M. Smith

Courte biographie d’un homme ordinaire passé maître dans l’art d’inexister.

– M. Allais, vous êtes un écrivain sur le retour.
– Déjà ?

Alphonse Allais, Crayon X.    

 

Jacques-Émile Blanche, "Étude pour le portrait d'Igor Stravinsky", 1913 (Rouen, musée des Beaux-Arts). Jacques-Émile Blanche, "Étude pour le portrait d'Igor Stravinsky", 1913 (Rouen, musée des Beaux-Arts).
M. Smith était sorti de cette forge d’où sortent tous les gens ordinaires, j’entends le sexe de la femme (les hommes d’exception, eux, ne naissent pas, ils apparaissent, tout le monde sait cela). Comme chez tous les gens ordinaires déjà avancés en âge, sa gratitude filiale se limitait à mesurer d’une oreille distraite, le dernier dimanche du mois, les progrès de l’hypocondrie maternelle et du radotage paternel. Les six premiers jours de la semaine, M. Smith pensait que le septième, il ne penserait toujours à rien. Ce n’était pas que l’intelligence lui fît défaut, mais il n’en avait pas l’usage. Il lui suffisait de la savoir là, à portée de main, tenue en réserve pour les temps indistincts où le Tout-Puissant reverrait sa copie. Car M. Smith allait à la messe et avait quelques notions de catéchisme. D’où il ressortait en substance qu’il y avait eu un début pas terrible et qu’il y aurait une fin catastrophique, dans le genre on efface tout et on remet ça de plus belle. Il croyait non par conviction, mais par défaut de conviction.

Le crâne de M. Smith, qui était aux trois-quarts chauve, aurait découragé les phrénologues[1] d’autrefois par son poli impeccable de cul de fonte. Son visage avait cette plasticité froide des visages ordinaires et déclinait la gamme restreinte des nuances intermédiaires entre la colère indolente et la joie tranquille. Le plaisir – car, je le dis à sa décharge, il arrivait à M. Smith d’avoir du plaisir, même s’il n’en démêlait pas bien le motif –, le plaisir, donc, empruntait chez lui des voies qui feraient presque passer les desseins de Dieu pour des secrets de Polichinelle. En vérité, je ne saurais dire s’il éprouvait du plaisir ou si, au contraire, le plaisir l’éprouvait, tant il semblait que le plaisir se fût enraciné dans ce sol ingrat par goût du défi – ou faute de mieux. Et l’amour ? M. Smith avait contracté – ou hérité – l’habitude de se curer les dents après le déjeuner avec une allumette appointée. Il y mettait le même soin hygiénique que dans ses amours. 

Ses collègues de travail, à qui une consommation excessive d’anxiolytiques avait donné cette carnation hépatique, ce brou de cerne des hématomes en fin de carrière, l’appelaient « pH neutre ». Et en effet, à bien regarder, sur la traditionnelle photo de groupe, leurs devantures décrépies et celle, toute lisse, comme repassée à la pattemouille, de M. Smith, on eût songé irrésistiblement au tableau des retrouvailles posthumes du docteur Blanche[2] et de ses illustres pensionnaires.

M. Smith avait beau varier chaque matin sa tenue, comme sa position de DRH d’une grande entreprise de cosmétiques le lui permettait, il avait beau changer sa cravate Vasarely contre un nœud papillon coquelicot, remplacer son gilet guilloché en tweed par un cardigan cacao à col évasé, il ne semblait pas qu’il dût en paraître transformé. M. Smith illustrait à ses dépens un nouveau proverbe : le moine fait l’habit. Un étudiant facétieux n’avait-il pas écrit au pastel gras sur sa porte « MM. Smith & Veston, représentants en terne » ?

Un jour qu’il s’extirpait machinalement les poils du nez devant sa glace, M. Smith se souvint que l’auteur de cette farce travaillait à présent comme commis dans une succursale de son entreprise. Son corps fut alors parcouru d’un long frisson. C’était le premier souvenir qui lui revînt d’aussi loin en mémoire.

À ce point précis de sa réflexion, M. Smith se perdit de vue. Il lui était déjà arrivé de se sentir flou, un peu comme l’acteur Robin Williams dans le fameux sketch de Woody Allen[3], mais cela lui était vite passé.

Cette fois, l’hallucination durait au-delà du temps que le sens commun et Le Petit Robert lui assignent. M. Smith n’osa pas se rincer le visage à grandes eaux. Il craignait trop de noyer le peu de lucidité qui lui restait et de le voir tourbillonner en gémissant dans le siphon du lavabo.

Une minute passa avant que la vapeur d’eau ne se condensât sur la glace en grosses gouttes phosphoriques entre lesquelles M. Smith vit réapparaître en pointillés les contours d’un visage qu’il ne reconnut pas tout de suite.

Passé un premier mouvement de panique, M. Smith put croire qu’il avait rêvé ce gommage de lui-même, car M. Smith le dévisageait de son air neutre, ce même air auquel les femmes prêtaient tant de charme et qui posait, à leurs yeux, le Mâle, l’incarnait paradoxalement dans le granit d’une vérité éternelle et infrangible.

« L’eau de mon bain doit être assez chaude », s’entendit-il prononcer d’une voix mal assurée. Le M. Smith de la glace fut soudain parcouru d’un frisson et cligna des yeux comme s’il cherchait à modifier la focale des pupilles. « Se pourrait-il qu’il ne me voie pas ? » bafouilla M. Smith, qui reculait à tâtons vers la fenêtre.

* * *

Le dénouement, je le tiens de l’aimable Mme Gonzalez, la concierge de l’immeuble où logeait M. Smith. Ce matin-là, elle rentrait les containers à ordures dans la courette intérieure quand un cri surhumain lui fit lever les yeux. Un poing vigoureux venait de fracasser une fenêtre du sixième étage, « la troisième à gauche de la verrière de la cage d’escalier », et un homme avait jailli du cadre, le corps fumant « comme de la pâte à caoutchouc ». Après un semblant de chute, l’homme avait rebondi dans les airs et était resté suspendu par les bretelles, « un magnifique jeu de bretelles pourpres », à la charnière mâle d’un volet qui n’avait jamais été posé. Il était torse nu et portait un « pantalon blanc de Pierrot ».   

Ce jour-là, le placide M. Smith, qui était passé à côté de sa vie, trouva le moyen de passer à côté de sa mort. Les mauvaises langues disent que n’ayant pas su se rendre attachant, M. Smith aura au moins réussi à s’attacher.

L’histoire ne dit pas ce que M. Smith est devenu après cette sortie.
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[1] Tenants d’une école psychologique fondée par Franz Josef Gall (1758-1828), un esprit démangé qui pensait déterminer les fonctions et capacités intellectuelles d’un individu d’après la conformation externe de son crâne.

[2] Directeur de la clinique de Passy à l’époque où Maupassant y exorcisait sa manie de hanter les femmes.

[3] D’après M. Durand, son biographe et son psychiatre, « Smith s’identifiait étroitement avec les acteurs blessés dans leur intégrité ontologique, avec les doublures, les gueules cassées, les seconds rôles, les anonymes qu’un plan rapproché tantôt ampute des deux jambes, tantôt décapite, avec tous ces figurants sans figure à qui un script bâclé et une prise de son défaillante font parler une langue dont aucune grammaire connue ne fait état » (in L’Homme tranquille, histoire d’un self-dead man, p. 5).

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