L’ecchymose nationale

Il n’y a pas bien loin de la liesse à la laisse, de la liesse sur commande à la laisse qui commande. Quand beaucoup portent les Bleus aux nues, d’autres, dont le sentiment est tout aussi respectable, ont des bleus à l’âme.

Toute langue tend des pièges sonores qui densifient l’usage que l’on en fait si l’on s’y laisse tomber. Le mot liesse vient du latin lætitia, qui a aussi donné un prénom féminin, conservé quasiment tel quel à travers les siècles, dans plusieurs idiomes. Faut-il que ce sentiment nous soit nécessaire et nous manque terriblement pour que nous l’associions si étroitement à la féminité ! Avant que la joie, du latin gaudia, n’impose sa loi et ses dérivés, l’allégresse pouvait se dire autrement en ancien français (Xe-XIVe siècle). L’évolution phonétique de l’adjectif lætum, « joyeux », « content », a abouti, dans l’ancienne langue, à lié (« Si en fu moult liez », lit-on dans le Lancelot), exact homophone et homographe de lié, qui signifiait, alors comme maintenant, « entravé », « attaché par un lien ». Il est certes difficile, de prime abord, de rapprocher la délivrance par le contentement de l’empêchement par le lien. Néanmoins, si la plupart des hommes prétendent ne rechercher leur délit (« plaisir ») que dans une jouissance sans entraves, il s’en trouve toujours un certain nombre – et ce sont parfois les mêmes – qui ne dédaignent pas de jouir avec entraves.

Ces acrobaties phonétiques et sémantiques, dont on dit qu’elles sont un sport très prisé des Français, où se sont illustrés, dès avant Rabelais, les Grands Rhétoriqueurs, peuvent être jugées oiseuses ou pédantesques, mais elles s’autorisent en réalité des distorsions opérées par le latin populaire, où notre langue s’enracine, pour l’essentiel de son lexique. Déformations populaires de mots savants et reprises savantes popularisées ont provoqué et continuent de provoquer, au fil de l’évolution, des collisions plus ou moins heureuses, mais jamais indifférentes, dont la littérature a coutume de faire son miel, tous genres et registres de langue confondus.

Il n’est donc pas totalement absurde, s’agissant de la liesse autour de la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde de football 2018, d’écrire qu’il n’y a pas bien loin de la liesse à la laisse. Cette homophonie approximative ne vise pas particulièrement l’engouement pour le football en tant que sport, mais plutôt l’investissement volontaire par les foules du cadre que leur apprêtent les États et les institutions du football, corrompues et corruptrices, à des fins mercantiles et politiques. Non pas que le football, par nature, soit plus exposé aux récupérations que les autres sports dits de masse. Le cricket, autre sport mondialisé suivi par des milliards de personnes, nourrit dans ses formes actuelles les mêmes dérives et suscite les mêmes critiques. Mais le football, plus que les autres sports, s’est vu accoler l’étiquette de « populaire ». Or, populaire, il ne l’a pas toujours été, ni partout. La modicité de son dispositif n’explique pas à elle seule l’impressionnante étendue de sa zone de chalandise. La corde à sauter coûte encore moins, on peut la pratiquer seul ou à plusieurs, mais sa grande popularité par le monde ne remplit pas les stades ni les rues, ni ne la constitue en discipline.

