micheletto (dir.), « Tout ce qu’elle saura et pourra faire »…, Mont-Saint-Aignan, PURH, 2015, p. 34.
[10] D. M. Hafter, « Stratégies pour un emploi : travail féminin et corporations à Rouen et à Lyon, 1650-1791 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 54-1, 2007, p. 98-115.

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