Comment l'université a trahi l'univers

Les cassolettes universitaires ont encensé trop de faux dieux. Elles sont éventées. Leur problème à elles est qu’on ne les sent plus. La science qui pontifie n’a pas d’odeur, sinon sui generis. Un maître parfumeur dirait que l’air de l’entre-soi pue de ce qu’il n’inspire rien. Les étudiants modernes, si critiques à l’égard d’un système qui, sous couvert de donner à chacun ses chances, pratique et encourage la cooptation en circuit fermé, sont les premiers à donner du museau dans les clapiers que l’université leur apprête. Car ils veulent avoir leur part, quittes à être inscrits au menu, du ragoût d’honneurs que les mandarins se servent. En France, le clapier est une ruche. Chaque larve a son alvéole, convenablement operculé, le temps qu’elle y développe, par simple accoutumance au ronron ambiant, le fameux « réflexe corporatiste ». Elle sera bien d’abord tentée de résister, en souvenir des luttes passées, mais il lui suffira d’être tentée. Il n’en faut pas davantage à la conscience pour se pardonner une forfaiture.

Qu’entendons-nous par « réflexe corporatiste » ? Cette expression, vague dans ses contours, infamante dans ses sous-entendus, est rarement explicitée. Les libéraux la jettent comme un gant à la face des syndicalistes. Le réflexe corporatiste, dans le supérieur, consiste à parer automatiquement toute critique qui porte atteinte à un magistère conquis de haute lutte. L’universitaire aime à montrer combien il s’expose, de colloques en conférences, moins ce que cette exposition lui coûte de fermetures. Sa curiosité est un rêve d’étrave dans une âme de calfat. Le doctorant qui, sur le conseil intéressé de son directeur, a sué sang et eau, cinq années durant, sur la particule de dans le Roman de la Rose, ne développe pas une passion du florilège mais de la chasse gardée. Devenu professeur, il se cherche vite une spécialité dans sa spécialité même qui le dispense d’être accueillant et l’autorise à mordre tout empiéteur. Le seiziémiste raille avec bonhomie le dix-septiémiste, qui le lui rend bien du reste, l’un et l’autre étant à peu près ignorants de ce qu’il s’est dit de neuf dans le siècle voisin. En revanche, dans la niche d’un même siècle, le montaignien aboiera sur le béroaldien si celui-ci s’avise de rapprocher certains traits piquants des Essais des fariboles hétérodoxes du Moyen de parvenir.

Il y eut à l’université un corporatisme noble – eh oui, messieurs les libéraux, le corporatisme n’a pas toujours été bêtement pavlovien –, un corporatisme qui ne transigeait pas sur la forme, mais concédait beaucoup sur le fond, puisqu’aucune discipline n’était écartée a priori. C’est ce corporatisme-là qui poussa l’Université de Paris – pas encore sorbonnisée – à faire grève de 1229 à 1231. À l’époque, escarpes[1], écoliers, ribauds et docteurs travaillaient de concert, quand ils n’étaient pas une seule et même personne hypostasiée en quatre. Les Sommes des Pères ne nourrissaient pas leur homme et Jésus tardait à multiplier les pains sur les tables des forniers[2] parisiens. Les derniers étaient impatients d’être les premiers. Aussi la faculté de théologie s’employait-elle, par des biais pas toujours catholiques, à avancer l’apocalypse de quelques années. Le Quartier Latin était une Cour des Miracles qui avait sa propre police, laquelle passait souvent sur la rive droite pour jouer à botecul avec les archers du Guet. Ceux-ci en eurent un jour assez d’avoir le dessous et poursuivirent jusque dans le Quartier Latin des étudiants qui avaient été mêlés à une rixe. C’était sous la régence de Blanche de Castille. L’Université, dont l’U forme une redoute imprenable, se mit en défense contre cette incursion. Des barricades en interdirent l’accès aux importuns. Quelques archers aventurés dans le dédale avant qu’il ne fût fermé disparurent, nettoyés, et retournèrent à l’état d’essence pure qui était le leur à leur conception. En apparence, on se battait pour la forme. En vérité, on débattait du fond. L’expédition punitive du Guet invalidait l’accord d’autogestion conclu entre l’Université et les autorités royale et ecclésiastique. Elle manifestait, sous des dehors anecdotiques, une tentative de mainmise plus sournoise, qui touchait à l’orientation des études. Les étudiants se barricadaient pour tenir grand ouvert leur horizon de pensée. La théologie ne leur semblait pas incompatible avec les disciplines reines du Trivium, du Quadrivium[3] et de la martingale. Leurs adversaires ne croyaient pas que la théologie fût assez forte pour y résister – et ils avaient raison.

La grève, très longue, contraignit le pouvoir à céder. Des jours de vacances furent institués, des programmes furent définis, et ils étaient éclectiques. Mais, en 1268, l’Université, de nouveau taquinée, alla se réfugier dans les bras constricteurs de la papauté. Elle dut, contre promesse d’une reconnaissance officielle de ses statuts, museler les fauves qu’elle nourrissait. Un autre type de corporatisme se mit en place, godillot, chicaneur, amphigourique, plus attaché à son hermine qu’Hercule à sa peau de lion. Nous en héritons. Après un dernier baroud de sauvagerie créative dans les années 1970, au sein du Centre universitaire expérimental de Vincennes, les fauves ont dégénéré en larves. Arrivées à maturité, ces larves s’extirpent péniblement de leur alvéole et rampent à la surface du couvain, à la garde duquel elles sont commises. Les mandarins ne sont que cela, des gardiens. Leur viendrait-il l’envie de ramper au-dehors qu’ils n’y parviendraient pas. Ils en sont empêchés par la cravate, leur insigne et leur laisse. 

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[1] Escarpe : jeune voleur qui vous escalade pour vous subtiliser votre argent.

[2] Fornier : boulanger médiéval. Plus qu’un artisan, le fornier était un artiste auquel on passait commande de croûtes.

[3] Le Trivium et le Quadrivium sont les deux rangées de pilotis qui supportent la vaste plate-forme des Arts Libéraux. Le Trivium regroupe la grammaire, la rhétorique et la dialectique, le Quadrivium, l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie. 

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