Sans doute faut-il distinguer, à l’instar des Romains, foule et peuple, la turba et le populus. Qu’il attire les foules ne signifie pas que le football soit populaire. Il est même exactement l’inverse si l’on pose qu’est populaire toute activité que le peuple conduit et organise lui-même, dont il maîtrise les tenants et les aboutissants, et qui respecte les principes de vie commune qu’il s’est fixés. Une activité populaire ne s’impose pas par un matraquage publicitaire vulgaire dans le quotidien des gens, elle respecte le droit de retrait de celles et ceux qui n’y trouvent pas leur compte ; elle n’oblige pas des caissières et caissiers de supermarché à se peinturlurer la face et à porter des T-shirt aux couleurs de leur pays ; elle n’oublie pas son motif dans la soulographie agressive ; elle ne se croit pas affranchie, comme la soldatesque victorieuse, de tout devoir de respect à l’égard des femmes et des vaincus ; l’émulation qu’elle promeut n’est pas constamment à deux doigts de dégénérer en violence dirigée contre tout ce qui ce qui n’est pas soi ou pas dans le coup ; elle n’érige pas en héros des mercenaires surpayés, paradoxalement traités comme du minerai humain par les clubs qui se les échangent ; elle ne réduit pas l’expression de la citoyenneté à la pauvre symbolique des hymnes mal compris, des slogans soufflés et des drapeaux fournis par l’arsenal nationaliste, en attendant les uniformes et les fusils (on voit ce que cela donne du côté croate).

Les réjouissances actuelles sont tellement téléguidées, encadrées, leur expression tellement homogène, sous des dehors vaguement carnavalesques, que le parallèle avec 1998 se fait automatiquement, comme s’il fallait à chaque génération son aveuglement, dans une réitération sempiternelle du même et même pas autrement, comme s’il était plus jouissif de reproduire les erreurs du passé que de s’épargner d’y retomber, comme s’il n’était pas possible de faire la fête en dehors des clous du marketing, de s’adonner à un sport collectif en dehors des stades, de nouer des liens humains forts en dehors des vestiaires, d’être un dans une diversité d’expressions inventive et sans cesse renouvelée.

Le lexique, encore une fois, nous renseigne assez bien sur ce que l’on attend du peuple à travers les jeux : que les jeux soient son pain, son opium, et qu’il ne se mêle pas du reste, jusqu’à ce qu’on lui demande de fournir comme un seul homme l’appoint de la masse à la coercition politique. Géniale intuition de Charlie Chaplin dans The Dictator que d’avoir utilisé des grains de pop corn sautant dans une poêle pour suggérer à l’arrière-plan de l’image du meeting du dictateur Hynkel la myriade agitée de ses supporteurs. Le pop corn est l’un des carburants de l’entertainment. Les foules qui se pressaient à Nuremberg pour écouter les harangues de Hitler venaient au spectacle et jouissaient d’en être parties prenantes. Croyant consommer le moment, elles étaient consommées par lui. Amalgame des corps pour ne faire plus qu’un seul corps, corps maintenu en liesse par les discours ressassés, corps tenu en laisse par l’uniformisation et futur corps d’armée.

Nous n’en sommes pas revenus. Sans parler du bleu marial, les termes liesse (dès l’acception médiévale), communion, ferveur qui fleurissent dans les commentaires de l’évènement – car c’en est un, qui ne peut laisser indifférent – ressortissent au registre religieux. Ils évoquent l’abdication de toute volonté propre dans l’extase partagée. Ils décrivent les foules de Lourdes en prière, voire en convulsion, certainement pas un peuple en action. Ce sont les mêmes termes, exactement les mêmes, qui dépeignent dans la propagande de Vichy les foules accueillant le maréchal Pétain dans les grandes villes de France. Les mêmes enfants étaient alors sommés d’agiter leur petit drapeau tricolore, conditionnés pour la relève. Car on oublie un peu vite que ce drapeau français de la liesse nationale a été irrémédiablement souillé par la Collaboration, qui en a fait usage. On ne peut pas reprocher aux Croates d’avoir inscrit dans le leur le blason oustachi et faire comme si le nôtre était immaculé.

La République ne s’est pas construite sur la perpétuation des grands raouts mystiques ; elle ne peut pas mobiliser son peuple sans se trahir ni le trahir. C’est au peuple, à chacune de ses parties pleinement consciente de ce qu’elle est solidairement au tout, de se mobiliser pour la République, pour la sauvegarde des principes qui la fondent, principes absolument étrangers à ce que la FIFA et le Mondial de football représentent.

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